ESPIRA


Enregistrement : Printemps 2008

Artiste britannique proche de la scène underground, Espira revendique l'influence d'artistes et de réalisateurs tels que Hans Bellmer, Francis Bacon ou John Waters pour ses oeuvres hybrides qui associent la prise de vue, le dessin sur papier et l'imagerie numérique.

Ses créations sont apparues parallèlement dans des revues de mode comme Wound ou Vague Paper), mais aussi et surtout dans les publications de la Church of SubGenius, une organisation para-religieuse et satirique américaine, fondée en 1979 à Dallas. Les adeptes de cette église prétendent suivre les préceptes de leur prophète mythique, J.R. "Bob" Dobbs, qui en 1953 aurait reçu au travers de son téléviseur une vision de Dieu incarné sous la forme d'une créature extra-terrestre venue d'une proche galaxie malsaine et douée de grands pouvoirs.



J'ai noté que l'imagerie nazie revient fréquemment dans vos images. Pourquoi ? S'agit-il d'une volonté délibérée de provoquer, d'une déclaration sur le totalitarisme de notre époque, d'une simple fascination pour l'imagerie nazie ?

Il y a plusieurs raisons à cette utilisation occasionnelle de l’imagerie nazie dans mon travail. Tout d’abord, il y a une part de provocation, comme chez les groupes punks des années 70, ceux de la première vague… Siouxsie and the Banshees, les Sex Pistols. À côté de ça, j’ai eu une education très stricte. Mes parents étaient mormons. Ils m’ont inculqué des principes moraux très forts, particulièrement concernant les notions de bien et de mal. Comme tous les enfants de ma génération, j’ai souvent joué avec des avions et des soldats de la Seconde Guerre Mondiale. Pour moi, comme pour beaucoup d’autres, l’imagerie nazie représente la guerre et ce qu’il y a de plus maléfique dans l’humain. Ces symboles sont des outils puissants lorsqu’ils sont utilisés avec intelligence et détournés de leur contexte.

Idem, d'où vient votre obsession pour la viande ? Il est de notoriété publique que la proportion de végétariens est très élevée en Angleterre, mais encore ?

Pour moi, la consommation de viande nous relie directement à notre nature animale. Je peux comprendre et avoir de la sympathie pour les végétariens, notamment face aux horreurs que l’on peut voir sur les étalages des bouchers. Mais j’en mange quand même, parce que j’en ressens le besoin. La part de nous qui est civilisée reste très fragile. En cas de guerre, les gens retournent vite à leur nature animale, ou même, plus simplement, lorsqu’ils sont saoûls et qu’ils passent devant un stand de kébab. La viande est aussi la substance même de notre être, ce qui en fait un symbole utile de notre propre mortalité.

Vous avez exposé dans le cadre de la Torture Garden en 2007. Quels sont vos rapports avec la scène déviante anglaise et internationale ?

Je n’ai jamais souscrit au cliché de l’artiste qui s’isole chez lui ou qui ne communique avec le monde qu’au travers d’Internet. J’aime prendre part physiquement aux cultures underground. J’aime sortir et faire la fête. Il y a tellement de scènes underground qui m’intéressent, celles-ci incluant sans s’y limiter des villes comme Londres, New York, Paris, Berlin, Rome ou Los Angeles. Elles m’ont toutes inspiré, chacune à leur manière. Ces scènes sont des terrains d’échanges fertiles pour des gens du monde entier qui partagent les mêmes centres d’intérêt, qu’il s’agisse de fétichisme, de mode, du queer ou de la scène rock.

À l'heure de la démocratisation de la pornographie la plus extrême sur Internet, à une époque où le fétichisme et le sadomasochisme sont devenus des arguments commerciaux, quelle place reste-t-il pour la transgression et quelle fonction peut-elle encore occuper ?

Oui, c’est vrai que le fétichisme et la pornographie sont aujourd’hui plus accessibles qu’ils ne l’ont jamais été auparavant. Mais la transgression ne se limite pas à ces seuls courants. La transgression peut prendre différentes formes selon les cultures et les individus. Si ce qui apparaîssait comme transgressif par le passé est devenu commercial aujourd’hui, rien ne vous empêche de créer quelque chose de nouveau. C’est un processus mental, un flux constant qui crée la transgression. Vous devez vous battre pour avancer plutôt que de rester le même.

À première vue, on pourrait imaginer que votre travail s'inspire des collages de John Heartfield et peut-être de ses héritiers punks comme Winston Smith qui a réalisé de nombreuses pochettes pour les Dead Kennedys. Quels sont les artistes (tout supports confondus : pictural, musique, audiovisuel…) dont vous vous revendiquez ?

Les artistes que vous citez se servent du collage et intègrent une forme d’ironie culturelle emprunte d’humour noir dans leurs images. C’est ce que j’admire chez un artiste et ça correspond à ce que j’essaie moi-même de faire. Bien que les artistes cités ne m’aient pas directement influencé, j’ai participé comme Winston Smith à la réalisation d’œuvres d’art pour l’église du Subgenius, un culte satirique qui dissimule en réalité un collectif d’artistes déguisé sous la forme d’une religion. Ça a eu une grande influence sur mon travail.

Je me suis aussi inspiré de la musique et des textes de Patti Smith, Leonard Cohen, Lydia Lunch et David Bowie pour en citer quelques-uns. D’artistes comme Gottfried Helnwein, Heather Nevay, Hans Bellmer, Matthew Barney, Leonora Carrington, Francis Bacon, William Blake, Gilbert et George ou Frida Kahlo. De réalisateurs allant d’Ingmar Bergman à David Lynch, en passant par John Waters. Et d’auteurs tels que Paul Auster, Philip K Dick et H.P. Lovecraft.

Quel est le processus de création de vos images et quelles techniques utilisez-vous ? Il semblerait qu'il s'agisse d'un mélange de techniques traditionnelles comme le dessin et d'imagerie numérique avec un traitement qui rappelle le dessin vectoriel...

Ça commence généralement par des prises de vue, avec des personnes qui posent pour moi. Je conserve des archives de mes photographies et de mes costumes que j’utilise comme références lorsque je dessine la pièce finale sur mon ordinateur.

Avant de me mettre à l’art numérique, j’ai travaillé sur des pièces utilisant de manière très imbriquée le crayon à papier et l’encre. Et je prépare actuellement une série de peintures pour une exposition qui se tiendra à Paris plus tard dans l’année. Je préfère ne pas me limiter à un seul média. Idéalement, j’aimerais aussi approcher la sculpture dans le futur.

Est-ce que vous vous considérez vous-même comme un artiste ?

Pour moi, toute personne qui ressent le besoin de créer est un artiste. Je suppose donc que je tombe dans cette catégorie.

Quelle est votre définition de l'art ? Et quel est le rôle de l'artiste en ce début de XXI° siècle ?

Le rôle de l’artiste au XXI° siècle n’a pas tellement changé depuis l’époque des peintures rupestres, en passant par Bosch et jusqu’à l’art moderne actuel. Chaque individu contribue à sa manière à l’histoire de l’art. Quelque chose parle à quelqu’un d’autre, qui voit dans ce que vous avez fait un forme de déclaration politique, émotionnelle ou tout simplement esthétique Or, toutes ces réactions se valent.

Vos images trouvent leur place dans des magazines “tendance” comme Vague Paper que l'on trouve à Paris chez Colette. Comment expliquez-vous que les chercheurs de tendances et l'industrie de la mode s'intéressent à votre travail ? Ne pensez-vous pas qu'il y a un danger de récupération ?

Je pense que le monde de la mode est actuellement très ouvert sur la création alternative et contre-culturelle, plus qu’il ne l’a jamais été. En fait, ils sont ravis d’intégrer des images transgressives dans leurs rédactionels, dans leurs publicités et leur design. Je m’intéresse moi-même de près à la mode et à son histoire, ce qui se retrouve dans mon travail. Et puis de nombreux magazines de mode dépassent les frontières en faisant figurer dans leurs pages des articles sur le cinéma, l’art et la musique. Je suis récemment apparu dans Wound, un magazine de mode dont les créateurs organisent des soirées pour soutenir de nouvelles formes musicales et l’art des scènes underground.

Lors d'une interview récente, le peintre Joe Coleman avait comparé l'époque que nous traversons à celle de la chute de l'Empire Romain. Partagez-vous cette vision ?

Traditionnellement, on attribue la fin des grandes civilisations à leur égoïsme, à leur égocentrisme et à leur immoralité. Une manière de penser très biblique. Souvenez-vous de Sodome et Gomorrhe, une civilisation détruite à cause de la faiblesse et de la promiscuité de ses citoyens. Que ce soit dans le cas de Joe ou dans le mien, nous avons tous deux été élevés dans un environnement religieux strict. C’est pourquoi je comprends d’autant mieux son propos. Il m’arrive de regarder autour de moi et de me dire que tout s’écroule, dans toutes les directions. Au final, toutes les civilisations finissent par s’éteindre et ce sera immanquablement le cas de celle-ci. J’ai juste envie de m’éclater avant que ce trou à rats finisse en cendres.

Et plus généralement, de quel côté pensez-vous vous situer, de celui de la construction ou de la déconstruction ?

Je m’oppose fermement à l’idée de consommation passive, ce qui fait que je me situe quelque part entre la destruction constructive et la construction destructive.


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Titre : ESPIRA
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Laurent Courau
Date de mise en ligne :

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Artiste britannique proche de la scène underground, Espira revendique l'influence d'artistes et de réalisateurs tels que Hans Bellmer, Francis Bacon ou John Waters pour ses oeuvres hybrides qui associent la prise de vue, le dessin sur papier et l'imagerie numérique.

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