MARC CARO « ASTROBOY À ROBOLAND »


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Marc Caro est un mutant ! Dessinateur de bandes dessinées mythiques, réalisateur de clips, de publicité, de courts et de long-métrages (Le Bunker de la Dernière Rafale, Delicatessen, La Cité des Enfants Perdus, KO-Kid pour n'en citer qu'une poignée), il voue également une passion à la musique électronique qui l'amena en 2000 à réaliser l'album de Cosmophonic en collaboration avec DJ Sonic.

Réalisé au printemps 2002, cet entretien était initialement destiné à la presse. En l'absence de parution, La Spirale ne peut que se féliciter de vous proposer cette rencontre avec un artiste visionnaire, dont l'oeuvre protéiforme contribue grandement à l'élaboration de notre imaginaire contemporain.


Propos recueillis par Laurent Courau.


Sur quel projet travailles-tu en ce moment ?

Je travaille sur plusieurs projets, dont un nouveau projet de long-métrage qui n'est plus Le Snark, et que j'espère pouvoir monter puisqu'il coûtera moins cher. Il n'y a plus qu'un acteur, plus qu'un seul acteur. Alors, je ne sais pas, la prochaine étape serait de ne pas mettre d'acteur.

Et Le Snark, tu ne voulais pas en parler pendant longtemps...

Ca a été assez loin, mais c'était un projet qui coûte quand même relativement cher et qui en même temps n'est certainement pas très commercial. En cette période de commerce à tout crin, c'est peut-être pas le moment.
C'était un peu pareil pour La Cité des Enfants Perdus. J'ai mis douze ans à le faire, alors celui-lui là, je mettrai peut-être encore plus de temps. Je ferai peut-être ça quand je serai à la retraite.

Ces nouveaux projets intègrent toujours l'image de synthèse ?

Il y en avait plus dans Le Snark. Mais au fur et a mesure, on devient un tout petit peu moins idiot. Dans le prochain, j'essaie de circonscrire ça à un truc qui soit faisable sans trop d'argent. Mais mon problème, c'est que je ne sais pas faire autre chose que des films avec des univers un peu visuels, un peu visionnaires. Et quand tu veux faire ça, ça coûte vite cher. Que veux-tu, je ne sais faire que ce genre de cinoche, alors on verra...

En dehors des problèmes d'ordre financier et budgétaire, est-ce que les machines te permettent aujourd'hui de retranscrire les images que tu as en tête, tes visions mentales ?

Oui, je pense que maintenant, les outils sont là pour qu'on puisse à peu près faire ce qu'on a dans la tête. Apres le problème, c'est que ça coûte du temps, des moyens, des compétences. Il faut arriver à mobiliser tout ça pour que ça arrive dans le concret, dans la matière.

Et malgré les problèmes d'interface humaine, de communication avec les gens qui bossent sur tes films, il y a un exemple de production sur laquelle tu puisses dire que tu es réellement arrive a avoir l'image, la matière que tu recherchais ?

Tu sais, moi, j'aurai toujours ce problème d'être un peu chipoteur. Je n'arrive jamais, jamais exactement à ce que je voudrais avoir. Heureusement, dans certains cas j'arrive quand même à être content. Le problème quand c'est toi qui fais les choses, c'est que tu ne vois toujours que ce que tu n'as pas réussi a faire. Tout ce que tu réussis, c'est normal puisque c'est ce que tu attendais. Mais tu ne vois plus que ce que tu n'as pas réussi a faire. Donc c'est une vision un petit peu faussée. C'est la mienne en tous cas, j'ai toujours un peu ce penchant.
En même temps, c'est ce qui est pas mal. Si on arrivait à une certaine satisfaction, je pense qu'on ne ferait plus rien. On ne se remettrait pas en cause. Donc c'est aussi un peu ça qui... Je me méfie d'un trop grand succès qui fait que les gens n'arrivent plus a se remettre en cause.

La frustration est effectivement un excellent moteur... Et sinon, ou en êtes-vous de Cosmophonic ? Vous continuez ?

On se voit de temps en temps avec Jean-Charles, avec Dj Sonic. Tu sais pour moi, c'est vraiment un projet que je fais le dimanche. Il y a un côté amateur dans le bon sens du terme. Se retrouver devant les machines que quand on en a envie et le temps. Quand on a envie de le faire, sans contexte économique.

Comment as-tu réagi aux vols orbitaux des deux premiers touristes de l'espace ?

J'aimerais beaucoup gagner plein de tunes pour me payer un voyage là-haut, c'est clair.

Tu disais effectivement dans plusieurs interviews que ça faisait partie de tes rêves d'enfant, et que gamin tu voulais être cosmonaute... Tu ne penses pas que c'est quelque part un pas en avant dans ce sens, que l'espace sort du domaine institutionnel et que devient accessible à d'autres personnes.

Oui, oui. J'ai même entendu que Britney Spears allait y aller. (rires) Bon, c'est peut-être une blague. Mais non, pour l'instant le coût du billet est encore trop cher pour moi, mais ça a un cote fascinant. Ce qui sera génial, c'est quand on pourra se faire des petites fusées comme d'autres se font déjà des Ulm. Un jour, ça va arriver. Mais bon, on ne s'attend jamais vraiment à la manière dont les choses finissent par se passer.
C'est vrai qu'a un moment on s'est dit : ça y est, Mars c'est pour après-demain. Et bon, tout ça est retombé à plat. Et il aura fallu la chute du mur, la perestroïka pour arriver... Tu ne sais jamais comment ça va se dérouler.

Maintenant ça repart avec les projets de terraformation de Mars...

Oui, c'est super. Tu vois, les avancées technologiques ne se font pas forcement aux endroits ou tu les attends. Elles se font à travers la robotique et les nanotechnologies, et pas genre les fusées, les cosmonautes.

C'est ce qui est intéressant dans la science-fiction, le décalage qu'il peut y avoir entre les prospectives, ce que les écrivains ont imaginé et le résultat final...

Voila ! C'est tout le temps un ping-pong, depuis le début des temps. L'imaginaire nourrit la science, et vice-versa. Et la, c'est un peu en train de s'emballer, mais c'est intéressant.

Et justement, quelles sont les thématiques qui t'intéressent le plus dans les découvertes et les avancées technologiques récentes, entre la physique quantique, les biotechnologies, la génétique...?

Tous sont des moyens d'appréhender la réalité. Aucun de ces aspects n'est plus intéressant qu'un autre. C'est la complémentarité de ces points de vue qui permet d'avoir une vision un peu plus globale de ce qu'est la réalité, ce a quoi on est confronté. Mais ces visions ne se bornent pas non plus à la science. Je trouve aussi qu'il y a tout un ancien domaine de connaissances tribales et spirituelles, a travers notamment le chamanisme, qui permet d'avoir vraiment une vision globale. C'est ce qui est intéressant.

Puisque nous y venons, peux-tu nous parler des expériences et des projets autour du chamanisme ? Je n'ai rien eu entre les mains, mais j'ai entendu parler d'un dvd réalisé par Jan Kounen (Le Doberman, Blueberry) et d'un livre par Vincent Ravalec sur lequel tu as travaillé en illustration.

Oui, pour l'instant c'est encore des "work in progress". Je pense que le film de Jan sortira en même temps que son Blueberry. Ca fait un peu la contrebalance. Mais je n'ai rien a voir avec ce qu'a fait Jan. C'est son projet a lui. Autrement on a un projet avec Vincent Ravalec a travers lequel on va voir toutes ces traditions qui sont un peu disséminées autour du monde. Mais c'est un peu tout le temps les mêmes principes qui sous-tendent ça. Une manière de voir le réel.

Qu'as-tu retiré de ces expériences, si tu acceptes d'en parler bien évidemment...

Tu sais, c'est des trucs tellement personnels. Justement, le bouquin permettra de faire un tout petit peu partager ces expériences, mais il faut aller les vivre soi-même. C'est ce que j'ai envie de transmettre aux gens a travers ce livre. Au lieu d'à chaque fois, comme en politique ou en religion, laisser les autres faire ce que tu peux expérimenter par toi-même, vas-y ! Déplaces-toi, expérimentes. Va voir par toi-même. Il n'y a rien de mieux.

En lisant les bouquins de Jeremy Nearby, je trouvais son idée de plongée dans la matière vraiment intéressante, et c'est justement quelque chose que l'on retrouve dans deux publicités que tu as réalisées récemment, celle pour Rebook et celle de la campagne de prévention sur la puissance sonore dans les clubs en Angleterre. Est-ce que cette culture chamanique a une influence directe sur ton travail ?

Ce que je pense, c'est que ces intuitions qu'ont eu les premiers êtres humains, on y retourne à travers un travail et une pensée scientifique vieille de plusieurs milliers d'années. Et on arrive aux mêmes résultats. On s'aperçoit que tout est vibratoire, plein de choses comme ça qui sont formulées différemment mais reviennent au même.
Un être humain, du Néolithique jusqu'a maintenant, sa vision mentale a peut-être évoluée, mais ses outils perceptifs n'ont pas tellement changés. Nous vivons dans un environnement qu'on peut percevoir à travers un nombre limité d'outils et on commence enfin aujourd'hui à voir qu'il y a d'autres moyens d'élargir ces perceptions à travers un travail intellectuel, avec la science, ou à travers un travail plus spirituel. Je pense que notre période est très intéressante car nous sommes vraiment à un moment ou il faut que ces deux mondes se rencontrent. Il y a eu une telle séparation entre le matérialisme et la spiritualité qu'il faut qu'on retrouve une unité.

Dans la même lignée, tu t'es également intéressé au retour au corps avec le court-métrage Exercice Of Steel, ou en participant aux soirées d'Alien Nation, un groupe d'artistes chez qui le corps est un élément central...

L'un ne va pas sans l'autre. C'est ce que tu retrouves dans toutes les traditions ésotériques. L'ombre, la lumière... il y a un dualisme, mais il est la pour être dépassé. Le corps est un véhicule de conscience. Maintenant, il faut arriver à vraiment l'appréhender face à ce décalage entre le métal et l'ego qui amène des aberrations qu'on peut constater chaque jour. Il est assez sain que tous ces mouvements de retour à une liberté corporelle, pour les appeler comme ça, fassent référence a des rites qui sont aussi ancestraux, comme les scarifications, qu'ils revendiquent leur existence à travers la matière.

A côté de ça, il y a aussi l'idée du post-humain qui est de plus en plus présente, notamment chez des philosophes comme Sloterdijk ou des écrivains comme Maurice G. Dantec. Lorsque tu parles d'un méta-media, l'humain contemporain va devoir évoluer pour appréhender cette nouvelle forme de media... Que penses-tu de cette idée de post-humain et de mutation ?

Je n'en sais rien. Je ne suis ni philosophe, ni voyant. Mais ce que je vois, c'est qu'en étant un peu curieux et en bouquinant, tu découvres qu'il y a des lois fixes qui sont qu'on tend toujours plus vers une complexité. Un être humain est constitué de petites briques de gènes qui se sont regroupées. Et j'ai un peu l'impression, lorsque tu regardes ce qu'il se passe dans nos sociétés, qu'on va un peu vers ça. Il y a de grands courants qui ne sont pas tellement contrôlés, qui font qu'on va vers une complexification des systèmes qui se regroupent, qui se structurent pour former des meta-systèmes et ainsi de suite. Donc peut-être que le post-humain est juste un courant naturel.

Le rôle du créatif, de l'artiste, tu le perçois comment dans ce contexte ? Où te places-tu dans le bouillonnement actuel ? Il y a effectivement vraiment des choses qui se passent aujourd'hui...

Ce que je vois, c'est qu'à un moment l'artiste n'était pas séparé du religieux, du scientifique et du spirituel. Et je pense qu'il faut un retour vers ça, qu'il y ait vraiment une relation entre le transcendant et l'humain. Et des fois, ça se fait à travers un média. Si c'est un artiste, c'est un artiste. Si c'est autre chose, c'est autre chose.
Mais je le place plutôt dans cette optique-la. Nous ne sommes quasiment que des pièces électroniques qui captons des choses et les retransmettons.

Comme un rôle de relais quelque part ?

Oui, il me semble. Tout est là et j'ai l'impression que si tu arrives de temps en temps à te nettoyer de tout ce barouf, de tout ce chaos, que tu arrives à te recentrer, et bien ça devient un petit peu plus clair. Les ondes sont un peu moins parasitées.


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Titre : MARC CARO « ASTROBOY À ROBOLAND »
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Genre : Interview
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Marc Caro - Une interview tirée des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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