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Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)
Mise en ligne : Archives de La Spirale (1996-2008)

« Foutez le camp, abrutis de nègres (1), allez vous faire enculer, moi, je serai un autre Malcolm X, et s'ils veulent me tuer, ils n'auront qu'à y venir ! »

En 65, Bobby Seale a vingt neuf ans, il vient d'apprendre à la radio l'assassinat de Malcolm X, et s'adresse ainsi à Kenny Freeman et à ceux qu'il n'appellera désormais plus que les "Nationalistes culturels". Ce sont ceux qui palabrent à l'université sans agir dans les ghettos et qui prônent une sorte de racisme noir au lieu d'entreprendre une réelle lutte politique contre l'oppression du peuple noir.

"By Any Means Necessary", un article d’Eric Ouzounian sur Huey P Newton, Bobby Seale et le Black Panther Party.


Lorsque Bobby Seale rencontre Huey P Newton à l’université d’Oakland, celui ci jouit déjà d’une grande notoriété sur le campus. Il milite au sein de l’Afro Américan Association, mais il n’est pas un étudiant comme les autres. Huey P Newton vient du ghetto, et compte davantage de dealers et de maquereaux que d’étudiants parmi ses amis. Pourtant, c’est un intellectuel qui collectionne les diplômes, mais il songe davantage à politiser les pauvres, quitte à faire le coup de poing si c’est un argument nécessaire. Nourris par les livres de Mao Tsé Toung et de Frantz Fanon (Les damnés de la terre), ils s’opposent aux nationalistes noirs qui considèrent tout homme blanc comme un oppresseur. Eux pensent que les capitalistes noirs sont des exploiteurs au même titre que les autres. Un soir, lors d’une réunion de leur association, ils exposent leur théories révolutionnaires et face à l’incompréhension et la suspicion générale, ils démissionnent et retournent dans la rue pour organiser la communauté noire. Ils décident alors d’organiser leur propre structure et créent le ”Soul Students Advisory Council” A l’instar de Malcolm X qui prônait l’autodéfense armée contre le pouvoir racisme, Huey P Newton explique que le second amendement de la constitution des Etats Unis autorise tout homme à s’armer et qu’il faut utiliser ce droit pour intimider les flics racistes et faire cesser les exactions que la police commet dans les ghettos. Mais cette nouvelle structure est encore majoritairement composée d’étudiants à qui la perspective d’affrontements fait peur et qui s’avèrent incapables d’entreprendre une action de terrain.

Le “Black Panther Party”

Pendant l’été 66, Bobby Seale parvient à se faire embaucher au sein du “Poverty Program”. C’est un programme mi associatif, mi gouvernemental pour venir en aide aux jeunes défavorisés, qui repose essentiellement sur l’éducation et l’aide à l’emploi. Il utilise ce travail pour faire de la politique au quotidien dans les quartiers noirs et montre aux jeunes comment se défendre efficacement contre la police en apprenant les bases des droits civiques. Après plusieurs altercations avec les flics où ils défendent les jeunes, Bobby Seale et Huey P Newton comprennent qu’il faut créer une organisation politique solide et disciplinée, capable de résister aux brutalités policières et aux meurtres des noirs. Début octobre 66, ils rédigent le “programme en dix points”, qui devient la plate forme politique du Black Panther Party. Le programme est simple, mais redoutablement efficace : il revendique l’autodétermination de la population noire, le plein emploi, des logements décents, l’arrêt des violences policières, un programme d’éducation digne de ce nom dans les Ghettos et une justice qui ne soit pas entachée de racisme. La simplicité et la concision de ce manifeste en font un outil pédagogique efficace. Nantis de mille exemplaires du “Programme en dix points”, Bobby Seale et Huey P Newton, respectivement “Président” et “Ministre de la Défense” du Black Panther Party, tournent le dos à l’université et recrutent dans le ghetto d’Oakland, surtout parmi ceux qui ont déjà une expérience de la violence policière. Ils rencontrent rapidement un vif succès en expliquant que si le Ku Klux Klan et les “Birchites” (2) sont armés, les militants du Black Panther Party doivent l’être également s’ils veulent se défendre.

Premières actions

Fin 1966, ils récoltent de l’argent en vendant des “Petits Livres Rouges” (3) dans les manifestations contre la guerre du Vietnam et achètent leurs premières armes : des carabines et des revolvers de petit calibre. Ils portent l’uniforme des Black Panthers (béret noir, pantalon et chaussures noires, chemise bleue et noeud papillon noir) et font des patrouilles dans le ghetto, armés, généralement en surveillant les voitures de police pour prévenir les brutalités. Le nombre de militants augmente rapidement et les incidents avec les flics d’Oakland ne sont évités que par miracle. Si la constitution leur donne effectivement le droit de porter des armes, les policiers multiplient les provocations et cherchent à les arrêter sous n’importe quel prétexte. Il faut toute l’autorité de Bobby Seale et Huey P Newton pour que les jeunes militants gardent leur calme. Plusieurs fois, la situation s’envenime jusqu’à aller au bord de la fusillade, mais à chaque fois, les “Panthers”, même s’il sont arrêtés, sont libérés sous caution très rapidement. Des avocats les soutiennent et leurs actions spectaculaires leur donnent une grande notoriété dans la population noire, renforcée par le prestige des armes, des uniformes et de la maîtrise de soi dont ils font preuve. Toutefois, ils ne se contentent pas de parader avec des armes : le Black Panther Party organise plusieurs programmes caritatifs comme des petits déjeuners gratuits pour les enfants des écoles du ghetto, ou un système de gratuité de soins médicaux basé sur un fonctionnement d’entraide. En 1967, ils sont rejoint par Eldridge Cleaver, militant chevronné de la lutte anti raciste, journaliste et orateur brillant et expérimenté. A sa sortie de prison, séduit par les méthodes des Black Panthers, il rentre immédiatement au comité central du parti, avec le titre de “Ministre de l’information”. Il organise un système de communication très performant et novateur. Il utilise à merveille les médias, essentiellement la radio et la télévision et surtout il crée le journal Black Panther, qui devient l’organe d’expression du parti. Le Black Panther Party grossit rapidement et commence à se structurer dans toutes les grandes villes. La branche de New York est fondée, dirigée par David Brothers et Lumumba Shakur qui seront bientôt rejoints par Stokely Carmichael, ancien président du Comité de Coordination des Etudiants Non Violents, et Angela Davis. A Philadelphie, Chicago, Newark, Omaha, Denver, New Haven, San Diego, Los Angeles ; des bureaux du Black Panther Party ouvrent et déploient une activité intense.

Notoriété & répression

Devant les succès des Black Panthers qui prônent l’autodéfense, la police américaine, FBI en tête, va réagir violemment. Les forces de répression vont maintenant utiliser n’importe quel incident pour arrêter les membres du Black Panther Party. Pour le moment, les coups d’éclat continuent : Bobby Seale entre dans le Capitole, siège du Sénat américain, et lit le “Programme en dix points” devant les caméras de télévision de tout le pays : le retentissement est immense, il fait la une du “Times” de Londres. De retour à Sacramento, Bobby Seale et Eldridge Cleaver sont arrêtés sous un prétexte totalement fallacieux. Leurs avocats parviennent à les faire libérer, mais les cautions demandées sont exorbitantes. L’une de stratégies du FBI est de chercher à asphyxier financièrement le Black Panther Party : en plus des cautions et des amendes, un grand nombre d’exemplaires du journal, importante source de revenus, sont volés dans les aéroports et les dépôts de presse. Bobby Seale passe en jugement pendant l’été : il est condamné à six mois de prison pour “troubles à l’ordre public”. Le 28 octobre 1967, au cours d’une patrouille, des coups de feu sont échangés entre Huey P Newton et deux policiers. Le Ministre de la Défense est gravement touché et un policier est mort, l’autre blessé. Huey P Newton est inculpé de meurtre, alors qu’il se trouve en état de légitime défense selon la loi californienne. Les Black Panthers commencent une énorme campagne pour faire libérer leur frère. Ils s’allient avec quelques partis de la gauche américaine pour organiser un gigantesque rassemblement à Oakland le 17 Février 68. Le succès est énorme et une tournée de meetings s’ensuit, inlassablement animée par Eldrige Cleaver et Stokely Carmichael. En signe de solidarité, Huey P Newton est présenté par le parti “Peace and Freedom Party” aux élections dans la septième circonscription nationale : il y récolte vingt cinq mille voix. Aux jeux Olympiques de Mexico en 68, deux athlètes noirs reçoivent leurs médailles en levant le poing ganté de noir, par solidarité. Les Black Panthers incitent alors la population des ghettos à s’inscrire sur les listes électorales et à voter. C’ en est trop pour la classe dominante blanche américaine, qui, dirigée par Richard Nixon et Spiro Agnew décide alors de se débarrasser

La liquidation

Le FBI lance alors le programme COINTELPRO, (Counter Intelligence Program) qui n’est rien de moins que l’élimination des Black Panthers. En Avril 68, Bobby Hutton est assassiné par la police d’Oakland. En quelques années, trente trois Black Panthers seront ainsi tués de différentes manières. Tous les cadres du parti sont arrêtés avec des preuves montées de toute pièces. Le Black Panther party est infiltré par des agents du FBI, des pièces à conviction surgissent aux domiciles des militants et les témoignages qui incriminent les accusés sont souvent le fait de policiers noirs qui se font passer pour des Panthers. Au mépris des droits fondamentaux de la défense, des militants seront bâillonnés pendant leur procès, leurs avocats n’ auront pas la possibilité de les voir ou ne pourront pas accéder aux dossiers. Certains se verront imposer un avocat commis d’office à la solde de la police, qui se chargera de durcir les peines. Bobby Seale est arrêté par le FBI qui l’accuse de préparer un attentat contre la convention démocrate, et transféré à Chicago avec sept de ses compagnons, dont Angela Davis. Charles R Garry, l’avocat de Huey P Newton et de Bobby Seale, sera pratiquement empêché de prendre la défense de ce dernier et le juge d’extrême droite Julius Hoffman conduira un procès politique digne d’un pays fasciste. Eldrige Cleaver est contraint de s’exiler à Cuba en 70, Stokely Carmichael s’enfuit en Guinée et les Black Panthers se dissolvent peu à peu. En 1972, les huit de Chicago sont acquittés mais le FBI a réussi à son objectif : détruire les Black Panthers. En 1973, Eldridge Cleaver est en Algérie où il prône la guérilla urbaine, Bobby Seale se présente aux élections municipales d’Oakland et obtient 42% des suffrages. Stokely Carmichael milite pour le retour de l’homme noir en Afrique. Quand à Huey P Newton, après de longues années passées en prison, il sera abattu en 1979 par un dealer de troisième zone.

Pour les autorités américaines, la leçon aura porté et les mouvements noirs seront dorénavant surveillés de près. On ne verra plus par la suite apparaître des structures aussi organisées et puissantes. Les leaders noirs seront progressivement intégrés dans le jeu politique, essentiellement au sein du parti démocrate. On verra ainsi le pasteur noir Jesse Jackson disputer l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 1966. Les dirigeants politiques noirs sont peu nombreux ; l’arrestation médiatique du maire de New York Marion Barry, condamné pour usage de crack au début des années 90, sera largement utilisée et mettra en lumière un de ces fléaux qui empêche le peuple noir de s’organiser. Il est facile de le remarquer au quotidien à Los Angeles et ailleurs. Qu’il s’agisse des émeutes de Watts, ou celles plus récentes, consécutives à l’affaire Rodney King, la lutte dans les ghettos est davantage celle des gangs entre entre eux qu’un combat commun pour l’éducation ou l’emploi et l’émergence de leaders noirs est encore hypothétique.

Eric Ouzounian

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Notes :

[1] “Niggers” : N’a pas le sens péjoratif qu’il prend en français.
[2] “John Birch Society” : Organisation raciste d’extrême droite qui entraîne des commandos armés.

[3] Le Petit Livre Rouge : Livre de Mao Tsé Toung, bible du Maoïsme.

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Documents de référence :

Livre : A l’affût de Bobby Seale, Ed Gallimard.

Film : Panther de Mario Van Peebles.

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A PROPOS DE CET ARTICLE

Titre : BY ANY MEANS NECESSARY

Auteur(s) : Eric Ouzounian

Genre : Article

Copyrights : Eric Ouzounian

Date de mise en ligne : Archives de La Spirale (1996-2008)

 
PRESENTATION

"By Any Means Necessary", un article d’Eric Ouzounian tiré des archives de La Spirale.

A propos de La Spirale : Née au début des années 90 de la découverte de la vague techno-industrielle et du mouvement cyberpunk, une mouvance qui associait déjà les technologies de pointe aux contre-cultures les plus déjantées, cette lettre d'information tirée à 3000 exemplaires, était distribuée gratuitement à travers un réseau de lieux alternatifs francophones. Sa transposition sur le Web s'est faite en 1995 et le site n'a depuis lors cessé de se développer pour réunir plusieurs centaines de pages d'articles, d'interviews et d'expositions consacrées à tout ce qui sévit du côté obscur de la culture populaire contemporaine: guérilla médiatique, art numérique, piratage informatique, cinéma indépendant, littérature fantastique et de science-fiction, photographie fétichiste, musiques électroniques, modifications corporelles et autres conspirations extra-terrestres.

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