ALAIN WEBER I « LE GRAND TOUR »


Enregistrement : 16/12/2013

Ami de La Spirale depuis l'époque où il présidait à la destinée du magazine abstract sur les pentes de son fief lausannois, Alain Weber nous surprend avec Le Grand Tour (Poor Records, 2013). Un nouvel album en hommage à la Suisse des XVIIIe et XIXe siècles, territoire sauvage, sombre et majestueux des premiers alpinistes et des romantiques anglais.

L'occasion d'échanger sur la carrière musicale de ce stakhanoviste, aussi discret qu'acharné, sur l'âme et le devenir d'un pays crucial au coeur de l'Europe et enfin sur les causes de l'actuel engouement « rétrophile », entre steampunk et rétro-futurisme. Un entretien accompagné de la vidéo musicale réalisée pour Illumination (UCA1), troisième plage de ce disque atypique.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Débutons par le titre de ton nouvel album, Le Grand Tour, dont j'aimerais que tu nous expliques la signification ?

Le Grand Tour fait référence à la Suisse de la fin du dix-huitième siècle. Cette dernière était une destination incontournable pour les artistes romantiques, qui venaient admirer les paysages grandioses et poétiques qui s’y offraient à eux. William Turner, Byron ou encore Shelley, par exemple, ont traduit l'atmosphère, à la fois silencieuse et puissante, des paysages alpins suisses, grâce à la peinture ou l’écriture.

Devenue source d’émotions pour le courant romantique, la Suisse gagna en notoriété touristique et aménagea son territoire pour rendre ses paysages uniques plus accessible aux voyageurs. Progressivement, cette Suisse innovatrice et ingénieuse devint à la pointe du progrès technologique. Au XIXe siècle, son âge d’or, elle renvoie une image située entre progrès technologiques et fascination de la nature.

C’est au cœur de cette « suissitude » que j’ai créé ce nouvel album.

Tu évoques un tournant ou un nouveau départ à propos de cet album. Qu'est-ce qui a aussi radicalement changé, sur le terrain musical pour les personnes qui ne connaîtraient pas tes albums précédents, mais peut-être aussi d'un point de vue plus personnel ?

J’ai eu principalement trois périodes musicales. La première, rock de 1988 à 1990 avec des formations comme Dorian Gray ou Rosa Rot dans lesquelles j’officiais comme clavier. Puis de 1991 à 1994, j’ai développé des productions pour le clubbing avec Safe Deposit. Une casquette de producteur durant les années 2000 pour les compilations du magazine abstract et la troisième période qui a débuté en 2010 avec Hoover Cover qui représente une démarche personnelle, intimiste avec simplement mon vrai nom. Cette mise à nu arrive assez tardivement, mais je me sens totalement en phase avec ma création pour affronter le monde droit dans mes bottes !

Tu parles d'un retour aux fondamentaux à propos de cet album, en rapport avec la Suisse et donc avec ce passé iconique qui évoque les séjours de Lord Byron et de Maria Shelley sur les rivages lémaniques ou encore la passion de l'alpinisme chez Aleister Crowley. Est-ce que tu développerais à ton tour une forme de nostalgie pour cette époque mythologique, d'avant la modernité ?

Je suis fondamentalement ancré dans l’instant présent mais pour ma démarche musicale personnelle, j’aime m’évader dans l’ailleurs. Nous avons l’habitude depuis l’invention de la musique électronique de coller une image de technologie et de futur à ce mouvement. Mon envie et de visiter des mondes d’avant la modernité, vierges de toute machine. Une sorte de voyage à la Jules Verne.

Moi, seul, avec un clavecin de poche, je m’assiérais sur un caillou au bord d’une route et j’observerais, la nature, les passants... Et là, les compositions commenceraient à germer…

Quelle que soit l'étiquette qu'on leur appose, steampunk ou rétro-futurisme, ces références à Jules Verne et aux balbutiements de la modernité imprègnent durablement la pop culture actuelle. Comment analyses-tu cette tendance ?

Nous vivons une période très déstabilisante et frustrante de par sa rapidité et un trop-plein de messages. Le futur a une image altérée, car tout se dématérialise. Les multiples retours dans le passé rassurent fondamentalement les individus.

Il y a un autre aspect de cet album sur lequel j'aimerais revenir. C'est le côté obscur et dur de la montagne, que l'on a trop souvent tendance à occulter et que l'on discerne très clairement dans tes compositions. Que peux-tu nous dire de cette part sombre, qui semble t'attirer et sur certains passages te happer ?

Comme la mer, la montagne est superbe mais d’une dangerosité extrême. Et comme toute chose dangereuse dans ce monde, elle attire les hommes. C’est cette obsession de ces derniers pour grimper, conquérir, vaincre, maîtriser les éléments qui me fascine. Par exemple, le morceau La chute, évoque la tableau de Turner La chute d’une avalanche dans les Grisons (1810), dans lequel des alpinistes dévissent d’une crête et rencontrent la mort qui se présente à eux.

Qu'est-ce qui définirait l'âme suisse, selon toi ? Si tant est qu'il soit possible de parler d'une âme suisse, puisque le pays est culturellement multiple.

Ce pays est très étrange. Il m’est apparu très clairement, en habitant à l’étranger, qu’il ressemblait à une tourte à la crème, comme peuvent l’être le Luxembourg ou Monaco. Une petite maquette de train au centre de l’Europe avec plein de mécanismes qui fonctionnent à merveille… économie, transports, paysages. Je pense que le Suisse est à la fois fondamentalement gentil, progressiste et en même temps tellement borné et coincé par des croyances tenaces.

La Spirale aime s'interroger sur le futur, à travers la littérature d'anticipation et la prospective scientifique. Et justement, comment imagines-tu l'avenir de la Suisse ?

Très bonne question. Nous traitions souvent de cette question du point de vue de l’urbanisme helvétique dans la revue que nous éditions. Je pense que nous vivrons comme des troglodytes dans des habitats souterrains de lumière hi-tech afin de conserver les paysages authentiques du pays. Plus sérieusement, la préservation des Alpes qui recouvre huit pays dont la Suisse, doit être une priorité scientifique pour le futur.

Imaginons un instant que ce disque constitue la bande-son d'un film. Quel serait le synopsis de ce long-métrage ?

J’imaginerais volontiers un huit clos au fin fond de la Suisse, une cabane sous la neige avec une problématique de survie aux éléments… J’aimerais bien faire une musique pour le réalisateur Courau, tu connais ? Je commence également à collaborer avec le monde de l’art contemporain. Cela commencera en 2014 avec la vidéaste Céline Masson qui a présenté une de ses œuvres cet été au Palazzo Grassi de François Pinault à Venise. Je suis très excité par cette collaboration car c’est très intéressant d’apporter des solutions sonores à une œuvre d’art, porter l’image qui est reine. Il faut travailler très subtilement, toute en retenue, sans emphase.

Tu revendiques une démarche low-tech, notamment par le choix de ton matériel ou le refus de quantifier tes sons et tes harmonies. Qu'est-ce qui est important pour toi dans cette méthode de travail ? Est-ce que ça participerait d'une volonté de ramener un peu d'humanité et de naturalisme dans une musique électronique parfois trop précise ?

Exactement, j’apprécie énormément les compositions destinées aux dance-floors comme celles de Nathan Fake ou Trentemoller, qui elles, doivent être carrées au micron, mais pour ma démarche musicale intimiste, j’aime développer d’une façon aléatoire mes compositions. Je travaille d’une façon empirique avec des improvisations, piste par piste, que j’arrange après coup. J’y applique également la méthode du remix, c’est à dire une défragmentation des compositions afin d’en garder le minimum des structures harmoniques. Je restreins également le nombre de sons que j’utilise ce qui unifie naturellement mes compositions.

Outre ces activités musicales, tu officies à la tête d'un espace d'art contemporain lausannois, qui fut par le passé un magazine et une émission de télévision. Ta biographie sur Wikipedia nous informe de ton rôle de vice-président de la Fondation Lausannoise pour l'Art Contemporain, ainsi que de ton siège à la commission du Fonds des Arts Plastiques. Et je crois que tu enseignes aussi dans une école d'art de Vevey. Qu'est-ce qui motive cette boulimie laborieuse ?

Boulimie laborieuse ? Malheureux ! J’enlèverais le laborieux car je suis, au fond, assez flemmard. Cette impression extérieure d’hyperactivité vient principalement du fait de mes rencontres avec des individus qui défendent les mêmes causes que moi et donc avec qui j’organise des outils qui manquent au système. A travers l’espace abstract, nous diffusons des jeunes artistes qui commencent souvent leur carrière. Avec la Flac que j’ai co-fondée en 2006, nous avons initié un guide sur l’art contemporain en Suisse romande qui donne une idée clair et précise de l’offre en matière d’artistes et de lieux d’art, ici et maintenant.

Concernant l’enseignement, il me permet très directement de transmettre de la curiosité et de l’enthousiasme à mes étudiants. Et pour la direction artistique, c’est ma formation de base donc un métier qui me permet déjà de vivre et de concevoir visuellement toutes mes activités précédentes !

Puisque nous parlons de création locale, la Suisse romande fut durant de longues années le berceau d'une scène alternative particulièrement riche et dynamique. Qu'en est-il aujourd'hui ? Est-ce que ton poste d'observateur privilégié t'a permis de sentir l'imminence d'une nouvelle vague ou au moins de frémissements encourageants ?

Je ne peux te citer que cinq groupes alternatifs suisses qui se sont exportés à l’internationale. Les Aiglons (1960), les metaleux Krokus de Soleure (1970), les Young Gods, Yello et Stéphane Eicher (1980-1990). Comme tu peux le constater, c’est très peu. Puis arrivèrent en 2000, des labels indépendants comme Poor Records, Mental Groove, Creaked Records ou Gentlemen Records. Mon constat est qu’aujourd’hui, les structures en Suisse romande sont si fragiles financièrement qu’elles n’arrivent pas à exporter efficacement leurs productions pour faire le volume d’affaire suffisant. Et d’une manière générale, la création en Suisse n’a pas la place qu’elle mériterait.

Outre les collaborations évoquées plus haut, quels sont tes projets pour les temps à venir ? Est-ce que tu prévois de te concentrer sur la promotion de cet album, avec peut-être une série de concerts, ou es-tu déjà à l'oeuvre sur de nouvelles compositions ? Et si c'est le cas, quels seraient les thèmes de tes prochaines créations ?

Je continue la promotion du Grand Tour jusqu’à janvier 2014. Je n’ai pas prévu pour l’instant de tournée pour cet album. Des contacts sérieux ont été pris avec des réalisateurs pour des productions de musique de film. Pour les thématiques futurs, je vais sûrement rester dans cette veine, car j’ai de loin, pas exploré tous les aspects de cet authentique univers.



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Titre : ALAIN WEBER I « LE GRAND TOUR »
Auteur(s) :
Genre : Création
Copyrights : Alain Weber / Poor Records
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Ami de La Spirale depuis l'époque où il présidait à la destinée du magazine abstract sur les pentes de son fief lausannois, Alain Weber nous surprend avec Le Grand Tour. Un nouvel album en hommage à la Suisse des XVIIIe et XIXe siècles, territoire sauvage, sombre et majestueux des premiers alpinistes et des romantiques anglais.

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