SILVAIN GIRE - ARTE RADIO


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Reportages, témoignages et bruits pas sages... Arte Radio entraîne ses auditeurs dans un dédale de curiosités sonores. Cette radio en ligne, sponsorisée comme son nom l'indique par la chaîne culturelle franco-allemande, fonctionne plus comme un laboratoire de création sonore hors normes que comme une antenne de la bande FM et propose des centaines de fichiers audio consultables à la demande. Silvain Gire, son responsable éditorial a répondu aux questions de La Spirale.

Propos recueillis par Laurent Courau.


Peux-tu te présenter, nous présenter Arte Radio et nous raconter votre histoire commune ?

Je suis journaliste et auteur. Arte a décidé de créer une radio web en 2002 et m'a confié la responsabilité du projet avec Christophe Rault, un jeune ingénieur du son. On a recruté des pigistes et imaginé un format inédit : des reportages audio de 16 secondes à 28 minutes, écoutables à la demande, avec un gros travail sur le son (mp3 164 bits). En gros, le site Arteradio.com est une application sophistiquée qui permet à l'internaute de composer lui-même son programme, de télécharger les reportages, etc.

D'une visite des catacombes commentée par des graffeurs à l'interview d'un client de prostituées, votre ligne éditoriale est pour le moins particulière. Est-ce que tu arriverais à nous la définir ?

Non. Le site dit « reportages, témoignages et bruits pas sages ». On peut dire « imaginons des modules sonores adaptés à l'écoute sur Internet, qui parlent autrement de société, de politique, de création et d'intimité ». Ca va du journal intime à suivre au reportage très élaboré, de la confession à voix nue au making of, au détournement, etc.

Quelle est ta vision du rôle d'Arte Radio ? J'essaie, par exemple, avec La Spirale de me faire le relai de certaines mutations en cours sur les marges du monde dit civilisé... Quelle était votre volonté en créant cette radio en ligne ?

Mettre en valeur la qualité du son. Proposer une offre inédite au lieu de répondre à une demande. Créer un magazine sonore qui soit un écho décalé de l'actualité, de notre monde et des vies qu'on y mène. Faire quelque chose d'unique qui nous ressemble et nous plaise.

Arte, la chaîne de télévision, s'améliore depuis quelques temps en s'ouvrant notamment à la culture populaire. Ce qui ne fut pas le cas durant de longues, longues années. Quels sont vos rapports avec cette institution et sa direction ?

Arte est fière de la qualité du projet, qui s'inscrit dans sa politique de soutien à la création et sa volonté de toucher un public plus jeune. Et nous, nous sommes fiers de bosser en toute liberté pour une télévision aussi créative. A part ça, on est un peu franc-tireurs isolés, par ma faute : je montre les dents avant qu'on me touche?

Quels sont les moyens dont vous disposez ? En terme d'équipe, de budget de fonctionnement ou de matériel...

On a démarré à deux salariés avec un studio, une régie et 3 mini-discs de reportage. Aujourd'hui, on est trois salariés et une dizaine de pigistes réguliers, de 22 à 38 ans. On a 140 000 euros de budget par an pour payer les piges, le site, le matériel, les frais techniques, les missions, etc.

Comment perçois-tu le fait d'être sponsorisé par les institutions à l'heure de la fusion du libéralisme et des pensées libertaires ?

Je pense que la liberté de pensée et de création se trouvent du côté du service public (enfin, elles devraient?). Aucune boîte privée ne va créer Arte Radio.com avec une telle liberté éditoriale. Ce site est résolument anti-commercial, et même anti-culturel ! Ce que je reproche à beaucoup de projets, par ailleurs sympathiques et dont je me sens politiquement proche, c'est leur côté « réseau, copains, vaches sacrées » ? Genre « on vous donne des leçons parce qu'on est des Créateurs »...

Est-ce que ce sponsoring te donne le sentiment d'avoir une responsabilité supplémentaire vis à vis de vos auditeurs ?

Oui : on essaie de n'être jamais "excluant", de ne pas s'adresser à une élite intello ou branchée mais d'accueillir les oreilles honnêtes et curieuses de tout. Mais on ne répond pas à une attente diffuse envers Arte, qui serait de se cultiver, d'apprendre, ou de découvrir des jeunes créateurs. Là-dessus, on est parfois emmerdants car on ne diffuse que nos propres productions.

Pour en revenir aux contenus sonores que vous diffusez sur votre site, quels sont les reportages et les créations dont tu es le plus fier ?

Je suis super-fier du projet et de l'équipe en général, qui (m'en) apprend tous les jours. J'ai les larmes au yeux en écoutant la lettre d'amour audio, le gars qui va aux putes, la jeune femme qui fait le ramadan, les ouvriers des Medvedkine, les pompiers du 11 septembre trippés par Christophe Rault. Le reste me plait bien aussi.

Tu avais souligné, à l'occasion d'une interview donnée au journal Le Monde, de l'importance de laisser s'exprimer les questions esthétiques, politiques et sociales à travers l'expérience directement vécue. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

La mise en scène opérée par les médias favorise l'idéologie dominante. Les lancements, les éditos, les questions des journalistes étouffent la complexité et la richesse de la vie. En écoutant sur Arte Radio.com le coup de gueule d'un ouvrier, on entend beaucoup de choses. Idem pour la jeune femme qui fait le ramadan. Je pense que les grandes questions sont directement vécues, et qu'on doit les faire entendre. La mise en scène sonore d'Arte Radio fait émerger du doute, des questions, de l'émotion.

Tout le monde s'accorde pour dire qu'Arte Radio est une petite merveille. Comment réagis-tu ? N'est-il pas quelque part inquiétant de se trouver confronté à un tel consensus ?

La critique est louangeuse, les connexions encore faibles ! Très peu de gens savent que nous existons, donc y'a encore du boulot. Par contre, le fait qu'un projet aussi singulier déclenche des réactions fortes me paraît juste : on reçoit des mails délirants, des déclarations d'amour, parfois plus pertinentes que certains articles.

A de très rares exceptions, la bande FM hexagonale paraît irrémédiablement perdue pour celles et ceux qui ne se limitent pas à l'écoute d'un Top 50 bêtifiant. Quelles sont les autres antennes, voire les sites web ou les créateurs sonores, dont vous vous sentez proches aujourd'hui ?

Franchement, aucun. Tout le monde se branle dans son coin avec ses "créations" élitistes ou ses tribus branchouilles. Personne n'essaie de parler aux autres tout en restant créatif. Personne ne veut faire de "magazine", c'est trop difficile : l'art, c'est beaucoup plus facile?

Que penses-tu du paysage médiatique actuel ? Tant d'un point de vue hexagonal qu'international ?

Il y a un appauvrissement du contenu des grands médias, une dérive marquée par la pensée unique, la confusion des valeurs, le copinage, la people-isation? Du coup, la résistance s'organise et on voit émerger des choses passionnantes avec quelques médias comme De l'Air, L'Oeil Electrique et bien sûr les webzines.

A partir du moment où on tolère la publicité (ce qui n'est pas notre cas), on voit des choses inattendues : il y a de bonnes enquêtes dans Epok, le canard gratuit de la Fnac, et des critiques de complaisance dans Les Inrocks. C'est quand même le monde à l'envers ! Je ne sais pas si on verra beaucoup de nouveaux médias généralistes qui tiendront le coup, j'en doute. Les coûts sont trop élevés, la pub trop puissante, la segmentation du public aussi.

La galaxie de sites de contenu accessibles sur l'Internet proposent une véritable alternative aux médias de masse. Il reste qu'il est quasiment impossible de vivre de la diffusion de contenus sur le web. Comment vois-tu l'avenir des médias en ligne ?

Faut pas rêver : un site de contenus exigeant attire moins d'internautes que n'importe quel merde avec l'horoscope ou Pamela Anderson. Le web attire beaucoup de bourrins et de maniaques, c'est sympa mais c'est dur de les amener ailleurs. La seule solution économique, hormis le zine bénévole ou le service public, est à mon avis de proposer des services en y mêlant du contenu. Un site culturel avec des critiques crédibles et les horaires de cinéma et les extraits des disques du moment, ça m'irait bien. Je ne l'ai pas encore trouvé.


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A propos de cet article


Titre : SILVAIN GIRE - ARTE RADIO
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - 1996-2008
Date de mise en ligne :

Présentation

Silvain Gire, Arte Radio - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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