OLIVIER SAINT-LEGER


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Nouvelles technologies, village global, réseaux à haut débit, amok numérique et big brothers en tous genres... Olivier Saint Léger a fait partie des grands prosélytes de la culture numérique à la tête de Web//Master et de .Netpro, deux revues publiées dans les années 90 à l'attention des professionnels des réseaux informatiques et depuis disparues dans les remugles de l'effondrement boursier des valeurs technologiques. Il revient pour La Spirale sur l'euphorie délirante de cette période et l'impact de l'informatique sur un monde dit civilisé.

Propos recueillis par Laurent Courau.


Ayant été un observateur attentif de l'explosion de l'Internet en France et dans le monde, comment vois-tu la décennie passée et l'aventure du web avec le recul ?

Un peu comme Fear and Loathing in Las Vegas de notre référence commune Hunter S. Thompson... Je ne le citerai qu'une fois, promis : « When the going gets weird, the Weird turn pro. »

Peux-tu retracer pour les lecteurs de La Spirale ton parcours dans l'univers des réseaux informatiques et des nouvelles technologies ?

Pourquoi raser tes lecteurs avec des considérations personnelles de basse volée ?

Qu'est-ce qui t'a attiré au départ dans cet univers qui peut paraître rébarbatif de prime abord ? As-tu par exemple été fan de littérature spéculative et de science-fiction durant ton adolescence ?

Oui, comme tous les gamins je suppose (Poe, Lovecraft, Derleth, Van Vogt, Bradbury, Asimov, Dick...), bref rien d'extraordinaire, si on peut dire. Je ne crois pas que ces lectures ou même les feuilletons des 60's dont je me suis nourri aient eu une influence quelconque sur ce qui m'a amené vers les nouvelles technologies (mais je ne jurerais de rien). En fait, j'étais tout simplement au bon endroit au bon moment. Au début des années 90 je commençais à traîner mon modem sur les différents BBS lorsque la jonction s'est faite ! Et puis, de porteuse en porteuse, se sont succédés les premiers FTP, les premiers Gophers, les premiers Archies, les premiers HTTP et des journées entières branché sur le Net, dans le cyberespace, avec les yeux rougis et le sentiment étrange d'un "décalage", d'un nouveau plan de confusion des réels (juste avant nous avions subi de plein fouet les projections multiples autour des réalités virtuelles ainsi que leur principe, justement, de confusion des réels). Bien sûr à la fin des années 80 nous avions tous lu Le Neuromancien de William Gibson et l'embryon de matrice qui se créait sous nos yeux a suffi pour nous projeter dans un futur proche, tout à fait probable cette fois.

As-tu le sentiment de t'être toi-même laissé emporter par cette fièvre technologique et spéculative, notamment au travers de ton travail de journaliste et d'articles que tu as pu écrire ?

Oui. J'ai eu cette faiblesse. Je l'avoue. Au début des années 90, avec quelques autres journalistes "NTIC", nous avons donné une vision "Gibsonnienne" d'Internet. Nous avons simplifié et sublimé ce qui n'était en fait qu'une métamorphose, une construction primaire. Notre objectif, à ce moment là, était de vulgariser ces "nouvelles technologies" pour que le plus grand nombre prenne conscience de ce coup d'accélération de la société. Nous avons alors commencé par décrire la terminaison "sociétale" d'Internet, son utilisation potentielle, ses rêves, ses déviations et ses horreurs. Nous avons volontairement occulté les fondements de sa construction : autrement dit tous les aspects technologiques qui constituaient un frein rébarbatif ont été repoussés. Nous avons vendu de la théorie, des champs de possibles. Et puis les marchants ont flairé l'appât du gain. Comment un camelot pourrait-il résister aux sirènes d'un gigantesque rêve collectif, marché potentiel énorme s'il en est ? Et donc tout le monde a vendu et survendu du Net sans que les infrastructures ni même les services ne soient là ! D'où la création de la bulle spéculative, qui porte, en l'occurrence, parfaitement bien son nom. Et à partir de ce moment là, les hommes du marketing nous ont déballé du "paradigme" au petit déjeuner, au déjeuner, au dîner et plus encore... Effroyable.

Justement, comment analyses-tu l'écroulement de la bulle spéculative dite de la nouvelle économie ? Ne crois-tu pas qu'il s'agissait simplement d'un retour à la normale, d'un réajustement des marchés boursiers après une envolée artificielle des actions du secteur des nouvelles technologies ?

La vente du rêve a fonctionné à plein pendant quatre ans. Les investisseurs (américains d'abord, puis européens et asiatiques ensuite) ont fantasmé sur une "Yellow Brick Road" numérique. Rêves de pouvoir, d'argent, de puissance. Tous se sont vus comme les nouveaux barbares derrière qui aucune herbe jamais ne repousserait. Des camelots vendeurs de porte-clefs s'instauraient Docteur es Net (et je suis à peine caricatural, je te promets), des consultants sortaient de partout, des e-patrons jaillissaient à chaque coin de soirée, brandissant des cartes de visites a faire pâlir Patrick Bateman. Bref, la dinguerie totale. Du vent en permanence. Du vide partout. Et toute une économie de carton se construisant sur un banc de sable. Les indonésiens ont un mot pour ça : Amok, une folie collective qui touche tout un village, poussant les habitants à s'entretuer. Voilà, nous avons vécu une sorte d'Amok numérique au niveau du "global village". Et puis en mars 2000, la bourse a commencé à faire les relevés de comptes. On connaît la suite... Mais ces stratégies boursières nous ont aussi donné un réel aperçu des guerres financières et économiques que se livrent les grands pôles occidentaux. Ici, en l'occurrence, l'attaque massive des Etats-Unis sur l'Europe.

Penses-tu qu'on puisse parler d'accélération de l'histoire à propos de la dernière décennie ?

L'accélération de l'histoire est un des fondements de la civilisation humaine ! Presque tout dans la création de l'homme repose sur la notion de la réduction du temps. Or, depuis le début du siècle, les champs d'investigations se croisent de façon exponentielle. L'arrivée du Net n'a donc rien de surprenant dans cette quête perpétuelle du "temps réel" qui souligne notre soif d'ubiquité et d'omniscience. Car cette volonté farouche d'abolition du temps lui même nous fait croire que, nous aussi, nous sommes dignes de vivre sur le mont Olympe. Tuer le temps nous procure ce sentiment d'éternité et le Net est une brique de plus à la construction de ce temple. Ce n'est pas la dernière et il y en aura d'autres, beaucoup d'autres. Nous vivons pleinement cette petite fable mathématique qui raconte comment rejoindre les deux coins d'une pièce en divisant par deux la diagonale à chaque avancée. Toujours plus près sans malheureusement jamais l'atteindre !

Village global, post-humanisme et cyborgs... La cyberculture était porteuse de nombreuses utopies plus ou moins loufoques. Quelles sont celles qui ont un véritable avenir selon toi ?

Difficile à dire. La notion de "véritable" me pose un problème. La cyberculture est un vaste laboratoire où chaque brèche ouverte est considérée comme un "possible". Une chose me parait sûre : le rapprochement entre le biologique et le numérique. L'homme se rapproche inlassablement de la technologie, dans une sorte de mouvement fusionnel d'ailleurs. Certains vont jusqu'à dire qu'il sera même difficile de faire une "réelle distinction entre les humains et les ordinateurs". Probable effectivement... si il n'y a pas une implosion avant. J'entends par là qu'un retour en arrière est effectivement possible, mais au prix d'une déconstruction totale et d'une grande violence.

Wap, wi-fi, streaming, langage Xml, etc. On nous a tour à tour vendu une multitude de technologies supposément révolutionnaires. Quelles sont à ton avis celles qui ont eu ou vont véritablement avoir un impact important sur nos modes de vie ?

Elles ont toutes actuellement un impact sur nos vies en apparence ou non, qu'elles soient montrées par des marketteurs sur les publicités des beaux magazines papier glacé ou enfouies au fin fond des 4 Go de mémoire DDR d'un serveur. La question est de savoir quelle est la valeur, ou le degré d'importance, que nous leur donnons. Juste une petite phrase de Bret Easton Ellis, pour le plaisir : « Il y avait un aquarium occupé par un encombrant poisson noir qui me faisait l'effet d'être essentiel. »

Bien que personne ne possède de chiffres exacts sur les activités de ce secteur, la pornographie serait un des business les plus florissants du web. N'est-ce pas en soi un énorme pied de nez aux utopies évolutives évoquées plus haut ?

Pourquoi ? Le sexe est par nature, si je puis dire, l'un des grands moteurs du monde. Alors les utopies évolutives privent-elles du sexe ? Quelques gnostiques du deuxième siècle après Jésus Christ prônaient clairement la non-reproduction afin d'échapper au malheur de la "pesanteur terrestre" (cette sensibilité gnostique perdure toujours). L'"Homo Vulgaris" dans sa grande majorité est bien loin des pensées de l'hyper-monde éthéré. Il a besoin de sexe et l'expression de l'acte est une évidence pour tous, partout. Et oui, le sexe et Internet font forcément bon ménage. Les raison évidentes (anonymat, échanges, organisations de réseaux opaques, multiplicité des formes et facilité d'accès aux possibles sexuels, etc.) en font un paradis des "lurkers" et des activistes déclarés. Mais est-ce bien une nouveauté ?

Il semblerait que les USA et le monde occidental dans son ensemble aient été pris à leur propre jeu, depuis l'utilisation assidue des réseaux informatiques par les structures du crime organisé jusque dans l'utilisation d'images pornographiques comme support de cryptage par les terroristes d'Al-Quaeda. Autant pour l'idée d'un Big Brother nord-américain... Qu'est-ce qu'évoque ce paradoxe pour toi ?

Je n'y vois aucun paradoxe. Les mafieux et autres politiciens sont, tout comme l'homme d'une façon bien plus générale, des entités hautement adaptables et d'une redoutable intelligence (une certaine forme d'intelligence en tout cas). Dis-moi pourquoi un mafieux colombien ou un terroriste islamique ne se donnerait pas le doit d'utiliser les nouvelles technologies dans leurs pires détournements ? Quelles règles éthiques pourraient arrêter un extrémiste dans sa détermination ? Comment la "bonne morale Wasp", la caricature du "bon monde", peut elle "sembler" aussi naïve qu'elle y parait ? Elle ne l'est pas. Avec cynisme, on peut toujours prétendre que les règles sont les mêmes pour tous. Aujourd'hui, cette "vision" occidentale essaye de s'exporter auprès des "barbares". Nous vendons nos modes de pensée, nos cultures, nos styles de vie comme des absolus en dehors desquels il n'est même plus question de parler de civilisation. N'est-ce pas cynique, là encore, lorsque l'on sait déjà que sur plus de 6 milliards d'individus, 5 milliards sont asservis afin de combler les besoins du milliard de privilégiés restant. Et encore, il semble bien que ce reste soit encore trop lourd à digérer... Non, personne n'est pris à son propre jeu. Une avancée technologique sera toujours suivie de sa "contre mesure", de son utilisation détournée... par un bandit, un terroriste, un politicien, un état.
Juste pour finir, tu sembles évoquer que Big Brother est encore à l'état d'idée conceptuelle sur le continent nord-américain ? C'est drôle, je pensais qu'il existait déjà ! Mais j'ai dû me tromper...

Comment vois-tu l'avenir du secteur des nouvelles technologies ? Quelles sont par exemple les prochaines grandes avancées dont tu penses qu'il est raisonnable d'espérer des changements d'envergure ?

Bio, nano, sans fil, très haut débit, compression, éclatement et fractionnement des contenus, une nouvelle vague de marketing pervers et toujours plus de marchands partout.

Plus généralement, comment vois-tu le rôle des réseaux informatiques et des technologies de l'information dans le futur ? Il est malheureusement évident qu'ils restent pour le moment l'apanage d'une minuscule élite au regard des statistiques... Tu te considères plutôt optimiste ou pessimiste ?

Je ne crois pas que les réseaux dans leur globalité soient l'apanage d'une élite. L'accès "privé" aux réseaux est effectivement un privilège pour 5% de la planète. Mais en fait LE réseau influe sur la vie de tous. C'est le cas pour un italien privé de nuit blanche pour raison de coupure électrique, pour un bengladi qui achète un billet d'avion grâce au réseau Sabre, pour un indien Tzotzile du Chiapas qui utilise un téléphone portable, pour un paysan marocain qui tente de vendre sa production aux prix imposés par le marché mondial, pour un expatrié qui tente d'échapper au fisc, pour un enfant irakien qui perd les deux bras en jouant avec une des cellules d'une bombe à fragmentation. Les sous-ensembles de réseaux s'interconnectent entre eux, se ramifient puis se rejoignent, forment une nébuleuse que plus un seul cerveau humain n'est capable de comprendre. Tout ceci donnant l'impression que nous avons bel et bien créé un Golem numérique. Exception faite que dans la légende le Golem se sauve. A l'inverse, je tends à croire que l'homme n'est plus qu'un paramètre résiduel d'un système qui bout d'envie d'affirmer son autonomie. Suis-je pessimiste ? Non, la faculté d'adaptation de l'homme me fascine. Quel autre animal aurait pu survivre à un tel déterminisme dans son autosuppression ? Je crois au contraire que je suis d'un optimisme... naturel.


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Titre : OLIVIER SAINT-LEGER
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Genre : Interview
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Olivier Saint-Léger - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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