CHRISTOPHE FIAT « NEW YORK 2001 »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Après six ans de carrière comme prof de philosophie, Christophe Fiat a décidé de devenir poète. Poète de l’info, branché 24 heures sur 24 sur l’actualité, il en dénonce le côté répétitif, incantatoire, quasi-religieux. A 35 ans, ce beau ténébreux compose des poèmes lancinants et syncopés, à partir de coupures de presse ou de bulletins d’information. Ce sont des litanies d’infos en lambeaux dédiées aux symboles sexuels de notre époque : Laure Sinclair, Louise Brooks, Batman, Lady Di, Nijinsky, Traci Lords, et maintenant les victimes du World Trade Center. Le nouveau livre-poème de Christophe Fiat New-York 2001 sort aux éditions Al Dante (titre inspiré du film de Carpenter New York 1997). Loin du traitement médiatique, Christophe Fiat propose enfin une vision "pensée" de cet événement !

Propos recueillis par Agnès Giard.


Comment parler du 11 septembre sans se brûler, euh, les ailes ?

Sans se brûler les ailes, heureusement... Il y a bien longtemps que les poètes ne sont plus des albatros (Baudelaire) mais des animaux terrestres... Des chiens : Portrait de l'artiste en jeune chien - Dylan Thomas. Ou alors ce serait les ailes d'un papillon... Mais le papillon du "Butterly Effect". Tu sais la théorie du chaos/KO : les battements d'ailes d'un papillon aux Antilles peut déclencher en tempête en Bretagne. Un poète écrit et hop, il déclenche un événement extraordinaire...

Bon, faudrait affiner tout ça, tu sais.

De nombreux écrivains - Nabe (Une Lueur d'Espoir) etc - ont sorti à toute vitesse un livre sur l'attentat du 11 septembre pour se faire mousser. Qu'est-ce qui t'a - toi - décidé à écrire quelque chose ?

J'ai écrit sur les événements du 11 septembre parce que :

1. C'est un événement inattendu et violent qui nous concerne tous. Je veux dire que si nous nous sentons pas tous américains (heureusement !), nous sommes tous new-yorkais à cause de la culture new-yorkaise qui est notre culture depuis 1970.

2. J'en avais assez d'entendre parler d'apocalypse concernant cet événement. Ce n'est pas l'apocalypse, mais seulement une catastrophe. La seule chose que révèle le 11 septembre, c'est que les américains sont menacés dans leur pays - ce qui est nouveau mais pas exceptionnel comme nouvelle. Par contre, ce qui m'intéresse, c'est plutôt la catastrophe. Je veux dire comment un événement renverse, inverse, modifie, altère notre vision du monde et aussi l'état du monde.

Avant, tu faisais des poèmes sur les porno-stars. L'attentat, c'est du porno aussi ?

Dans deux livres, j'ai travaillé sur deux pornos stars Laure Sainclair et Traci Lords dans Ladies in the Dark. Si ces stars m'intéressaient, c'est parce qu'elles étaient des femmes qui ont mené leur vie comme elles l'entendaient : les "ladies".

Mon travail porte sur les noms propres, sur ce qu'est nommer une chose et des personnes. Depuis King Kong est à NewYork, je m'intéresse aux noms propres de lieux et de villes. Ainsi je ne pouvais pas ne pas travailler sur ce NYC, là, contemporain dont j'ai été comme tout le monde (parce que le monde est rond...) le témoin compatissant. Je pense que l'attentat, ce n'est pas du porno. Dans le porno, on peut voir des corps qui font l'amour. Le porno, c'est le contact du corps par le corps...

Dans ce cas, on n'a pas vu de corps, à part des silhouettes qui se jettent du World trade Center. Par contre, il y a un traitement pornographique (mais ce n'est pas nouveau) de l'attentat. C'est à dire que pour cet événement, on a tout vu du deuxième crash sur la deuxième Twin Tower (mais rien du premier crash), tout a été filmé. Comme dans le X, on voit tout. Mais en même temps, ce qui a été filmé ici, ce n'est pas un acte quotidien (comme peut l'être l'acte sexuel dans le X) mais bien un acte exceptionnel (en tout cas pour nous qui vivons protégés et à l'écart des guerres dans nos contrées riches et industrielles).

Tu écris tes poèmes uniquement à partir de la presse. Comment as-tu fait le 11 septembre ? Tu as enregistré LCI ? Tu as acheté tous les journaux ?

J'écris mes poèmes à partir de coupures de presse et d'infos télés (j'enregistre tout sur des bandes audios) mais aussi à partir de livres spécialisés. La première partie du travail se fait à base de recherche, elle est toujours excessive.
J'accumule tout ce qui me tombe sous la main et c'est le gros bordel dans mon appart et sans rien trier, je fonce et crée des liens. Bien sûr tout est dans le lien. Tu sais le "cut-up" de Burroughs... Le cut... Couper, coller, étendre, mais aussi le "UP". Le "UP", c'est le plus important et le plus secret. Le grand saut. La sélection. C'est là que la machine s'emballe et que le poème déboule.

Qu'est-ce que tu faisais ce jour-là ? Qu'est-ce qui s'est passé dans ta tête ?

Le 11 septembre, j'étais à Montpellier et je jouais de la guitare électrique. J'ai une vieille guitare pourrie (ARIA PRO 2, 1970) qu'un copain m'a filé il y a longtemps. C'est cette guitare que j'utilise pour mes performances sonores. Je bossais comme un dingue sur ma guitare en faisant des impros sur le dernier album de "Daft Punk" quand un copain m'a téléphoné et m'a dit : "Ca y est King Kong est à New York". Alors j'ai allumé la télé. Et voilà. Il était 16h, 16 H 30.

La presse, pour toi, c'est la nouvelle religion ? Une drogue hypnotique ?

Non, la presse, c'est la presse. Ce qui m'intéresse dans la presse (surtout la presse people), c'est comment l'info tombe à plat systématiquement. C'est comment l'info perd de son sens à chaque fois. Mais ce n'est pas propre à la presse, aujourd'hui, on perd tout du sens. Enfin, ce n'est pas une perte de sens mais le sens est capté par le pouvoir (les flux du capital).

Ce qui m'intéresse dans la presse, c'est comment elle peut être aussi près de l'événement et comment elle peut passer à côté en sauvant la face avec le sérieux. Pour ce qui est du sens, je crois que c'est la littérature qui s'en tire le mieux et la poésie et la philo (mais la chanson aussi). C'est pour ça que je suis écrivain.

La répétition peut-elle être subversive ?

Oui la répétition pour moi est subversive. Elle l'est si elle n'est pas régressive (si elle ne bloque pas sur le passé) et si elle n'est pas une captation de l'air du temps. La répétition qui révolte, c'est la ritournelle. J'emprunte ce concept à Deleuze et Guattari (je m'en explique dans un essai que je sors en mai / le 6 mai et qui s'intitule : Ritournelle, une antithéorie (éditions Léo Schéer, Paris). On peut tout répéter mais pas n'importe comment.

C'est facile de tout cutter et de tout coller, mais le plus difficile, c'est le moment du "up" du "cut-up", le grand saut. Le spectacle répète tout le temps et tout. Ceci pour nous aliéner. La seule répétition qui m'importe, c'est celle que je mets en œuvre dans mes poèmes. Cette répétition créée du superflu dans l'info sérieuse pour produire un effet de surprise comique ou de dérision. Ce superflu est toujours en trop, il est excessif le "up".
Par ailleurs, je pense qu'il n'y a pas de répétition sans approximation de ce qui est dit. On n'est jamais dans l'essentiel quand on répète mais on s'en tient toujours aux détails. Mais à condition que les détails aient une cohérence interne. D'où le lien. Foutre tout en l'air à condition que ça tienne une fois que c'est en l'air. UP !

Que s'est-il passé le 11 septembre ?

Ce qui s'est passé le 11 septembre ? Plein de morts à NYC et puis après encore plus de morts en Afghanistan et puis dans les territoires occupés, en Palestine. Mais que je sache Wall Street se porte bien et aujourd'hui, en Europe, un euro vaut........... un dollars. C'est une affaire qui roule tout ça.

Tes poèmes portent-ils le deuil des milliers de victimes ? Ou le deuil d'autre chose ?

Non pas le deuil mais plutôt de l'amertume et de la tristesse et de la révolte. Je suis un peu comme le promeneur du poète latin Lucrèce qui se promène sur un rivage et qui assiste à un naufrage et qui dit : "Ah qu'il est bon d'être sur le rivage quand des gens meurent devant vous". Pas de cynisme, ni de sadisme. J'essaye de trouver la bonne distance. Je ne peux pas être en deuil pour des gens que je ne connais pas ! Par contre je suis solidaire des new-yorkais.
De toute façon, c'est un problème parce que c'est difficile de ne pas être solidaire de ça. Mais quand même, il faudra quand même qu'on pense à rire de tout ça : "C'est Ben Laden et Bush qui font une course. Qui gagne ? Ben Laden parce qu'il a deux tours d'avance" !!!

Qui est le véritable ennemi ?

Bush dit que c'est Ben Laden et le mollah Omar, Ben laden - quand il parlait - disait que c'était Bush. Les américains ont fait plus de morts en Afghanistan cet hiver que les terroristes à NYC cet automne. L'ennemi c'est :

1. Le capitalisme cynique.

2. L'intégrisme cynique.

Finalement, ils vont bien ensemble Bush et Ben Laden, sur la corde raide de l'axe du mal. Ca s'appelle le fascisme. Le premier a le monopole financier, le second le monopole spirituel. Notre pire ennemi, c'est les deux réunis, le tandem, le duo du bien et du mal. Et puis ils s'entendent tellement bien que Ben Laden est toujours vivant.

C'est comme dans les films hollywoodiens, pour que le gentil soit vraiment considéré comme un gentil, il faut créer un méchant qui soit un vrai méchant. Alors le gentil et le méchant font une belle histoire dont on est............... Faudrait inventer un mot... Disons les dupes impuissantes.


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Titre : CHRISTOPHE FIAT « NEW YORK 2001 »
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Genre : Interview
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Christophe Fiat - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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