ARNAUD SAGON «SOUVENIRS D'UKRAINE ET DE MARIOUPOL»


Enregistrement : 12/02/2015

Un récit de voyage en Ukraine par Arnaud Sagon, globe-trotter de l'improbable et vieux compagnon de route de La Spirale.org ; entre Kiev et Marioupol, les roquettes GRAD et des paramilitaires en goguette dans les nuits de la capitale. Sur le front d'un conflit Est-Ouest larvé qui ne cesse de rebondir, au prix du sang et de la souffrance de populations piégées de tous côtés par la géopolitique et ses jeux de stratégie.

Remerciements à Valentyn Onyshchenko et à l'Ukraine Media Crisis Center.

Propos recueillis par Laurent Courau.
Photographies par Arnaud Sagon.



AK-74, littéralement « (arme) automatique de Kalachnikov »

Qu'est-ce qui a motivé ton intérêt pour l'Ukraine au départ ?

Comme beaucoup de monde, j'ai d'abord vu la révolution de Maidan sur mon écran de télévision et j'ai immédiatement été captivé par ces gens de tous les âges, jeunes, voire très jeunes pour la majorité d'entre eux, qui prenaient le destin de leur pays en main. J’ai vraiment trouvé ça impressionnant. Et je pensais sincèrement que ça aller vite retomber. Mais contrairement à toutes mes attentes, ça a redoublé d'intensité, et cela dans les deux camps...

Ce n'est lorsque l'on a commencé à voir les premiers Berkuts (forces de police anti-émeutes réputées pour leur extrême violence) se faire enflammer à coups de cocktails Molotov, puis la réponse à ces actions par de mystérieux snipers encagoulés, sans patches, ni identifications, que j'ai compris que quelque chose se jouait. On sentait déjà que cette révolte était, avant tout, une volonté de rupture avec le grand frère russe… Et une volonté de ne plus être considéré comme une ancienne colonie russe, avec au passage le désir de se rapprocher des pays de l'Ouest.

Il est vite apparu que ces snipers ne pouvaient être que des Russes ou des sympathisants du régime de Moscou qui tentaient un dernier baroud d'horreur pour maintenir Viktor Ianoukovitch au pouvoir. J'ai totalement halluciné face aux images des émeutiers qui tentaient de se cacher derrière des boucliers métalliques improvisés et qui maintenaient leurs positions, malgré les chutes de leur camarades sous les balles. Face aux images de ces Popes qui avançaient droits sur les tirs pour prier en s'agenouillant. Des images d'une force incroyable. C'était la preuve indéniable d'un peuple aux abois et désespéré.



Houar, prêtre orthodoxe de Marioupol, bénit les combattants, héberge et nourrit les personnes démunies

C'est clairement mon admiration pour cette révolution qui a motivé mon intérêt pour l'Ukraine. Comptant des amis qui y participaient activement, je bénéficiais d'un retour permanent sur les événements. En parallèle de ça, je voyais que les médias essayaient de récupérer le truc, les politiciens aussi, y compris certains « intellectuels » français comme Bernard-Henri Levy et son discours ridicule sur la place Maidan. Ca m'a attristé de voir que tout le monde essayait de tirer profit de cette révolution, en oubliant de donner la paroles aux premiers concernés : le peuple ukrainien. Jusque-là je ne ressentais pas spécialement le besoin de traiter du sujet et encore moins de m'y engager.

Ensuite, il y a eu la crise de Crimée en février-mars 2014, avec le parlement de Crimée qui déclare l'indépendance de la République de Crimée, le 11 mars. Puis, l'annonce par le gouvernement russe que la République de Crimée (correspondant à l’ancienne République autonome de Crimée) et la ville de Sébastopol, anciennement ukrainiennes, deviennent deux nouveaux sujets fédéraux de la Fédération de Russie…

Oui, il y a eu l'annexion de la Crimée, avec des urnes de votes laissées sans surveillances sur les trottoirs ou encore l'absence d'urnes de vote dans les villages pro-ukrainiens. Et là, je me suis dit que c'était le début de l'hécatombe, car contrairement à ce que j'ai entendu dans certains médias, on a bien vu que les « vainqueurs » de ces élections ont immédiatement brandi des drapeaux soviétiques. Ce qui constitue à la fois un affront et une énorme insulte pour les Ukrainiens, le soviétisme russe leur ayant fait payer un très lourd tribu, entre les déportations et les famines.

Suite aux projets de lois voulant retirer le russe comme seconde langue officielle sont apparus, encore une fois, d'énigmatiques « hommes cagoulés » qui ont commencé à occuper les commissariats, commettre des exactions et tenter de prendre les casernes de certaines villes. Certains commissariats ont retiré les emblèmes ukrainiens de leurs enseignes, pour y afficher des couleurs pro-russes. Comme à Marioupol, par exemple. Et les premiers séparatistes sont apparus dans les rues de certaines villes du Donbas, armés de fusil de chasse. Au départ, sans équipement militaire, mais leur profil a rapidement changé, que ce soit au niveau de l'équipement ou d'un point de vue tactique. Et là je me suis dit que quelque-chose de très sérieux se jouait.



Dok du bataillon Sveta Maria (Santa Maria)

Rapidement, il y a eu le phénomène des volontaires étrangers…

En effet, j'ai vite vu que certains réseaux, principalement eurasistes et proches d'Alexandre Douguine (théoricien politique russe et l’un des intellectuels les plus influents de la nouvelle Russie), lançaient des appels à l'international pour que des volontaires étrangers viennent prendre part à la lutte. Les Ukrainiens ont aussi lancé de leur côté des appels au volontariat, afin de former des bataillons pour préparer leur défense et leur réponse face à cette « agression ».

Qu'est-ce qui a motivé ton départ pour Kiev et Marioupol ?

Ayant le goût de l'aventure et l'expérience des voyages un peu « tendus », j'ai voulu aller voir par moi-même et démêler le vrai du faux dans ce conflit, qui reste pour beaucoup une guerre de propagande. Les deux camps utilisent les réseaux sociaux (VK, Facebook, Youtube, Dailymotion, etc.) pour présenter l'adversaire comme le pire des barbares. J'ai donc décidé de prendre un boitier reflex et un enregistreur Zoom pour partir en Ukraine, en espérant que mes contacts sur place pourraient m'ouvrir quelques portes.

Comment s'est déroulée la préparation de ton voyage, en terme de formalités (VISA par exemple) et d'organisation ?

N'ayant pas besoin de visa pour me rendre en Ukraine, ça s’est vraiment fait rapidement. Avec l'habitude des départs précipité et des reportages un peu aventureux, j'ai un sac quasi-prêt en permanence. Là, il me fallait quand même du matériel adapté à une zone de conflit, tout en restant « discret » vis-à-vis des douanes. Plus par peur qu'on me prenne pour un djihadiste par exemple ou un combattant volontaire pro-russe à mon arrivée en Ukraine, ce qui aurait été très « problématique ». Disposant de bonnes notions de secourisme, je tenais aussi à embarquer des accessoires tels que des garrots tourniquets, des pansements compressifs ou des granulés hémostatiques. Évidemment, on emporte rarement ce genre de matériel dans son sac pour aller faire du trekking. Et surtout j'espérais ne pas avoir à m'en servir, encore plus que la peur de devoir expliquer la présence de ce genre d'artefacts dans mon sac.

Je disposais de quelques contacts en Ukraine, des personnes que je connaissais directement ou par amis interposés, via les réseaux sociaux. Certains devaient me présenter et me confier auprès de combattants volontaires ukrainiens. Par discrétion, je n'ai volontairement prévenu personne de mon départ.

Quel fut ton ressenti en arrivant à Kiev ? Peux-tu nous décrire l'ambiance de la ville, notamment nocturne ?

Avant tout, je ne connaissais pas l'Ukraine. Mais j’avais heureusement visité d'autres pays de l'ancien bloc de l'Est et j'ai quelques notions de russe. Ce qui est indispensable, ne serait-ce que pour lire les indications, les panneaux routiers, etc. Hormis les jeunes, peu de gens parlent l'anglais là-bas. Dès mon arrivée, j'ai senti que Kiev était une ville en « transit ». C'est un peu difficile à expliquer, les gens attendent que les choses changent. Je n'ai pas ressenti le même élan que sur les images de Maidan qui m'avaient tant marqué. En fait, je me suis vite rendu compte que c'était du pessimisme. Les gens ont le sentiment d'avoir joué toutes leurs cartes et ne voient rien changer. Après Maidan, ils se sentent « trahis» et abandonnés par l'Ouest. Beaucoup n'iront pas voter pour les élections parlementaires, en dépit de la situation politique catastrophique dans laquelle le pays se trouve, encore très marqué par la corruption. Cependant, au bout de quelques minutes de conversations, une lueur d'espoir renaît dans les yeux. Et surtout, qu'ont-ils encore à perdre au point où ils en sont ?

En parallèle de ça, la jeunesse de Kiev veut s'amuser. Il y a beaucoup de bars, de boites de nuits qui n'ont rien à envier aux nuits parisiennes ou new-yorkaises. La musique y est bonne, on y boit beaucoup (mais vraiment beaucoup). La jeunesse veut aller de l'avant, mais brûle la chandelle par les deux bouts. Et je mentirais si je ne disais pas qu'il y a des bagarres et une ambiance un peu pesante entre les jeunes paramilitaires d’un côté et de l’autre les jeunes plus « libertaires » ou insouciants. Sorti de ça, on a le droit aux embrouilles alcoolisées typiques de ces régions, qui peuvent parfois prendre des dimensions de péplum. J'ai moi-même été témoin de plusieurs batailles rangées mêlant à chaque fois une vingtaine d'individus, avec des techniques dignes de l'UFC, qui finissent souvent bien mal pour les perdants, malgré un certain code de l'honneur et l'intervention des femmes qui calment le jeu.



Défenses anti-chars dans Marioupol

Comment as-tu fait pour rejoindre Mariopol et te rapprocher des zones de combat ? Était-ce complexe ?

À la base, je ne pensais pas forcément aller à Marioupol. Et il était hors de question de me rendre à Donetsk, sous contrôle séparatiste, parce que je savais que l'on pouvait se faire tirer dessus sans raisons, juste en approchant des blockposts, les check-points des séparatistes de la ville. Je savais aussi de source sûre qu'une police politique circule dans Donetsk et que, dans la confusion, des bandes armées se tirent dessus pour tout et n'importe quoi, avec bien évidemment des flots de vodka pour pimenter le tout.

Et je n’avais pas forcément envie d’adopter le point de vue des « séparatistes », étant donné qu'ils communiquent beaucoup plus que les Ukrainiens... Par contre je savais qu'il existe une résistance pro-ukrainienne à Donetsk, mais je n'avait pas assez de temps pour me faire les contacts nécessaires pour les rencontrer sur place. Et en étant réaliste, ça tenait de la mission très très risquée. La résistance de Donetsk est connue pour faire exploser des bombes qui sont souvent tellement énormes que les séparatistes les font passer pour des missiles balistiques Toshka U, afin de dire que l'Ukraine ne respecte pas le cessez-le-feu. Ceci dit, je ne peux pas non plus affirmer qu'aucun missiles ukrainien ne soit tombé sur Donietsk. Les résistants de Donetsk enlévent aussi et font disparaître des séparatistes postés aux checkpoints. Le sujet m'aurait passionné, mais c’était beaucoup trop dangereux pour moi et d’autant plus seul. Bref, je ne disposais pas de contacts suffisamment « solides » pour me rendre là-bas et c'était le même « bazar » pour la région de Luhansk.

Mes contacts me faisaient un peu trop poireauter, probablement à cause des accords de Minsk qui interdisent l'emploi de combattants étrangers. À cette période, les bataillons commençaient à « remercier » et à renvoyer chez eux tous les combattants non-ukrainiens. On m'a finalement donné le contact d'une personne qui connaissait l'un des chefs de la résistance civile de Marioupol. Je savais que j'y serais entre de bonnes mains, même si les bombardements y étaient quasi quotidien et la menace d'encerclement perpétuelle, en dépit du cessez-le-feu. Mon contact s'est également arrangé pour me faire passer en zone ATO (Anti Terrorists Opérations).

Même question que pour Kiev. Comment se sont déroulés tes premiers pas à Mariopol et quelles furent tes premières impressions ?

Je suis arrivé à Marioupol de nuit. Pour la « petite histoire », nous avons dû changer de voiture à notre arrivée en ville. Le nouveau chauffeur était clairement pro-russe, il a cru bon d'inventer d'horribles histoires et des légendes sur la reprise de Marioupol par le bataillon Azov. Ayant interviewé au préalable certains membres de ce bataillon et échangé par email avec des habitants de Marioupol, j'ai pu établir dans ma tête une moyenne entre les deux sons de cloche, afin de m’approcher d'un semblant de vérité. Ça m'a surtout donné le ton d'entrée de jeu, je devais faire attention à qui je parlais et aux sujets que j’abordais.

Beaucoup d'Ukrainiens avaient déjà fui Marioupol et parmi ceux qui restaient, il y avait évidement une majorité de pro-russes. Principalement des personnes âgées qui avaient connu le soviétisme. Lorsque nous échangions, beaucoup d'entre eux me demandaient « pourquoi ils devraient payer un loyer », ce genre de choses héritées de l'ère soviétique. Alors que la jeunesse encore présente à Marioupol est clairement pro-ukrainienne dans sa majorité. Elle est clairement imbibée de culture de l'Ouest. Elle ne veut pas entendre parler de la Russie et de sa culture qu'elle considère comme rétrograde.



Ambulances devant l'hôpital Numéro 4 de Marioupol

Parle-nous de la manière dont tu t'es trouvé immergé en pleine guerre, à l'occasion de la visite d'un hôpital…

Le lendemain matin, il était prévu que j'aille prendre des photographies et interviewer de volontaires civils du bataillon Marioupol, accompagné de mon traducteur et de l'un des chefs de la résistance de Marioupol. J'ai vite compris que l'on ne pouvait pas s'exprimer librement dans la rue. Dès les présentations avec le chef de la résistance, « Ealan » de son nom de guerre, nous avons été invités à discuter dans sa voiture aux vitres teintées, afin de pouvoir parler librement et sans masquer nos lèvres. Car selon lui, les espions étaient légions en ville. Et même si j'ai d'abord cru à une mise en scène ou à une exagération de sa part, j'ai rapidement compris qu'il était très sérieux et qu'il n'exagérait pas du tout. Des personnes rodent et repassent plusieurs fois sur le trottoir d'en face, etc. Bref, je le sais par expérience, il faut toujours rester en mouvement.

Ealan m’a présenté à d'autres militants de la résistance en chemin vers l'hôpital. Et c'est justement pendant que je l'interviewais dans sa voiture que j’ai fait ma première « rencontre » avec les missiles GRAD des séparatistes. Lorsque les premières explosions ont retenti, nous sommes sortis du véhicule pour nous diriger vers l'entrée de l'hôpital. J'avoue qu'à ce moment-là j'essayais de masquer ma peur. Mais l'attaque fut si soudaine et tellement en rupture avec cette belle matinée ensoleillée et le calme ambiant que je n'arrivais pas à saisir ce décalage. Malheureusement, j'ai appris à mes dépends qu'on s'y habitue vite... très vite. À partir de là, les premières ambulances criblées d'impacts de balles, suites aux embuscades des séparatistes, sont rapidement arrivées et les premiers blessés en furent extirpés.



Soldats venant d’amener des blessés à l'hopital Numéro 4 de Marioupol

Étant plutôt costaud, on m’a mis à contribution et j'avoue que là le cerveau passe en automatique, d'autant que j'ai la phobie des hôpitaux et des mares d'hémoglobines. Je ne cessais de me demander comment la « petite infirmière » de vingt ans, à côté de moi, pouvait rester aussi calme face à tout ce sang, à ces membres arrachés. J'ai là aussi rapidement appris que l'on se fait vite aux horreurs de la guerre. Après ça, j'ai quand même réussi à trouver le courage d'interviewer les femmes volontaires civiles du bataillon Marioupol qui étaient venues distribuer des vêtements chauds, des cigarettes, des médicaments, des dessins d'enfants et des produits d'hygiène aux soldats blessés. Par exemple, du papier hygiénique qui vaut mieux que de l'or dans ce contexte.

Spontanément, je me suis joint à elles, sans même m'en rendre compte. Et c'est là que j'ai été frappé par l'âge des soldats, ce que je n'avais pas noté au début. Si certains ont la trentaine comme moi, la majeure partie d'entre eux ont à peine vingt ans. L'un deux, que j'ai interviewé, m'a particulièrement marqué. Vassily tenait absolument à rester debout pour discuter, par dignité, alors qu'il avait les jambes criblées d'éclats et qu'il ne pourrait jamais plus marcher comme avant. J'ai dû lourdement insister pour qu'il accepte de s'assoir et qu'on puisse enfin discuter. Dans ces moments-là, j'avoue que l'on perd tous ses repères. La mémoire immédiate, la notion d'espace et le temps se distordent. On veut aider, on cherche des solutions, on n'en voit pas. On se demande si on est vraiment à sa place à cet endroit et à cet instant T, si c'est réel, si on rêve...



Vassily, vingt ans, grièvement blessé aux jambes

En sortant de cet entretien, j'ai rejoint Ealan qui m'attendait à l'extérieur. Il a compris mon émotion et je dois être honnête, ma rage de voir ces gamins de vingt ans qui font leur service militaire, ou qui sont volontaires, se faire si atrocement mutiler sans pouvoir « réagir » et contre-attaquer en raison des accords de Minsk et du cessez-le-feu. Ealan m'a adressé un regard complice, après une franche accolade, comme s'il avait su que j'étais venu faire des photos et enregistrer des témoignages, mais que mon rôle n'allait pas s'arrêter là...

Les médias français se sont lourdement appesantis sur la présence de militants d'extrême-droite parmi les volontaires étrangers qui combattent en Ukraine, des deux côtés. Que peux-tu nous en dire ?

Oui, ils ont effectivement fait couler beaucoup d'encre, alors qu'ils sont proportionnellement peu nombreux au final, mais néanmoins bien présents dans les deux camps. Chez les Ukrainiens, il ne faut pas confondre les « patriotes » avec les nationalistes ou les ultras nationalistes. Même si le drapeau de l'UPA, l'armée insurrectionnelle de Bandera, a fait partie des symboles de la révolution de Maidan, les récentes votations pour le parlement ont clairement démontré que les partis nationalistes sont minoritaires. On est loin de la junte fasciste décrite par les Russes.

S’il y a eu des volontaires étrangers dans quelques bataillons de volontaires ukrainiens (UAV - Ukrainian Army Volonteers), ça restait des exceptions. Pour les étrangers qui souhaitaient combattre du côté ukrainien, le bataillon le plus accessible et celui qui communiquait le plus dans ce sens était le régiment Azov, qui indique clairement son appartenance ultra-droite / néo-païenne. Ce qui n’empêchait pas beaucoup d'étrangers de rejoindre ce régiment, plus par désir d'aventure, de patriotisme, de justice, de liberté que par volonté d'instaurer un état « dictatorial ». La majeure partie des combattants étrangers d'extrême-droite en Ukraine sont russes ou biélorusses, Poroshenko a laissé entendre qu'il leur accorderait la nationalité ukrainienne s'ils le souhaitent. Des scandinaves se sont aussi vus proposer d’intégrer officiellement l'armée ukrainienne. Depuis les accords de Minsk, les combattants étrangers ne peuvent plus combattre dans les rangs ukrainiens, c'est donc aussi une manière de contourner et surtout de les remercier. Car ces volontaires russes ou biélorusses ne peuvent pas rentrer chez eux, où ils risquent de très gros problèmes. Il est « amusant » de noter que ce sont principalement des militants d'extrême-droite russes qui viennent régler leur comptes avec Poutine, parce qu’il fait la chasse aux nationalistes russes contrairement, à ce que pensent les médias occidentaux. Il ne les aime pas du tout, car ils constituent un contre-pouvoir en phase d'expansion.



Le drapeau du bataillon Sveta Maria (Santa Maria)

Notons aussi que le gouvernement ukrainien était bien content de trouver ces volontaires étrangers d'extrême-droite, puisque ce sont eux qui ont opéré l'« ouverture » de villes que l'armée régulière traînait à libérer. On ne fait pas la guerre avec des enfants de choeurs. D'autant que si les séparatistes étaient mal équipés et désorganisés début du conflit, ce n'est absolument plus le cas depuis que les colonnes de convois « humanitaires » russes arrivent régulièrement.

Du côté pro-russe, c'est plus confus, car certaines branches de l'église orthodoxe de Russie ont clairement des affiliations avec des groupes paramilitaires nationalistes, voire parfois (aussi étrange que ça puisse paraître pour des Russes) avec une imagerie néo-nazie. C'est par ces affinités religieuses que s'est opérée, par exemple, l'arrivée de volontaires Serbes. Pour les autres volontaires nationalistes étrangers, c'est plus compliqué, car les séparatistes regroupent autant des militants d'extrême-droite que des anti-fascistes.

Comment envisages-tu l'avenir de l'Ukraine, à la fois proche et lointain ?

Je crois que Poutine se retrouve malgré lui un peu pris au piège, si on regarde bien cette affaire n'apporte rien de bon à la Russie. Entre son double discours pointé du doigt et les sanctions qui coûtent très cher à son pays, la Russie vient encore de battre un record de récession économique. De plus, igor Girkin dit « Strelkov » (accessoirement de nationalité russe) admet clairement avoir initié cette « invasion » ou « libération » (selon les points de vue) de son propre chef, avec ses troupes, en compromettant volontairement la Russie dans ce conflit (citation du magazine Zavtra, 20 Novembre 2014). C'est comme un « devoir » pour lui. Même si la Russie aime à « rouler des mécaniques » et à s'affirmer face à l'OTAN, il semble que Poutine ne se positionnera jamais clairement dans ce conflit, même auprès des siens.

Pour l'avenir de l'Ukraine, un nouveau cessez-le-feu à été signé, mais je doute sérieusement qu'il soit vraiment respecté. Après sur le plan politique, l'Ukraine va malheureusement très mal. Elle tente de se débarrasser d'une corruption principalement héritée de l'ancienne Union Soviétique et de se reconstruire avec un nouveau parlement clairement pro-occidental. Ce sera long et difficile, mais c'est surtout le peuple qui fera bouger les choses. Après tout le sang versé de Maidan, ils attendent beaucoup et c'est bien normal.



Livraison de produits d'hygiène et de médicaments avec les volontaires civils du bataillon Marioupol

Que peut-on faire pour aider les Ukrainiens, pris au piège dans cet enfer ?

Ce que je ne m'explique pas, c'est que tout le monde a tenté de récupérer la révolution de Maidan, mais par contre, maintenant que les choses sont « sérieuses », plus personne ne se prononce. En attendant les gens meurent, du matériel militaire continue d'arriver, etc. Pour avoir discuté avec des profils très différents, les gens ne veulent pas de l'OTAN dans l'ensemble. Un garagiste, qui connaissait bien l’Allemagne où il avait vécu, m'a quand même fait prendre conscience de quelque chose en m’expliquant que le foutoir était tellement avancé qu'ils avaient besoin d'un cadre plus stricte. Et donc, même s'il était contre l'Union Européenne, il n'avait rien contre abandonner la souveraineté de son pays pour un système certes loin d’être idéal mais plus structuré que l'anarchie qui règne actuellement en Ukraine.

Avant tout, pour les aider, je pense qu'il faut parler de ce qu’il se passe. Car même si les médias se réveillent un peu, les gens oublient qu'il y a la guerre depuis six mois là-bas. C'est très confus, j'en conviens. On dit souvent qu'« à la guerre tout est permis, sauf de la perdre ». Du coup c'est la porte ouverte à tout et à n'importe quoi, des tirs de missiles GRAD séparatistes venant d'habitations civiles comme à Donetsk, jusqu'aux découvertes de charnier. Donc c'est aussi une guerre de communication, mais il y a suffisamment de moyens de s'informer « correctement » avec tous les médias indépendants que proposent l'Internet par exemple.



Hôpital privé soufflé par l'explosion d'une roquette GRAD

Après, on en reviendra rapidement à ce qui fait « tourner le monde », c'est-à-dire l'argent. Les Ukrainiens sont extrêmement solidaires et débrouillards. Là-bas, vous trouverez toujours quelqu'un pour vous offrir une soupe chaude. J'ai visité des églises et rencontré des popes qui accueillaient des réfugiés et qui n'avaient pas de bois pour se chauffer par exemple. Ou qui n'avaient pas de scie pour couper du bois. Il est à mon sens plus pertinent d'envoyer un peu d'argent à des associations qui gèrent et centralisent toutes les demandes, car elles négocient directement auprès des grossistes : vêtements, équipements et matériels au fur et à mesure des besoins... comme je le disais la solidarité et la débrouillardise civile ne se portent pas trop mal. Pour les militaires ukrainiens, c'est beaucoup plus dur. Ils ont besoin d'équipements qui coûtent cher ou leur sont difficilement accessibles. Depuis des vêtements chauds ignifugés jusqu’aux systèmes d'observations thermiques, ou aux gilets balistiques, etc. Et les « séparatistes » disposent de beaucoup de matériel grâce au soutien russe et international.

Depuis l'Ouest, on peut faire des petits dons (même 5€) à des associations comme Army SOS que j'ai rencontré, principalement composée de bénévoles dont des jeunes filles qui n'ont pas peur d'aller livrer du matériel militaire directement sur le front, malgré les risques et les bombardements imprévisibles. Chacun met ses compétences à disposition. Des associations comme Patriot Defence dispensent des cours de médecine tactique et manque également de financements. En France, il n'y a que très peu d'associations ou d’ONG. J’ai rencontré l’équipe de France Ukraine Solidarité qui est composée d'anciens humanitaires du Kossovo, qui me paraissent être sérieux et connaissent parfaitement le sujet. Même s'ils sont clairement engagés contre Poutine, je n'ai aucun doute sur l’emploi qu’ils feront des fonds qui leur seront versés.



Dimitri, responsable du bataillon de défense territorial Marioupol



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Titre : ARNAUD SAGON «SOUVENIRS D'UKRAINE ET DE MARIOUPOL»
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Genre : Interview
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Un récit de voyage en Ukraine par Arnaud Sagon ; entre Kiev et Marioupol, les roquettes GRAD et des paramilitaires en goguette dans les nuits de la capitale. Sur le front d'un conflit Est-Ouest larvé qui ne cesse de rebondir, au prix du sang et de la souffrance de populations piégées de tous côtés par la géopolitique et ses jeux de stratégie.

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