PEDRO PENAS ROBLES AKA HIV+


Enregistrement : 15/06/2014

Après avoir officié aux platines de la mythique Guinguette du Rock de Bagnols-sur-Cèze, décimé des légions de conduits auditifs sous le nom de HIV+, organisé les soirées Armageddon sur le Vieux Port marseillais, produit et enregistré une armada pléthorique de disques, Pedro Peñas Robles se trouve dorénavant à la tête du label Unknown Pleasures Records ; parcours sans concession qui lui vaut incontestablement une place d'honneur au panthéon des enragés de l'underground hexagonal, ainsi que parmi les invités de La Spirale.

Dernières nouvelles du Front :

Le label Unknown Pleasures Records annonce la sortie en décembre 2014 d'une compilation en hommage aux légendaires Alan Vega & Martin Rev du groupe Suicide : Tribute to Suicide, Iconic New York Noise Vandals.

Invités : Marc Hurtado & Alan Vega, Hurtado & Lydia Lunch, David Carretta featuring Jurgen Engler (Die Krupps), Absolute Body Control, The Horrorist, Black Egg featuring Hausfrau, In Death It Ends featuring Usher, Millimetric featuring Dirk Da Davo (Neon Judgement), Cruise [CTRL] featuring Richard 23 (Front 242), USHERsan & HIV+ , Distel, Laag, Növö, Frank Alpine, ...

Entretien à lire au son d'un mix exclusif, réalisé pour La Spirale et agrémenté d'images old school.

Propos recueillis par Laurent Courau



Commençons par tes débuts, en tant qu'amateur de musiques différentes, puis en tant que deejay. Quels furent tes premiers pas de mélomane et qu'est-ce qui t'a attiré vers les musiques électroniques « dures » ?

Ça remonte au début des années 80, j'étais au lycée et je faisais partie de ces poignées de jeunes ados légèrement dépressifs habillés en noir, du khôl sous les yeux et des cheveux crêpés, façon Robert Smith. En 1986, mon Bac A3 en poche, j'intègre le cursus d’arts plastiques des Beaux Arts de Valence, puis d'Avignon. Ca durera quatre ans, une époque très constructive d'échanges de cassettes, de disques et de fanzines avec mes autres camarades de l'école d'art, qui m'a amené à une connaissance pointue de ce qui se faisait dans les diverses branches des musiques déviantes, expérimentales, jusqu'au punk-hardcore américain.

Avec mon argent de poche d'adolescent, je me suis assez vite constitué une collection de 33 tours et de maxis vinyles cold wave, batcave, new wave, gothique, EBM et post-punk. Ces disques m'ont été très utiles le jour où le patron de ce club mythique qu'était La Guinguette, situé entre Avignon et Bagnols-sur-Cèze dans le Gard, m'a demandé vers 1987 si ça me branchait de bosser pour lui comme DJ résident ! J'ai accepté la proposition, putain c'était mon premier boulot officiel, à la fin des années 80, pour travailler comme DJ dans une discothèque il fallait soit tuer quelqu'un, soit se taper la fille du patron, je n'ai eu à faire ni l'un ni l'autre (rires) !

Ces trois années-là, avec un break de quelques mois suite à une tentative de suicide à la con, furent extrêmement formatrices en terme de culture underground et de rencontres futures. Mais si tu permets, la meilleure façon d'appréhender cette époque c'est au travers de quelques extraits de ce bouquin Tel Epris Qui Croyait Éprendre que j'essaye de finir depuis quelques années et qui témoigne de la décennie eighties à travers mon vécu d'activiste « provincial » :

«  (…) Lycée dans un cursus littéraire et artistique, premiers émois musicaux en seconde vers 1983 avec la new wave naissante et les premiers groupes synthétiques : Depeche Mode, Orchestral Manœuvre In The Dark, Ultravox, New Order, Fad Gadget ou Yazoo.

Les années 80, celles de mon adolescence, mais aussi celles de toute une jeunesse abreuvée de spleen et de musiques anglaises, traversent une profonde crise existentielle. Années du fric roi, des yuppies gavés de coke, des clips sur MTV et du « Video Killed Radio Stars ».

Les vieilles valeurs ancestrales de nos parents sont supplantées par celles, libérales en tous points, d’un monde de compétition qui est en train de se construire devant nos yeux, ne laissant que peu de place au rêve et à l’utopie, pour nous transformer en machines à consommer de l’ennui et du superflu. Je fais partie de cette génération perdue, écartelée entre la recherche du sublime et le besoin de vivre le présent intensément, dans une France sclérosée et vieillissante à bien des égards.

J'ai neuf ans en 1977, trop jeune pour avoir pu vivre les Sex Pistols en live et trop vieux déjà pour croire au Père Noël. Tout un pan de la jeunesse des eighties expérimente le mal de vivre et l’inadaptation sociale, lot de tous ceux qui ont une sensibilité à fleur de peau. Les racines de mon mal-être n’ont vraisemblablement rien de familial, c’est quelque chose de beaucoup plus profond. Archétype hispanique. Mélange de gravité et de mélancolie, je ne réussirai jamais à y échapper. Affres de l' adolescence, je suis comme beaucoup de mes concitoyens qui noient une certaine forme de pessimisme dans l’ivresse de la nuit et de la fiesta. La nuit, on se sent différent. La nuit tout est possible, et je lui rends grâce de me procurer les plus grands plaisirs.

1984, Orwell nous a précédés. Eurythmics ou Depeche Mode sont N°1 dans les hit-parades du monde entier. People Are People ! Une copine adepte de new wave et de taekwondo me prête son walkman dans un couloir du lycée. Par son intermédiaire, je découvre The Cure, The Top. Flash kaléidoscopique. Ce groupe va changer ma vie.

En 1985, le succès de l’album
The Head On The Door de The Cure a considérablement contribué à voir fleurir sur toutes les places de l’Hexagone des bouquets de crinières crêpées et de maquillages impressionnistes, imitant le look du leader Robert Smith. La convergence du spleen adolescent et des textes noirs de ce Sisyphe de la musique gothique anglaise agissait comme un catalyseur sur les plus sensibles d’entre nous (…) Je pogote en veste noire et creepers zébrées dans la fosse du Théâtre Antique d’Orange sur Play For Today et One Hundred Years de The Cure.

Pas le temps pour moi d'appuyer sur la touche « pause » de mon lecteur VHS, tout s'accélère, le chiffon de trichloréthylène scotché sur les narines, j'écume pas mal de concerts de Bérurier Noir, attiré par le nihilisme de leur boite à rythmes et le minimalisme des guitares. Bien des années plus tard vers 2000, je me revois gravé à jamais sur la pellicule de la partie « commentaire animalier » du DVD
Même pas mort sorti par Bérurier Noir lors de leur premier come-back.

Je rate le concours d'entrée de l'École de Photographie d'Arles, mais je réussi celui des Beaux-Arts de Valence cette même année. Durant cette première année d’arts plastiques, j’apprends surtout à imaginer des concepts et à prendre des cuites monstrueuses avec Kéké, un punk alternatif d’Aigues-Mortes exilé à Valence. Son passe-temps favori, son œuvre, c'est de sculpter des corps féminins avec des tessons de canettes de bière. Des femmes inaccessibles qu'on ne peut toucher sans se faire de profondes entailles sur les chairs. J'aime bien son délire. On ne se quitte plus pendant cette année à l'École d'Art de Valence, au 127 de l'avenue Victor Hugo.

Le jour, il sculpte des centaines de bouteilles brisées que l’on descend méthodiquement chaque nuit en écoutant à fort volume Dead Kennedys, DAF, Oberkampf ou Crass. À mesure que mon avenir d'adulte devient de plus en plus repoussant, je cherche d'autres horizons pour m'épanouir, d'autres musiques plus dures et porteuses de message. Anarchie. Discipline. Rythmiques martiales.

Olivier Ardanuy dit Kéké me fait découvrir l'album
Geography du groupe belge Front 242, ses séquences froides et martiales finissent par se graver dans mon cerveau et devenir une obsession récurrente qui ne me quittera jamais.

Un soir de décembre 1986, sur un pont au dessus de la gare de Valence, ils se mettent à onze pour nous dépouiller. Le fils à papa arborant une crête toute fraiche qui était avec nous se prend un coup de Doc Martens dans les dents, Kéké se rebelle et les insulte, il se fait arracher une boucle d'oreille. Il saigne. Un gros débile, bombers et crâne rasé de circonstance, me fouille. Il trouve une cassette d'Exploited qu'il jette sur les rails. Plus grave, il voit ma carte de séjour, me regarde de travers et me met un gros coup de genou dans la cuisse droite. Je sais ce que c'est d'être un immigré espagnol.

J'esquive mal, je me plie en deux de douleur.

J'entrevois Kéké qui continue, l'oreille à demi arrachée, à les regarder de haut et les traiter de pédés. Il a peur de rien ce mec.

On entend une sirène, la nuit bleuit, nos chairs aussi.

Un cri, débandade.

On se met à courir, vite, très vite.

Pieds Nus. Ils ont taxé nos rangers.

Chasse à l'homme dans les rues de Valence.

Nous nous planquons sous un tas de poubelles.

Ils ont des battes de baseball et des poings américains.

Nous on n'a rien, à part nos jambes et notre morve de jeunes branleurs.

On se démerde avec l'arrogance de jeunes keupons de 18 ans qui croient dur comme fer que l'anarchie est la panacée d'une révolution sociale. Ça se finit bien, sans trop de cicatrices, mais depuis ce jour je sais que je ne serais jamais pote avec les skinheads. J’apprends donc très vite à éviter les bandes de skinheads qui rôdent la nuit sur les boulevards.

Avec le Kéké et d’autres acolytes quelque peu nihilistes, nous ne ratons pas une occasion d’emprunter une voiture ou une moto garée dans une allée sombre pour aller voir des concerts d'Iggy Pop, de PIL, des Cramps ou des Bérus, dès qu’ils passent sur Lyon ou sa région. Chocs, ivresses, pogos. Notre quotidien façon
Orange Mécanique « light » d'enfants gâtés des années 80. C’est notre seule façon d’échapper à l’ennui sidéral de cette ville de la Drôme, une ville monotone, bourgeoise … ennuyeuse à mourir. (…) Je finis par quitter Valence pour intégrer les Beaux-Arts d’Avignon fin 1987.

Jeune, je choisis le cursus artistique pour le simple plaisir de découvrir une infinie possibilité de moyens d'expression, autres que le dessin que je pratique depuis mon enfance. A l’école d’art, j’apprends à développer les photographies argentiques, à travailler diverses techniques picturales. Je fais des sculptures éphémères avec du tissu, du métal soudé, du bois. Une fois finies, je les brûle en place publique comme autant de bûchers d'un Torquemada d'opérette.

Las de la théorie et des cours rébarbatifs je pratique avec frénésie jour après jour toutes les techniques qui sont à ma portée, sans vraiment tenir compte des emplois du temps et des modes. Un livre oublié sur Sainte Thérèse d'Avila me permet de prendre conscience qu'au-delà des traditions ineptes et de la religion qu'on inculque à coup de marteau, il y a autre chose : la Mystique. Plus tard ça me donnera l'occasion d'en parler de manière bien plus personnelle dans une thèse de fac assez iconoclaste sur les Territoires Mystiques du Siècle d'Or Espagnol.


Tu viens d'évoquer ton statut d'immigré espagnol à travers un extrait de ton manuscrit. Est-ce que tu étais en relation à cette époque avec la scène punk - new wave espagnole, alors particulièrement florissante après le décès de Franco ? Je pense à des groupes tels que Paralisis Permanente, Alaska y los Pegamoides, Kaka de Luxe, etc.
 
J'étais encore trop jeune quand la movida espagnole a commencé à s'étendre à toute l'Espagne depuis Madrid vers 1981. Je vivais avec mes parents dans le sud de la France à cette époque-là et je n'ai pas connu personnellement les principaux acteurs de ce mouvement. En vacances en Espagne, j'ai acheté l'album de Paralisis Permanente vers 1986, trois ans après la mort du chanteur dans un accident de voiture. C'était pour nous tous un des groupes mythiques du mouvement post-punk espagnol. Dans la péninsule, on appelait ça la « Ola Siniestra » qui désignait la vague gothique . Pour le reste, et même si Paralisis étaient formés de deux membres des Pegamoides, je n'ai jamais aimé la musique d'Alaska et sa clique donc j'éviterais d'en parler.

Les groupes de mon pays natal que j'écoutais étant adolescent, c'était surtout des trucs punks comme Kortatu, Siniestro Total, Seguridad Social et La Polla Records, puis des trucs plus pop rock comme Heroes Del Silencio. Il m'arrivait de prendre de sacrées claques quand je tombais sur l'émission culte de la TVE « La Edad De Oro », qui a permis à toute une génération de découvrir, dés le début des années 80, des artistes comme Psychic TV, Killing Joke, SPK ou Alan Vega, mais dans l'ensemble la scène underground espagnole était relativement peu suivie dans la péninsule comparée à ses homologues anglaises ou allemandes.

Ce n'est qu'au début des années 2000 que j'ai pu rencontrer personnellement des musiciens importants du mouvement post-punk et industriel, comme Esplendor Geometrico. D'ailleurs, l’un des membres importants de ce groupe culte, Saverio Evangelista (connu aussi avec son side-project Most Significant Beat) a remixé un de mes titres d'HIV+ en 2006 (E.P Overdose Kill Me, publié sur le label basque Caustic Records) et l'année dernière Arturo Lanz, le leader fondateur d'Esplendor Geometrico, a participé à un morceau du premier album «Mental Illness de mon projet Fluxus.

Depuis une dizaine d'années, il m'arrive régulièrement de collaborer avec des musiciens de la scène electro-industrielle espagnole actuelle comme Mauri, Tannhauser ou Die-6 aka Ismael Martinez, et je joue régulièrement dans des clubs barcelonais, car il y a là bas une petite scène dark electro active. Mais à part ça, c'est principalement en France que j'ai construit mon personnage.

Tu as mentionné la fameuse Guinguette du rock de Bagnols-sur-Cèze, dont nous entendions parler dans les années 80 jusqu'à Perpignan. Peux-tu revenir sur cette époque agitée de la côte méditerranéenne, autrement plus punk que l'image qui se dégage habituellement de la région ?

Ce club légendaire a ouvert ses portes en 1977 et il a connu deux grandes périodes. Entre 1977 et 1982, c'était punk pur et dur avec beaucoup de concerts de groupes mythiques dont Marquis De Sade. Moi je suis arrivé dans la seconde période plus new wave, goth et EBM, entre 1985 et 1990, période faste durant laquelle j'ai pu assister à des tas de concerts mythiques.

Décélération punk, le bouquin de Jean Marc Quintana publié chez Camion Blanc, raconte en détails cette période avignonnaise violente et speed qui s’est finie par un mort sur la place de l’Horloge, après une rixe entres punks qui avait mal tournée. Je remets un extrait de mon manuscrit auto-biographique qui traite de mon passage à la Guinguette :

«  (…) Parallèlement à mes études d’arts plastiques, je prends ma première résidence de disc jockey vers 1987 dans un petite boite underground près d'Avignon, la Guinguette du Rock, en pleine époque new wave, gothique et EBM.(…) J'ai besoin de quelque chose de plus fort. Le genre de trucs qui vous fait prendre des chemins de traverse, je cherche mes limites.

Les années folles entre 18 et 20 ans me laissent un avant goût de découverte et d'excès en tous genres. Elles annoncent déjà ce que va être ma vie jusqu'à 30 ans et des poussières ! C'est que chez les gothiques, on aime la poussière, on en bouffe, on se maquille avec, on la sniffe. On se prend pour des vampires, mais sans les canines. Goth ’n’ Roll Way of Life.

J’assiste à des concerts fantastiques à la Guinguette : Christian Death, Siglo XX, Neon Judgement, Psyché, Fields Of The Nephilim, GBH, Norma Loy, Litfiba, Jad Wio, And Also The Trees, Opéra de Nuit et quelques autres groupes qui m'ont moins marqué. Parmi les concerts les plus mémorables, il y a Norma Loy, un soir où je suis accompagné par Ian Harris, leur « manager », également ingénieur du son sur la tournée Movement de New Order.

Apprentissage. Il me fait découvrir la nouvelle version
The Mix Album du « music non stop » de Kraftwerk en 1991 dans sa voiture. Il m'explique, avec un accent british à couper au couteau que le groupe de Dusseldörf avait vu le futur de la musique. Une évidence que j'avais compris tout seul en écoutant en boucle le single de Radioactivity, que ma première gonzesse m'avait offert quelques années auparavant. J'aime ce son de machines futuristes et ces vibrations synthétiques hors du temps.

Toutes ces stimulations sonores excitantes le plus souvent saupoudrées par ces molécules diaboliques que ramène Manuel Ramirez, un pote d'adolescence un peu cramé qui avait les mêmes origines hispaniques que moi. Nous sommes fans devant l'éternel du
Pornography de The Cure et des premiers disques de The Sisters Of Mercy. Lors d'un séjour en Espagne en 1989, complètement allumés aux acides, nous voyageons, assis, debout, la tête à l'envers et sur les pistes de danse de la région d'Alicante et de Valencia en pleine explosion EBM, new beat, Nitzer Ebb, Front 242, Split Second, Alien Sex Fiend et consorts. On se bouge pour voir les Sisters Of Mercy à Londres.

L'Espagne à nouveau, j'assiste déchiré complet à un concert d'Andrew Eldricht et de son gang à Murcia dans un club de 1000 personnes, les musiciens sont complètement sous speed et nous aussi, les titres sont accélérés et le groupe sonne version « makina » avec grattes stoogiennes (…)»


Quelques années plus tard, tu as lancé les soirées Armageddon à Marseille, au cours desquelles tu associais la musique industrielle, le fétichisme et d'autres formes d'expression comme les modifications corporelles. Quelle fut la réception de ces soirées, probablement inhabituelles pour l'époque ?

En 1993, je suis en licence d’espagnol à la faculté de lettres d'Aix-en-Provence, je suis fauché comme un punk à chien quand un ami videur de club à Marseille me propose de rencontrer les gérants du Trolleybus qui cherchent un nouveau DJ pour la salle rock indé de la boite, qui jouxte le Vieux Port.

Extrait supplémentaire :

« Entre 1993 et 2000, toujours passionné de musique, je prends les platines du Trolleybus en tant que DJ résident, mixant tous les week end, ce qui me permet de payer mon loyer et mes études de lettres.

Le Trolleybus, superbe club ouvert en 1989 dans l’ancien arsenal des galères sur le Vieux Port, un site classé tout en voûtes de pierre et qui a encore aujourd’hui pignon sur rue. Ce haut lieu de la nuit underground verra passer des centaines de groupes et de DJ’s tout au long des années 90 alternatives. Sur recommandation de mon pote videur Henri Castiglioni, je me présente à Yann et Jean Jacques, les fringants directeurs artistiques du lieu. Très vite le courant passe entre nous, question de tempéraments sudistes j'imagine. Les deux gérants m’emploient dans la salle rock pour de longues années de résidence, sans aucun doute les plus excitantes de ma vie.

Parallèlement à mon travail de programmation musicale à partir de 1993, Yann et J.J me donnent l’occasion d'organiser régulièrement nos soirées Mystic Warriors, à fort relent dark wave et électronique allemande avec deux amis, Franck aka « Perceval » et Henri dit le Viking.

Le concept de soirées fétichistes basées sur les sons électroniques industriels et techno hardcore prend forme dans mon esprit suite à de multiples rêves récurrents autour d'un univers apocalyptique et futuriste qui me hante depuis une montée de buvard lors d’un périple à la Ruta del Bakalao dans la région d’Alicante à la fin des années 80 (dans les clubs Spooky Factory, Nod, Mana Mana et Chocolate) et une virée à Strasbourg dans un festival dark où un certain DJ Onurb (aka Normotone) m'avait ouvert les chakras obscurs en mixant du Dive avec du Death In June sous une brume de fumigènes et de stroboscopes.

La première soirée Armageddon a lieu fin 1993, avec un dress-code initialement inspiré des soirées Torture Garden londoniennes, peu à peu j’y ajoute des performances live en invitant de personnalités de la scène
body art, comme Lukas Zpira encore inconnu à l'époque, puis le public fétichiste et SM vient se mélanger insidieusement aux looks gothiques, cyber electro et teufeurs sous perfu hardcore, puis métalleux fans de satanisme. Fog, kicks monstrueux, centaines de danseurs et de danseuses en cuir noir ou latex luisant , je vis dans un remake de Mad Max revu façon Transpotting dans L’Enfer de Dante. (…). »


Ces soirées prennent fin en 2003 après dix ans de folie furieuse et un pic d'affluence en 2000 avec 750 entrées payantes, malgré un dress-code dark et fetish ultra-strict. Entre 2010 et 2012, j'ai relancé une version 2.0 des Armageddon dans un cadre plus intimiste, dans un petit lieu punk associatif de Marseille nommé l'Enthropy juste pour faire un test, mais à la fermeture administrative de ce lieu, j'ai préféré à nouveau focaliser mon énergie sur des projets plus concrets et moins éphémères que ces soirées, qui de toutes façons n'évoquent plus grand chose pour les jeunes d'aujourd'hui.

Armageddon 1999 avec Lukas Zpira
. Extrait des l’émission Tout le Monde en Parle de Thierry Ardisson

De par ta position privilégiée d'observateur, comment perçois-tu l'évolution des subcultures « sombres » depuis les années 80. Et même, plus généralement, de l'ensemble des cultures dites parallèles ou alternatives et de leur place dans le monde actuel ?

Les subcultures dites sombres ont toujours existé que ce soit en musique, en littérature, au cinéma ou dans les arts plastiques en général. J'ai toujours baigné dans ces mondes parallèles et j'ai pu constater à quel point, à travers les décennies, ces sous-cultures obscures ont fini par envahir les sphères mainstream et se faire récupérer à des fins mercantiles. C'est une constante des cycles de création et recréation perpétuels depuis… la Renaissance.

Il me semble évident que les sous-cultures alternatives musicales ont pris une place prépondérante dans les années 90. On le voit bien avec l'arrivée de genres musicaux comme le grunge (leur label Sub Pop était à la base une entité purement underground), le métal industriel, la techno, le hardcore, la jungle/drum ’n’ bass, le trip hop, l'electronica, etc. Avec l'avènement de l’Internet, la plupart de ces mouvements ont trouvé un public plus large et ont fini par être à leur tour récupérés par le business de la musique mainstream et par rentrer dans les moeurs.

Pour moi, l'underground alternatif a toujours constitué un creuset d'idées et d'innovations qui sont ensuite réutilisées dans d'autres sphères. Mais il ne faut pas se raconter d'histoires, car les musiques dites « sombres » ou « dures » ont toujours été présentes même à l'époque pionnière du blues, du jazz, du rock originel ou celle des seventies psychédéliques.

Tu es l'instigateur d'un hommage à Daniel Darc, qui a pris la forme d'une compilation regroupant dix-sept reprises de chansons de Taxi Girl ou de sa carrière solo. Qu'est-ce qui a motivé ce projet ?

L'émotion ressentie à l'annonce du décès de l'artiste m'a poussé à monter cette compilation.
J'ai tout simplement voulu partager l'absence que nous a laissé la disparition de Daniel Darc.

Sa voix et ses textes font partie de nos vies depuis les premiers Taxi Girl. Avec mes comparses Usher de Norma Loy et Peter, nous avons décidé de reprendre Cherchez le garçon de manière très personnelle avec Adan & Ilse, distillant une musique instrumentale froide et solennelle que nous avons habitée de nos voix et de quelques claviers. Puis très vite, d'autres artistes se sont joints au projet avec la même envie de rendre un hommage sincère avec des reprises de qualité. Malgré la présence du co-fondateur d'Indochine, Dominik Nicolas, et d'autres artistes reconnus comme les Dead Sexy (ex. LTNO et Tétines Noires), un ex. Norma Loy, des gens de Complot Bronswick ou d'End Of Data parmi d'autres intervenants, ce projet n'a intéressé aucun label français.

Tribute to Daniel Darc & Taxi Girl
. http://hivmusic1.bandcamp.com/album/tribute-to-daniel-darc-taxi-girl

Après plusieurs mois de recherche acharnée et stérile, j'ai bien été obligé de donner de ma personne et de monter le label Unknown Pleasures Records à l'occasion de ce tribute qui, grâce aux contributeurs du site Kiss Kiss Bank Bank, a enfin pu sortir en CD, accompagné d'un 45 tours vinyle, distribué par la Baleine en décembre 2013. Je suis très fier de cet objet, car l'émotion qui a motivé cette compilation-hommage reste intacte du début à la fin du disque... pour moi, Daniel Darc était le dernier grand chanteur à textes français, celui dont l'univers et la fragilité me parlait plus que d'autres.

En février dernier, nous avons organisé une soirée en honneur de Daniel et de notre compilation au Point Éphémère à Paris. Ce fut un beau succès, malgré le boycott et les mauvaises vibrations de gens venus de la scène gothique parisienne et de leur webzine moribond Prémonition.

Et justement, le label Unknown Pleasures Records ne se limite pas à cet hommage. Votre catalogue propose les albums d'Adan & Ilse, ainsi que d'autres titres. Peux-tu nous en parler et nous donner un avant-goût de vos projets à venir ?
 
Le label a été crée en décembre 2013, avec l'aide de ma compagne, et nous comptons déjà six productions tirées chacune à 500 exemplaires, excepté le premier Adan & Ilse Sadisco et la compilation de LAAG pressés à seulement 100 exemplaires. J'ai déjà retiré le deuxième album d'Adan & IlseSadisco r3mix3d une nouvelle fois avec des remixes de The Horrorist, de Franck Kartell et d’Equitant, entre autres musiciens electro.

L'idée primordiale de cette structure, c'est de signer et sortir des groupes qui travaillent à l'ancienne, avec une approche du son très analogique et qui conçoivent le songwriting dans un esprit proche de celui des pionniers post-punk, industriels ou new wave. On y trouve Fluxus avec un premier album à travers lequel nous avons cherché à rendre musicalement et vocalement les effets de diverses affections mentales. Le son de ce projet se rapproche de certains travaux de Pansonic ou Haus Arafna et peut créer un certain malaise chez l'auditeur selon les conditions d'écoute.
 
Fluxus
. http://vimeo.com/53317418
. http://vimeo.com/53325014

Un autre artiste que j'aime beaucoup et à qui j'ai voulu redonner un tout petit peu de visibilité, c'est le breton Laag avec sa compilation Retromania qui contient une fine sélection de ses meilleurs titres et reprises, exécutés durant cette dernière décennie (des covers de Fad Gadget, Bauhaus, Wire, Psyché, He Said ...). Ses influences sont à chercher dans les disques des premiers artistes new wave et cold du label Mute Records, fondé par l'immense Daniel Miller dont nous sommes nombreux à être fans. Ronan de LAAG a une voix de crooner exceptionnelle, authentique et chaleureuse.

Laag
. http://hivmusic1.bandcamp.com/album/retromania

Adan & Ilse, c'est le groupe « new wave » que j'ai monté avec Usher du groupe Norma Loy et Peter un producteur issu de la scène electro-pop. Ce trio, c'est un peu notre recherche du St Graal de la pop synthétique et notre troisième album sorti en avril s'en approche de plus en plus. En septembre, nous sortirons un maxi vinyle avec des remixes de Mlada Fronta et Veronika Nikolic vs John Lord Fonda. L’artwork, à l'instar de celui du CD, sera une création de l'artiste Wladd Muta, un vieil ami de l'époque de la Guinguette, qui a déjà travaillé avec moi sur le design visuel de l'album d'HIV+ We Are All Haunted Houses. Niveau collaborations, je reste souvent fidèle aux personnes avec qui je partage le même point de vue artistique.

Adan & Ilse
. http://hivmusic1.bandcamp.com/album/birds-fallen-from-heaven

Pour présenter notre label, je viens de sortir une compilation avec des inédits de musiciens que j'apprécie énormément. Elle se nomme Resurrection (en écho au sous-titre Epitaph de la dernière Electronic Manifesto IV que j'avais sortie sur M-Tronic en 2008.). Cette fois-ci, j'ai sélectionné des artistes comme David Carretta & Workerpoor feat. Louisahhh, Position Parallèle, Electrosexual, Hanin Elias, Norma Loy vs In Aeternam Vale, Black Egg ou le nouveau projet HUH que nous formons avec Marc Hurtado et Usher San. L’artwork exécuté par Lo Loops a été particulièrement soigné, car cette compilation est un peu notre carte de visite.

Et puis dernièrement, je viens de signer Hausfrau, une artiste de Glasgow, on pourrait presque croire que c'est la fille cachée de David Lynch et de Marlène Dietrich. Elle fait de la minimal wave de grande qualité, avec une voix empreinte d'une dramaturgie nihiliste, quelque part entre la Nico du Velvet Underground et la Siouxsie & The Banshees de l'époque Juju.

Hausfrau
. http://soundcloud.com/hausfraumusik

Cet entretien s'accompagne d'un mix exclusif, réalisé pour l'occasion. Sans chercher à en dévoiler le track listing, pour respecter ton souhait, peux-tu néanmoins nous en toucher quelques mots ?

Ce podcast est davantage une sélection de groupes et de sonorités qui me touchent en ce moment, il se veut introspectif et constitué de pas mal d'inédits de projets dont je suis le premier fan (Black Egg) entres autres petites perles old school (Scorpion Violente, Zombie Zombie, Suicide, Ultravox, Kraftwerk, Tuxedomoon, etc.). Mes sessions DJ s'accompagnent souvent d'un rituel très lié à une forme de chamanisme et d'introspection liée au mysticisme, mais il semblerait qu'aujourd'hui ce soit devenu un peu ringard d'accorder à la musique une vertu autre que fonctionnelle, alors je n'en dirais pas plus et je laisse le soin aux auditeurs de l'écouter dans un moment de leur journée qu'ils jugeront approprié.

La Spirale ne considérant pas qu'il est ringard de parler de ritualisation et de transe, peux-tu nous en dire un peu plus sur cet aspect de tes sessions de DJ ?
 
Pour moi, le son est indissociable de l'hypnose et d'une forme d'état de transe souvent liée aux effets de différentes drogues usitées dans tous les milieux musicaux depuis la nuit des temps. Depuis les années 1930 et l'arrivée des drogues dures de type héroïne ou cocaïne dans les clubs de jazz, les musiciens les plus barrés ont vite compris la force que pouvait avoir la musique sur une psyché humaine sous influence. J'aime beaucoup le bouquin Waiting For The Man édité chez Camion Noir, qui traite justement du lien entre société, musique et produits psychotropes. Je le recommande vivement à ceux qui pensent que la musique n'est là que pour divertir les gens.

Bien sûr, le rite et la transe existent depuis l'aube des temps, mais ce n'est qu'au XXe siècle que l'on a vu apparaître un mouvement musical entier basé sur la musique répétitive et hypnotique, avec des compositeurs comme La Monte Young, Steve Reich, Philip Glass, Terry Riley ou John Cage. Puis le mouvement krautrock allemand de la fin des 70's poussera le concept hypnotique un peu plus loin, jusqu'à l'arrivée de Kraftwerk qui contribue à stopper cette évolution et à figer le mouvement électronique dans une forme musicale évoluée, mais très rigide car encadrée par un rythme 4x4 carré et robotique.

Les Kraftwerk sont devenus la matrice et le modèle incontournable de toute forme de musique électronique contemporaine, au détriment de leurs camarades pionniers Tangerine Dream (époque Klaus Schulze) qui eux étaient plus axés sur la texture, les nappes et des rythmes plus tribaux, conduisant à une transe comme on pouvait la concevoir dans les tribus dites « primitives ».

J'ai toujours été fasciné par la part de chamanisme que peuvent véhiculer certaines musiques et ma façon de composer, de créer et de mixer est fortement inspirée d'une longue tradition qui passe par l'expérience teintée de spiritualité et souvent aidée par diverses molécules qui permettent de plus rapidement d'entrer en empathie avec les sons. C'est en découvrant les raves en 1993 que j'ai vraiment réalisé la puissance que pouvait avoir la techno sur les foules et j'ai très vite intégré ces sons là dans mes sets de DJ au Trolleybus.
 
Mix Techno Indus pour le label Alrealon
. http://www.mixcloud.com/alrealonmusique/revelations-23-mix-by-hiv/
 
Ce qui me fascine dans la musique, c'est qu'un son ou qu’une mélodie peuvent générer énormément de sensations liées à la mémoire. Comme disait Aldous Huxley, le son ouvre les « portes de la perception » et crée des résonances avec notre propre chimie interne. La musique, c'est bien plus qu'une vibration ou des ondes, ça frise parfois le Divin, il n'y a qu'à voir ce qu'en disent les astrophysiciens à propos de la théorie des cordes.

Le son originel du Big Bang s'est répandu dans le temps et l'espace, comme les ondes à la surface d'une surface aquatique dans laquelle on vient de jeter une pierre. Ces ondes et ces sons de pulsars continuent à nous traverser des milliards d'années après le Fiat Lux initial. Je porte une haute estime à tout ce que peut représenter la musique, notamment instrumentale et électronique, pour un cerveau humain éduqué et parfaitement câblé. Pour moi, la musique est bien plus évocatrice que la photographie et la peinture qui sont des arts figés dans l'espace et le temps.

La liste de tes productions fait mention de très nombreuses collaborations, notamment avec Usher San de Norma Loy que j'avais interviewé pour La Spirale dans le cadre de son projet Die Puppe. Comment démarrent, puis se déroulent ces projets ? Est-ce qu'il s'agit avant tout de rencontres humaines, puis artistiques ? Ou plutôt de projets thématiques, pour lesquels vous vous regroupez en fonction de l'univers de chaque intervenant ?

Je préfère parler de mes collaborations récentes, car sinon ce serait un peu trop rébarbatif d'évoquer tous les musiciens avec qui j'ai travaillé et tout ceux que j'ai soutenu fidèlement depuis 20 ans. Ma page sur Discogs résume bien le travail accompli.

Pour en revenir à Usher et à moi, notre rencontre est avant tout artistique. Elle n'est pas intrinsèquement récente, puisque je connais Norma Loy depuis leur maxi Psychic Altercation (1984) qui a été pour moi une révélation en pleine période de construction de ma spécificité musicale. Vers 2007, nous étions en contact sur MySpace pour ma compilation Electronic Manifesto II et j'avais demandé à Jérôme Soudan (Mimetic, Von Magnet) de remixer le Romance de Norma Loy à cette occasion.

En 2012, quelques semaines avant ma première partie de Martin Rev de Suicide (au Trolleybus de Marseille avec Philippe Petit), Michel Lecamp aka Usher me propose de reprendre avec lui une paire de titres de Suicide (Cheree et I Remember) et ce fut le début de notre aventure commune :

USHERsan & HIV+ I Black Monolith EP (vinyle 12, OPN Records / France)
. http://opnrecords.bandcamp.com/album/black-monolith-ep-vinyl-edition

De ces sessions improvisées, via l'échange de fichiers, nous avons composé un album entier signé par le label américain Signifier et sorti en CD fin 2012 avec entre autres des remixes par des figures de l'EBM, comme Absolute Body Control (The Klinik, Dive, Sonar) ou Millimetric. C'est un disque assez noir et minimaliste, fait dans les conditions du live :

USHERsan & HIV+ I Wide Lights From Hatred Springs (CD Signifier Records / USA)
. http://signifier.bandcamp.com/album/wide-lights-from-hatred-springs-2

Au-delà de cette rencontre artistique est née une amitié qui s'est cristallisée de plus en plus autour d'univers sonores communs. Nous avons exploré nos âmes et nos entrailles, sans aucune autre envie que de se faire plaisir, en remettant au goût du jour cette essence cold wave, new wave et post-punk qui fait partie de notre patrimoine génétique. Usher m'a encouragé à utiliser ma voix de façon plus libre et sans artifice. En chantant en voie de tête, je me suis considérablement éloigné de ma palette de sons habituels, ça a bien fonctionné et nous sommes rentrés dans un cycle de création assez solaire et transcendant. En août 2013, nous avons fait notre premier concert d'Adan & Ilse à Paris en warm-up de David Carretta au Nuba Club, un lieu ultra select où aucun de nous n'avait jamais eu l'habitude de jouer.

En juin 2012, à partir de deux titres très minimal wave Swallow You All et Love Let Me Down, que nous décidons de ne pas mettre sur  Wide Lights From Hatred Springs (d'USHERsan & HIV+), nous créons le duo Adan & Ilse. Celui-ci devient très vite un trio, avec l'arrivée de Peter Rainman, un forçat du home-studio venu d'une scène musicale bien moins exigeante et plus commerciale que la notre, mais fan avoué des premières démos de notre nouveau projet.

C'est de cette rencontre incongrue que sont nés trois albums d'Adan & Ilse en deux ans, avec comme seule constante la recherche d'une certaine beauté mélodique, d’une pop lumineuse, le goût des synthétiseurs analogiques et une forme de plaisir hédoniste que j'avais tenté d'étouffer dans mes précédents projets plus durs et désespérés :

Adan & Ilse I Sadisco
. http://hivmusic1.bandcamp.com/album/sadisco

Adan & Ilse I Birds Fallen from Heaven
. http://hivmusic1.bandcamp.com/album/birds-fallen-from-heaven

Outre les artistes avec lesquels tu collabores, quels sont les formations musicales actuelles, voire au sens plus large, les réalisateurs, les peintres, les graphistes et les dessinateurs dont tu te sens proche ou qui t'inspirent ?

Dans les labels que j'écoute aujourd'hui et dont j'achète encore des disques, il y a Galakthorrö, Minimal Wave, Cititrax, Aufnahme + Wiedergabe, Hau Ruck, The Trilogy Tapes, Treue Um Treue, Desire, Mannequin, Space Factory, Enfant Terrible, Alrealon, Wierd Records, etc. Des labels ciblés sur un genre musical très précis, qui suscite encore en moi des sensations et un intérêt particulier.

J'aime beaucoup des musiciens plus ou moins confidentiels comme November Novelet, Haus Arafna, Black Egg, Herz Jühning, Maska Genetik, Distel, The Soft Moon, Philip Munch, Red Axess, Charles Manier, Linea Aspera, Position Parallèle, Rorschach Garden, Police Des Moeurs, Martial Canterel, Scorpion Violente, Beta Evers, Echo West, Silicon Scientist ou Le Syndicat Electronique. J'aime aussi beaucoup des choses plus rock psyché et mélodiques comme Wooden Shjips, Moon Duo, A Place To Bury A Strangers, Black Angels et des artistes electro comme Trentemoller, Apparat, Moderat ou Solvent. Et dans l'expé plus sombre j'adore Necro Death Mort, Aimon, Kangding Ray, Byetone, Atom TM, Sleeparchive, Ancient Methods, Sonic Area ou Diamond Version.

Je suis un grand admirateur des premiers films de David Lynch (et de ses albums), de Darren Aronofsky et de Christopher Nolan, rien de très original concernant donc mes gouts cinématographiques. En peinture aussi, j'ai toujours eu des gouts assez classiques, j'adore Soulages, Rothko, Francis Bacon, Jackson Pollock, Goya ou Dali entres autres. En dessin, je suis de la vieille époque Druillet, Moebius… Mais faute de temps, ça doit faire trente ans que je n'ai pas ouvert une bande dessinée, alors qu'enfant je voulais être dessinateur de BD. (rires)

Sans chercher à établir ici une liste exhaustive de tes productions, quels seraient tes conseils d'écoute à un néophyte qui te découvre au travers de cet entretien sur La Spirale ?

Ne pas s'enfermer dans des idées préconçues concernant HIV+. J'ai commencé à produire ma propre musique en 2000 et j'ai sorti sur divers labels une dizaine d'albums, au départ sans aucune base technique. J'ai longtemps expérimenté la musique bruitiste sans aucune prétention, j'ai sculpté et malaxé le son pour lui donner un aspect plus humain et dramatique. Et c'est en expérimentant que j'ai acquis peu à peu un savoir faire d'autodidacte et une maîtrise des divers instruments électroniques que j'ai eu à ma portée. Cela m'a permis de pouvoir réaliser une vision très « plastique » du son, plus visuelle, celle que j'avais en tête depuis mes années en école d'art.

D'ailleurs je vais être honnête ,mais si j'ai fait pendant longtemps de la musique industrielle, noise et expérimentale c'est parce que je ne savais pas faire autre chose, j'apprenais à maîtriser le son et puis probablement que j'avais quelques comptes à régler avec mon passé de DJ du milieu dark. Il m'a d'ailleurs fallut dix ans pour faire comprendre au public qui me suivait depuis le début, que ma carrière de DJ était derrière et que j'étais devenu musicien. Je me considère aujourd'hui comme un musicien intuitif et un chanteur par hasard. J'ai souvent joué le rôle de chef d'orchestre et de producteur de projets en quelque sorte, dans l'assertion anglo-saxonne du terme. J'ai toujours ce défaut en moi qu'on nomme « control freak » maladif. C’est pour ça qu'aujourd'hui, je m'occupe du mixage final de nos divers projets musicaux, car il serait inimaginable pour moi de laisser à quelqu'un d'autre la difficile responsabilité d'avoir à assumer certains choix musicaux. Finalement Adan & Ilse, c'est bien plus profond et mélancolique que tout ce que j'ai pu faire avant sous le nom d'HIV+, la seule différence c'est que la palette de sons n'est pas la même, mais ma voix reste un fil conducteur venu du passé et les démos composées par Usher San sont des petits diamants noirs, sur lesquels nous pouvons Peter et moi sculpter nos obsessions musicales héritées des années 80.

Nous avons évoqué plus haut la place des cultures dites parallèles ou alternatives en ce début de XXIe siècle. Élargissons maintenant le débat. Quel est ton ressenti sur l'époque que nous traversons ?

J'ai l'impression qu'avec la multiplicité des sources d'information et la période du tout-gratuit à portée de main que nous connaissons depuis une quinzaine d'années les gens n'ont jamais été aussi incultes, conformistes et peu enclins à développer leur propre esprit critique allié à une capacité de synthèse des mondes virtuels qui leur sont proposés. À l'époque des fanzines et des cassettes, nous avions une capacité d'écoute et de recherche impressionnante en comparaison de celle que peuvent avoir aujourd'hui les jeunes accrocs à Youtube, Spotify, Deezer ou Twitter. Nous vivons une époque de bavardage insipide, de pollution visuelle et sonore constante, un vrai chaos nourri aux millions d'octets qui a tendance à lisser vers le bas le savoir et les cultures émergentes, pour ne laisser transparaître que le dernier buzz à la mode et le dernier produit musical à la mode.

Dans ce modèle de marché, il n'y a plus beaucoup de place pour les créateurs alternatifs et je pense que notre futur se conjuguera avec notre capacité à imaginer de nouveaux modèles de diffusion et de distribution, en connexion directe avec les gens qui aiment les musiques déviantes porteuses de sens et d'humanité. Aujourd'hui, beaucoup plus de gens connaissent le « mais allô, quoi ! » de Nabila, que le nom du dernier prix Nobel de Science. En même temps les gros seins refaits et des lèvres de pute siliconée, ça a toujours été un parfait argument de vente pour attirer le regard des masses et leur vendre de la merde.

Aujourd'hui, quasiment tout le monde avec un logiciel craqué peut faire de la musique, de la photo, des clips, du graphisme et malgré cette démocratisation le niveau créatif général n'a jamais été aussi bas.

Comme le dit Simon Reynolds dans Retromania, tout est devenu une spirale sans fin de revivals, de remixes, de ré-éditions, de reformations, de come-backs. Nous vivons un cycle de copie perpétuelle où les musiciens qui font du plagiat comme Daft Punk raflent des prix et vendent des wagons de disques, où un bellâtre electro en costard cravate, comme par exemple Gesaffelstein, se retrouve à débattre dans le magazine Tsugi face à un géant de la peinture contemporaine comme Pierre Soulages, alors qu'il n'a probablement aucune espèce d'idée de ce que signifie le terme « avant-garde »  dans le domaine de l’art !

La dernière difficulté pour les petits labels à notre époque, c'est que la presse musicale est totalement corrompue. Si tu payes une page de publicité, on parlera de toi, sinon tu crèves ! Nous vivons dans une forme d'idiocratie  irréversible et si l'on veut proposer de la diversité culturelle, musicale et intellectuelle, il faut à tout prix combattre ce système pervers en continuant à être créatifs, humains et exigeants. Il faut refuser la musique jetable et travailler pour le long terme.

Bien que la réponse coule de source à la lecture de tes réponses, est-ce que tu te sens toujours révolté aujourd'hui ? On ne s'assagit pas avec l'âge ? Et qu'est-ce qui te motive pour continuer à avancer, lorsque d'autres passent le relais ou abandonnent simplement ?
 
Je suis outré quand je lis certaines interview de musiciens installés par un système corrompu. Quand je vois que certains crétins prétentieux osent parler d’œuvre d'art totale, en parlant d'une musique fonctionnelle jetable et sans aucune profondeur. Je me dis que l'époque dans laquelle nous vivons a bien la merde qu'elle mérite. Que ce soit en art ou en politique, c'est pareil. Nous assistons à un abaissement vers le bas de tout ce qui caractérise la culture, la réflexion, le débat, la recherche, l'innovation, et l'idée même d'avant-garde a été sacrifiée sur l'autel du profit.
 
Quand j'étais étudiant aux Beaux Arts, j'ai appris qu'entre Marcel Duchamp et Andy Warhol, le concept a primé sur l’œuvre, il en devient l'essence-même. En frayant avec le capitalisme, le monde de l’art a perdu son lien mystique avec les individus et il est devenu un produit de consommation formaté, une gigantesque escroquerie. La musique a suivie le même principe. Quand on voit aujourd'hui des stars comme les deux Daft Punk qui sont primés aux Grammy Awards, alors qu'ils ont basé la plus grande partie de leur discographie sur le plagiat et le sampling de groupes funks obscurs des années 70/80, ça ne peut que démontrer l'inanité culturelle de l'époque dans laquelle nous vivons.

L’art n'existe plus que dans des cercles très fermés, voire élitistes, au niveau de la culture pop, c'est le marketing qui l'a emporté et le pognon est devenu le moteur d'un système de recyclage constant et de revivals juste bons à remplir les tiroirs des multinationales et de quelques petits malins qui tirent les ficelles. Aujourd'hui, le talent n'est plus reconnu comme tel. Des DJ’s techno gagnent 30 à 40 millions de dollars par an en jouant des mp3 avec un laptop et en levant les bras derrière leurs platines débranchées, le public trouve tout à fait normal d'aduler ces clowns. Le XXIe siècle est le siècle de l'absolutisme religieux, des escrocs en tous genres et de la régression de l'humanité vers l'idiocratie (cf. le film de série Z américain du même nom).

Politiquement, je me suis toujours tenu éloigné des dogmes et des partis, même si je me considère comme patriote et que je tiens fermement au respect de la laïcité et du progrès, je me méfie de toute forme de volonté de domination. Ce qui me fait le plus peur, c'est le pouvoir des médias de masse qui rendent les gens de plus en plus incultes, fainéants et obsédés par l'argent et la réussite. Les médias modernes sont vraiment des nids à merde, rien que pour l'élection européenne du 15 mai, les vrais résultats démontrent qu'en France rien ne change, à part la façon que l’on a de manipuler les chiffres pour faire croire qu'il y a eu un séisme nationaliste, alors que la vraie information c'est que plus de la moitié des Français a décidé de ne pas se déplacer pour voter. Nous vivons dans une société qui transforme la pensée des gens en pensée « binaire ».

Tout est exagéré pour inquiéter les gens et pouvoir mieux les dominer et les abrutir. Nous vivons surtout dans un pays d'enfants gâtés qui ont peur du monde, qui ont peur de perdre leurs acquis, et nous voulons vivre entourés de gens qui nous ressemblent culturellement, sexuellement et religieusement. Si l'économie de marché servait à rendre les peuples plus heureux au lieu de rendre encore plus riches les lobbies qui tirent les ficelles, il y aurait moins de réacs dans les masses populaires ! C'est manifestement la faute aux pouvoirs en place et à la politique libérale de droite pratiquée par un PS fourvoyé, qui a précipité 4,8 millions de personnes dans un vote protestataire FN, mais il n'y a pas de quoi se faire de tels films d'horreur.

À priori si la démocratie est le meilleur système possible, il ne faut pas s'offusquer comme des vierges effarouchées dés que le résultat des urnes n'arrange pas les partis d'alternance. Pour moi, on fait trop de fixation politicienne sur le symptôme pseudo-nationaliste d'un mal-être social réel et on oublie comme toujours d'en rechercher et solutionner les causes comme la corruption, l'enrichissement personnel de certains élus de droite, comme de gauche, la frilosité de ce pays à la nouvelle donne mondiale, l'archaïsme de ses institutions et de ses lois, le laxisme dans certaines cités pour avoir la paix sociale, l'absence d'une destinée commune, l'apparition de préceptes religieux moyenâgeux dans l'espace public laïque…

C'est pas les gens qui ont voté FN qu'il faut stigmatiser mais ceux qui ont laissé tomber les masses ouvrières et les classes moyennes et qui du coup on fait le nid de cette adhésion nationaliste de contestation. Perso, à chaque fois que des types comme Jamel Debouzze ou Bernard Henry Lévy ouvrent leurs gueules de nantis donneurs de leçons, j'ai envie de leur balancer une brouette de purin de porc à la gueule. Nous autre espagnols qui avons connu le franquisme, nous ne voterons plus jamais pour les partis extrêmes, car nous avons déjà connu ça et ça ne nous a pas rendu plus heureux, plus compétitifs et plus libres, au contraire. En revanche, nous savons très bien que ces partis se nourrissent de l'incompétence et l'arrogance niaise des partis au pouvoir depuis 40 ans ! Faut pas se raconter d'histoires, ces dix dernières années, c'est Sarkozy et Hollande qui ont fait le plus de mal à la France. Ce sont eux les vrais responsables de cette chienlit, ça ce sont des choses bien concrètes, tout le reste n'est que spéculation pour vendre du papier.


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A propos de cet article


Titre : PEDRO PENAS ROBLES aka HIV+
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : La Spirale.org - Un eZine pour les Mutants Digitaux !
Date de mise en ligne :

Présentation

Après avoir officié aux platines de la mythique Guinguette du Rock de Bagnols-sur-Cèze, décimé des légions de conduits auditifs sous le nom de HIV+, organisé les soirées Armageddon sur le Vieux Port marseillais, produit et enregistré une armada pléthorique de disques, Pedro Peñas Robles se trouve dorénavant à la tête du label Unknown Pleasures Records ; parcours sans concession qui lui vaut incontestablement une place d'honneur au panthéon des enragés de l'underground hexagonal, ainsi que parmi les invités de La Spirale.

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