JEAN-MICHEL TRUONG


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Même si ce que l’on nomme aujourd’hui l'intelligence artificielle n’en est qu’à ses balbutiements, certains chercheurs, penseurs et artistes se posent déjà la question : où commence la machine, où finit l’humanité ? Le silicium qui habite nos ordinateurs saura-t-il un jour se doter d’une conscience, d’une autonomie réelle et - ce qui est un bien plus grand saut quantique dans l’évolution de la machine - d’une véritable intelligence ? Les lecteurs curieux trouveront quelques réponses dans cet étonnant bouquin de Jean-Michel Truong, Totalement inhumaine. A la différence des illuminés de la robotique, JM Truong ne proclame pas que les robots deviendront plus intelligents que les hommes, mais que la vie basée sur le silicium ayant la possibilité de durer, de muter et de se répliquer, contient la promesse de l'arrivée un jour, d'un être intelligent, bien après la disparition des humains ! Audacieux !

Propos recueillis par Max Renn.


Pouvez-vous brosser un rapide portrait de votre carrière et de vos activités pour les lecteurs de La Spirale qui ne vous connaissent pas ?

Pour ne pas m’appesantir, disons simplement que ma vie a oscillé entre des périodes de réflexion et d’écriture, axées sur l’étude des technologies du dépassement de l’homme – clonage, neurosciences, intelligence artificielle, vie artificielle – et des périodes d’intense implication dans le développement des technologies avancées : informatique, intelligence artificielle, télécommunications. Pour les détails, vous pouvez visitez mon site à la page : http://www.jean-michel-truong.net/bio/pages/bio.html

Dans Le Successeur de pierre, votre précédent roman, vous exposiez déjà l’idée d’une possible évolution de l’intelligence vers un support non-organique et donc, d’un futur qui se ferait sans l’humanité. Dans Totalement inhumaine le lecteur retrouve les principaux protagonistes de cette étonnante saga (les agents intelligents, un réseau de communication mondial tout support, etc). Comment expliquez-vous que le roman soit passé relativement inaperçu dans les médias, alors que votre essai, lui, semble avoir marqué plus profondément l’esprit de nos contemporains ? En général pourtant, les lecteurs sont plus sensibles à la "petite histoire" qu’aux textes spécialisés…

Il est vrai que Le Successeur de pierre n’a pas eu dans la presse tout l’écho qu’on aurait pu espérer. Mais il faudrait nuancer : à ce jour, il s’en est vendu plus de 40 000 exemplaires, ce qui n’est pas si mal pour un livre de 540 pages bien denses exposant des idées sinon ardues, du moins peu communes. Ceci précisé, et comme on pourra s’en rendre compte sur mon site où ces articles sont publiés, le livre a fait l’objet de recensions et d’interviews souvent importantes dans les principaux quotidiens comme dans la presse spécialisée. Ce qui n’a pas suivi, ce sont les hebdomadaires et surtout la télévision, probablement parce que la réputation du livre s’est construite dans la durée, alors que ces médias sont à la recherche d’événements.

Dans ces conditions, pourquoi Totalement inhumaine a-t-il connu un meilleur sort médiatique ? Je crois tout simplement qu’il a bénéficié de la bonne réputation "posthume" du Successeur de pierre et que certains critiques n’ayant pas réagi à temps lors de la publication de ce dernier ont trouvé là une occasion de se rattraper. En termes d’allergologie, on dirait que le roman a potentialisé le terrain de l’essai, l’a rendu réceptif.

Cette théorie prémonitoire devait vous hanter pour que vous décidiez d’y revenir deux ans après ? Ou est-ce justement la relative indifférence du public qui vous a décidé à remettre ça ?

En reprenant cette thématique sous forme d’un essai, j’ai voulu la rendre accessible à un public que la fiction – quand elle s’applique à des idées – n’attire pas forcément, et parfois rebute : celui des intellectuels, scientifiques, ingénieurs, enseignants, étudiants, plus à la recherche d’arguments que d’intuitions romanesques. L’essai m’a aussi permis d’apurer mon propos de quelques scories métaphysiques qui s’y étaient inévitablement mêlées, notamment du fait du personnage de Nitchy et de l’histoire de la Bulle de pierre.

Justement, dans Totalement inhumaine vous vous basez sur cette phrase de Pierre Teilhard de Chardin qui dit : « Sauf à supposer le monde absurde, il est nécessaire que la conscience échappe, d’une manière ou d’une autre, à la décomposition dont rien ne saurait préserver, en fin de compte, la tige corporelle ou planétaire qui la porte. » Cela revient à supposer que la conscience est quelque chose de tangible, qui peut "échapper" du corps, qu’elle n’est pas inscrite en nous par notre expérience, notre éducation, notre vie quotidienne ?

C’est précisément ce que voulait dire Teilhard, et c’est ce qui explique pourquoi l’Eglise s’est empressée de le mettre au rancart, et de mettre en garde les "vrais croyants" contre son enseignement !

Alors, qu’est-ce pour vous, que la conscience ? L’âme ? Au sens religieux du terme ?

La conscience est une propriété de la matière, se manifestant à partir d’un certain degré d’organisation de celle-ci. L’âme, je ne sais pas ce que c’est.

Cela ne revient-il pas à réactualiser le vieux dualisme "corps – esprit" ? La séparation de l’âme et du corps, chère aux gnostiques ?

C’est précisément l’inverse : l’esprit n’est que le corps, et rien d’autre.

Que pensez-vous du paradoxe qui fait que l’homme construit en permanence les outils qui le détruiront, tout en croyant fermement établir les moyens de sa pérennité ?

Il s’agit en fait d’une duperie dont nous sommes victimes depuis que le premier d’entre nous s’est saisi, voici quatre millions d’années, d’un caillou de silex pour découper une proie, se dessaisissant du même geste de l’obligation qui lui était faite jusqu’à cet instant de s’adapter à son milieu par ses propres moyens corporels, à la célérité de ses proies par une agilité plus grande de ses jambes, à la fermeté de leur viande par une dureté plus grande de ses ongles et de ses dents. Depuis ce jour, nous avons passé avec nos outils une sorte de pacte, en vertu duquel ceux-ci, en contrepartie des ressources toujours plus importantes que nous leur allouons, nous promettent de nous garder de toute variation létale de notre environnement. Ce pacte – le pacte fondateur de l’humanité – nous fut jusqu’ici mutuellement bénéfique, en nous permettant de prospérer sous la protection d’objets toujours plus sophistiqués. Mais cet équilibre est en train de se modifier, certains de nos objets devenant de plus en plus exigeants – au point de nous extorquer bien plus que leur juste dû – et de plus en plus autonomes – au point de bientôt pouvoir se passer de la main qui leur a donné vie.

Ne trouvez-vous pas incroyablement ironique que l’intelligence se soit justement développée grâce à ce support peu fiable qu’est l’humanité et sur une planète finalement condamnée à long terme ?

En fait, une conscience qui, d’ici quelques milliards d’années, se retournerait sur son passé, ferait le constat suivant : pendant une courte période – une étincelle au regard de l’histoire de cette conscience – est apparue, sur une planète aujourd’hui disparue d’une étoile aujourd’hui éteinte, une forme de vie à support mou et biodégradable – l’homme – et cette forme de vie a créé les conditions d’apparition de l’intelligence, et celles de sa perpétuation sur un support matériel inaltérable, différent de celui sur lequel elle avait elle-même émergé. Autrement dit : l’homme est le "détour" extrêmement risqué qu’a emprunté la nature pour parvenir à créer et perpétuer l’intelligence. Pour donner naissance à une forme de vie inaltérable, la nature avait besoin de la plasticité – et donc de la fragilité – de la substance humaine. C’est ce qui me fait également contempler l’hypothèse que jamais plus dans l’histoire de l’univers nous ne verrons d’intelligence aussi sophistiquée que la nôtre. Le physicien Freeman Dyson est parvenu à la même conclusion par un raisonnement basé sur la seule thermodynamique.

Dans cet essai, vous signalez que de nombreux scientifiques affirment que la vie peut se développer sur un support non-organique, qu’elle l’a même forcément déjà fait – puisque c’est une condition nécessaire à notre existence sur notre planète – mais la vie, ou du moins sa manifestation "dynamique" est-elle forcément porteuse d’intelligence ? Peut-on réellement parler de l’intelligence du "bouillon primordial" qui vit naître les premières formes de vie ?

Oui, absolument. L’intelligence était dans la soupe primitive au même titre que la vie : à l’état de promesse, de potentiel, ou de germe si vous préférez. Il faut en finir avec la vision métaphysique qui voudrait que l’intelligence soit apparue soudainement, comme un don du Ciel à l’homme. Elle a évolué à partir d’états précurseurs moins intelligents, et continue d’évoluer vers des états plus intelligents. Dans ce flux continu, l’homme apparaît comme une transition, un pont, dirait Nietzsche.

Vous êtes chercheur en intelligence artificielle, comment peut-on vivre serein avec la certitude de participer à la création de quelque chose qui risque d’échapper à l’humanité et même de provoquer sa fin ?

D’abord, je ne dis pas que cette chose – que j’appelle le "Successeur – provoquera notre fin", mais seulement qu’elle nous "survivra". Il est même possible qu’ayant besoin de nous comme le berger de son cheptel, elle agisse pour nous maintenir le plus longtemps possible en vie. Mais surtout, l’avènement de ce Successeur est une bonne nouvelle pour l’humanité, qui garde ainsi l’espoir que quelque chose d’humain survive en cette chose totalement inhumaine.

Que pensez-vous de l’avertissement de l’Américain Bill Joy concernant les dangers que représente l’informatisation à outrance et l’intelligence artificielle dans Why The Future Doesn’t Need Us ? Etes-vous un émule de Bill Joy ? Et sinon, comment expliquez vous vos différences ?

Comme tout ingénieur, Bill Joy s’illusionne sur le rôle qu’il joue dans l’avènement du Successeur. Il croit y contribuer, et par conséquent, il croit pouvoir s’y opposer. Mais en réalité, le Successeur se développe "à l’insu de notre plein gré", de manière totalement imprévisible et incontrôlable, en récupérant à son profit les découvertes et développements de Bill Joy et de ses confrères.

Votre essai peut être lui aussi entendu comme un cri d’alarme, pourtant on a l‘impression, au cours de sa lecture, que vous ne placez pas beaucoup d’espoir dans le genre humain…

Nous sommes à la fois les seuls à pouvoir opérer ce transbordement de l’intelligence dans un véhicule éternel, et les seuls à pouvoir, par notre suicide, compromettre l’opération.

A quel moment de votre carrière ces idées vous sont-elles apparues comme des évidences ?

Je vous rassure, je n’ai pas eu de "révélation". Ces idées ont émergé progressivement de ma pratique dans les domaines de l’intelligence artificielle et du transfert de technologies. La rencontre de bons auteurs – Nietzsche, Leroi-Gourhan, Freeman Dyson, Sloterdijk, pour ne citer qu’eux – a fait le reste.

Au début de votre essai, vous insistez bien sur l’inéluctabilité cosmique de la fin du genre humain. Est-ce cela qui vous donne envie de sauver ce qui fait le piment de l’existence : l’intelligence ? Est-ce cela qui vous donne la force de continuer dans cette voie ?

Je trouverais en effet assez navrant qu’après l’homme ne reste de lui que des ossements et des pierres, et rien de son principal accomplissement, l’intelligence. Cela dit, si cela doit arriver, amen !

Vous arrive-t-il de penser, parfois de façon optimiste, que la forme d’intelligence, quelle qu’elle soit, qui survive à l’humanité se souviendra de nous ? Qu’il restera au final, quelque chose de notre passage dans l’univers ?

J’espère en effet qu’une conscience voudra bien garder de nous quelque souvenir, voire – pourquoi pas ? – quelque nostalgie. Pour l’heure, nous prenons plutôt le chemin de l’oubli, voire de la censure, comme dans certaines familles on s’interdit de commémorer un ancêtre indigne.

Dans Totalement inhumaine vous brossez un brillant portrait des balbutiements de l’informatique et de ses précurseurs, comme Alan Turing ou John Von Neumann, pourtant vous n’abordez pas les travaux de Norbert Wiener et la cybernétique (auxquels Neumann a participé) alors que celui-ci était porteur d’un véritable projet social (peut-être le seul d’ailleurs) prenant en compte l’impact des nouvelles technologies sur l’emploi, l’urbanisme, la démocratie, etc. … Pourquoi cet oubli ?

Ce n’est pas un oubli, mais une décision délibérée. Totalement inhumaine n’est ni une encyclopédie, ni une histoire de l’informatique, ni un pamphlet contre les méfaits de cette dernière. C’est un essai de biologie des artefacts, tendant à démontrer l’existence du Successeur et à analyser ses principaux processus vitaux : reproduction, métabolisme, écologie, évolution. Je n’y cite donc que les auteurs ayant un rapport direct avec mon propos, sans que cela n’implique bien sûr aucun jugement négatif de ma part sur les autres.

En matière d’évolution que pensez-vous des artistes qui pratiquent ce qu’ils appellent les "modifications corporelles" (légères, comme les piercings, scarification, branding, où plus lourdes, comme les implants sous-cutanés ou transdermiques, le peeling, etc.) et des personnes comme Stelarc ou Kevin Warwick qui ont un discours pacificateur de la futur fusion de l’homme et de la machine ? Bref, que pensez-vous de tous ces mythes qui font ce qu’on appelle aujourd’hui la cyberculture ?

Ils sont la prolongation de la culture par d’autres moyens. La culture, je l’ai dit plus haut, a commencé à l’instant précis où l’un de nos lointains ancêtres décida de prendre des distances par rapport à son propre corps, en confiant à des objets pris en dehors de lui des fonctions qui jusque-là lui incombaient, à cette peau de bête sa régulation thermique, par exemple. Intervenir sur notre corps – le modifier, l’éclater, le distribuer en de multiples objets – fut donc l’acte fondateur de l’humanité, et continue à nous fonder en tant qu’humains : le piercing et la technologie ne sont au fond que deux expressions différentes de cette même prise de distance fondatrice.

Quel est votre plus grand souhait, aujourd’hui, en matière d’avancée technologique (et donc philosophique) dans le secteur de l’intelligence artificielle ?

J’attends beaucoup de la rencontre – encore largement à venir – de l’IA, des neurosciences et de la génétique. Mais ces attentes sont aussi des craintes.

Quel est pour vous la découverte la plus importante de ces dix dernières années en matière d’intelligence artificielle ?

Au cours de ces dix dernières années, il n’y en a pas eue. L’IA continue de vivre sur l’intuition géniale de Turing – l’analogie, formulée dans les années 1950, entre code génétique et code informatique – qu’elle n’a pas fini de comprendre, et certes pas d’épuiser.

Vous travaillez actuellement à votre prochain ouvrage. Ce sera un roman, un nouvel essai ? Quels en seront les thèmes ? Et quand paraîtra-t-il ?

Ce sera un roman, sur le thème, déjà préfiguré dans Le Successeur de pierre et Totalement inhumaine, de l’homme comme déchet et comme combustible. Un commentaire à ma façon de ce mot de Nietzsche dans Humain, trop humain : « L’humanité emploie sans compter tous les individus comme combustible pour chauffer ses grandes machines. » J’espère le finir pour la rentrée. Quand à sa date de parution, elle ne dépend pas de moi.


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Titre : JEAN-MICHEL TRUONG
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Genre : Interview
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Date de mise en ligne :

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