CORALIE TRINH THI « LA VOIE HUMIDE »


Enregistrement : Printemps 2008

Chaos sexuel, sentimental et magique... Loin de la vulgarité pathologique de nombreux récits à la première personne ayant trait à l'industrie du X, l'autobiographie de Coralie Trinh Thi surprend dès l'énoncé de son titre, un hommage au Grand Oeuvre alchimique.

De ses premiers déhanchements dans la photographie de charme à sa place en haut de l'affiche de Cyberix, le premier film X interactif réalisé par John B. Root pour une grande chaîne cryptée française, de Baise-moi, l'adaptation du roman de Virginie Despentes co-réalisée avec l'auteur, à ses articles dans le magazine Rock 'n' Folk de Philippe Manoeuvre, Trinh Thi nous conte au travers de La Voie humide (Oeuvre au rouge) son parcours atypique, une errance post-moderne empreinte de romantisme et d'ésotérisme.



Commençons par le titre de ton dernier livre La Voie humide (Oeuvre au rouge) qui fait implicitement référence à l’Alchimie. Peux-tu expliquer aux profanes ce que sont cette « voie humide » et cette « oeuvre au rouge », puisqu’il ne s’agit pas de références à ta « chatte » comme tu le soulignes dans une interview récente ?

En réalité, j’ai dit qu’il ne s’agissait pas seulement d’une référence à ma chatte… J’ai conscience de la connotation sexuelle du titre, et je l’assume pleinement. La Voie Humide, c’est organique, charnel, moite, palpitant… Par contre, je m’amuse effectivement de ce que certaines critiques me reprochent d’avoir opté pour un titre vulgaire, parce que leur esprit vulgaire n’est capable de le comprendre qu’à un seul niveau – celui de ma chatte. Au passage, ma mère aussi détestait le titre. Elle avait peur qu’on se moque de moi et qu’on profite de l’ambiguïté, qu’elle pensait involontaire, pour me renfermer dans la vulgarité du porno – j’ai du lui ré expliquer qu’il s’agissait bien d’un livre sur le porno. Ça m’a confortée dans ma décision : un refus de la honte et du concept de corps impur.

La seconde référence la plus évidente est celle de la Voie du Guerrier, ou du Samouraï, et on entre déjà dans une autre dimension. Je voulais raconter une histoire à chacun, quelque chose qui pourrait toucher chaque lecteur quel que soit son niveau de conscience ou son niveau de culture ésotérique, sans aucun élitisme, qu’on puisse m’accompagner sans jamais se sentir exclu même si le livre est plein de secrets.

Le véritable sens des deux titres est alchimique. En Alchimie, on accomplit un Grand Œuvre : transformer l’or en plomb, ou plus précisément, créer la Pierre Philosophale. C’est un symbole de transformation spirituelle, du processus d’individuation. Solve et Coagula : dissous et coagule, décompose et recompose. Une parfaite définition de mon livre - et de ma vie. Une Oeuvre au Rouge était mon titre de travail. Je l’ai changé parce que La Voie Humide était plus évocateur, et plus accessible. Le rouge est la couleur du feu, de la pulsion, de la liberté et du sexe. On distingue quatre Œuvres : l’Oeuvre au Noir (la part d’ombre) l’Oeuvre au Blanc (la part androgyne, animus ou anima de Jung), l’Oeuvre au Jaune (quasi inconnu, l’archétype du vieil homme sage) et enfin l’Oeuvre au Rouge, le plus difficile : la réalisation totale de l’être, l’unité du Soi. Enfin, on distingue deux Voies pour accomplir l’Oeuvre : la Voie Sèche – brutale et rapide – et la Voie Humide – lente et par imprégnation. Dans mon récit, cette « imprégnation » apparaît comme le principal ressort dramatique : le lien aux autres et la conscience des autres, l’horreur des réalités qu’ils construisent par leur regard sur le monde, et sur moi.

J’ai noté – et tu m’as dit que je n’étais pas le seul – une évolution importante de ton style entre ton premier roman Betty Monde et La Voie humide (Oeuvre au rouge). Ce dernier surprend par sa maturité et son efficacité, malgré l’épaisseur du pavé. Qu’est-ce qui a changé dans ton mode d’écriture entre ces deux ouvrages ?

J’étais persuadée que La Voie Humide était moins bien écrit que Betty Monde, parce que la forme et l’ampleur du texte ne permettaient pas de travailler autant l’écriture. Mais presque tous les lecteurs me complimentent sur ma fluidité d’écriture – ce qui est vraiment sublime vu le titre – et la richesse du texte, tant pour le style que le champ lexical. Il n’est pas moins bien écrit, il est… moins écrit. Comme mon intention première n’était pas dans la forme mais dans le fond, j’ai écrit comme ça sortait, à l’instinct. Paradoxalement, j’ai été si marquée par les auteurs du XIX° que mon style naturel est plus académique que prévu. J’avais beaucoup plus travaillé pour Betty Monde, même si mes méthodes de travail étaient originales, de l’écriture automatique à l’état alpha. J’avais aussi beaucoup travaillé pour alterner deux niveaux de langue, classique et vivante, et j’avais désécrit beaucoup de passages. Peut-être toutefois que mon style naturel serait beaucoup moins agréable si je n’avais pas tant travaillé, avant. J’ai aussi pris beaucoup plus de plaisir en écrivant La Voie Humide, puisque j’écrivais comme je le sentais au lieu de penser chaque virgule. Bien sûr, je me torturais avant et après l’écriture concrète sur les virgules, et sur tout le reste, mais pendant que j’écrivais, je ne pensais pas, je vivais les mots, et ce plaisir là doit se transmettre au lecteur.

L’exercice de l’autobiographie est loin d’être anodin, d’autant plus si l’on considère ton jeune âge et ton parcours. Qu’est-ce qui t’a motivé pour te lancer dans cette entreprise ? Même si ça peut paraître par trop évident comme explication, avais-tu besoin de régler des comptes, d’expliciter certains choix de ta vie passée ou de tirer un trait pour passer à autre chose ?

On me reproche beaucoup la mégalomanie d’une autobiographie de 770 pages pour 28 ans de vie. Avant de m’avoir lue, bien sûr. C’est tout à fait hors sujet, mais je sais que mes amis aussi redoutaient un récit nombriliste superficiel et sans intérêt. Mais j’ai beaucoup plus eu le sentiment de m’exposer et de me donner comme jamais que de me livrer à un exercice de vanité. Je ressentais depuis longtemps le besoin d’écrire sur la pornographie, mais pas pour régler des comptes (la vengeance est le ressentiment des faibles et Nietzsche m’en préserve), peut-être plus parce que j’étais sidérée par l’incompréhension des autres, parce que je pensais pouvoir les enrichir en leur faisant partager une expérience de vie. Pas toute ma vie, mais la partie qui avait été exposée, celle sur laquelle tout le monde me questionne sans relâche et sans jamais rien comprendre de mes réponses. Du coup, en fait, mon ambition allait plus loin qu’un simple témoignage : je voulais que le lecteur le vive avec moi. Mais je n’ai vraiment pu commencer ce livre qu’après avoir vécu sa fin. Écrire peut servir de thérapie, par exemple j’écris souvent des lettres que je brûle pour « me nettoyer », mais publier exige autre chose, de mon point de vue. Il faut avoir quelque chose à donner, quelque chose de beau. Je raconte une histoire, avec un début, un milieu et une fin, une trame narrative très riche qui enchevêtre plusieurs fils rouges, au point que je deviens un personnage, sans jamais pourtant romancer (au sens de déformer) ma réalité. Après tout, Je est un autre, et la réalité n’est que ce que nous en faisons.

Pour ce qui est de ma vie passée et de tirer un trait dessus, je suis toujours choquée par cette formulation, parce que quand il est question de porno il y a souvent une condamnation implicite du porno, comme quelque chose de honteux dont on voudrait se libérer. Ma démarche est absolument contraire à cela, c’est une guérison, une réhabilitation. Je ne cherche pas à me libérer du passé en le niant mais en le transformant. Je reprends le pouvoir sur ce passé pour transformer mon présent en l’intégrant et en l’assumant pleinement. D’ailleurs, je n’ai jamais pris la décision d’arrêter le porno, et si rien n’est prévu, rien ne dit que je n’y reviendrai pas un jour.

Ma naïveté me poussait à imaginer que le porno était rentré dans les mœurs, que le regard des gens avait changé, s’était fait plus tolérant, par exemple à l’encontre des (ex) pornstars. Lors de notre rencontre, tu m’as détrompé sur ce point, y compris de la part d’acteurs des cultures alternatives. J’aimerais que tu nous parles du regard des autres et de ce qu’il peut te renvoyer… Et aussi, comment expliques-tu que ce regard n’ait pas plus évolué avec la démocratisation du porno sur Canal + et au travers de magazines comme Hot Vidéo ?

Le conditionnement moral est tout simplement beaucoup plus puissant qu’on ne veut l’admettre. La plupart des gens sont convaincus d’accepter intellectuellement le porno, mais ça reste théorique. Quand ils y sont confrontés le conditionnement ressort toujours, de manière souvent inconsciente, par ses réactions émotionnelles, et c’est pire. D’ailleurs, même sur un strict plan intellectuel, quelqu’un qui te démontre très logiquement qu’il n’a aucun problème avec le porno te sortira en général au moins une dizaine d’énormités, préjugés, projections ou jugements de valeurs judéo-chrétiens, si tu approfondis la discussion. Le sexe est notre zone la plus pervertie par la morale. La majorité des gens ne sont même pas conscients du décalage entre leur théorie et leur pratique sur ce sujet.

À ce propos, que penses-tu de l’évolution actuelle du porno ? Comme dans de nombreuses autres disciplines, notamment la musique, on assiste à une explosion de sous-genres, de plus en plus extrêmes dans leur dureté ou leur sophistication, et destinés à des publics de niche. Ce qui me semble assez symptomatique de l’évolution de nos sociétés occidentales – comme une atomisation du corpus commun…

Je n’ai pas vraiment d’avis sur le porno actuel, je me suis retirée du monde très longtemps pour écrire, et je ne suis plus d’actualité dans la réalité, que ce soit dans le porno, la musique ou tout le reste. Mais le porno était déjà une galaxie quand j’avais 18 ans. Il ne faut pas confondre ce que l’on voit – par le jeu des médias ou même par une sélection inconsciente, son regard sur le monde – et ce qui existe. Par exemple, le gonzo, même s’il portait un autre nom, existait depuis longtemps quand j‘ai commencé le X, mais a été très médiatisé comme un nouveau genre extrême. À mon époque, le même phénomène avait frappé le genre « vieux ». C’est un grand classique humain, d’angoisser sur les dangers de l’extrême, et l’extrême nous menace toujours plus maintenant qu’avant. Ça fait moins peur et c’est moins vendeur de dire que c’est là depuis des décennies. Certaines hardeuses à la retraite hurlent même avec les loups. Dans leur cas il est difficile de savoir si c’est stratégique ou si elles ont vraiment changé de regard sur le milieu du porno, occultant certaines choses qui ne leur plaisaient pas quand elles y étaient, ou ne voyant plus que les mauvais cotés quand elles en sortent.

Mais j’aime beaucoup ta vision constructive du phénomène : une atomisation du corpus commun. L’idée de libérer les individus et les singularités me semble séduisante. Je méprise la masse et j’aime la multitude, d’ailleurs Internet ne m’a jamais fait peur. La seule chose qui pourrait être nuisible, dans cette explosion de sous-genres, serait de vouloir trop les définir pour enfermer de nouveau les gens dans des cases plus nombreuses mais plus petites. En musique, j’adore ceux qui inventent leur propre sous-genre.

Tu revendiques souvent tes liens avec les cultures alternatives, notamment la vague gothique au travers de sa composante batcave, mais aussi le punk et le hardcore. Avec le recul, comment juges-tu le rôle de ces subcultures dans ta vie ? Qu’est-ce qu’elles t’ont apporté ?

Je ne dirais pas que je « revendique mes liens » – ça fait un peu parti politique et ça angoisse ma nature indépendante – mais je suis effectivement totalement imprégnée de ces cultures. Je ne pourrais pas vivre sans musique, elle m’accompagne en permanence. Mais je n’ai jamais eu le sentiment d’appartenir à une tribu. Adolescente, j’étais déjà trop punk pour les goths, trop goth pour les punks. Ces cultures me ressemblent, me touchent, m’aident à me connaître et à grandir, me permettent d’explorer et d’épanouir ma personnalité profonde. Ça peut aussi être un flirt ponctuel. Par exemple, j’ai vraiment écouté du hardcore après Baise-moi : j’étais brisée, vaincue, vraiment dépressive, j’avais besoin de force, de courage, de loyauté, alors qu’avant ces questions ne se posaient pas pour moi. J’étais hardcore sans avoir besoin d’y penser et le genre me laissait donc indifférente. J’ai de toute façon beaucoup d’intérêt pour toutes les cultures underground à identité forte, je me suis aussi intéressée au début des raves party, et même au rap au tout début des années 90…

Mon seul regret reste que ce livre, malgré son titre, passe trop rapidement sur ton intérêt pour la Magie à laquelle tu fais néanmoins référence à plusieurs reprises. Je suis curieux d’en savoir plus sur tes pratiques et les traditions dont tu t’inspires.

C’est un livre sur le porno, même si le thème inclut ceux de la censure, de la célébrité et de l’image, du sexe, de la liberté et de l’amour – si, parfaitement – et il fait déjà 770 pages, j’ai donc vraiment limité mon rapport à la Magie et à l’ésotérisme au strict nécessaire. Par contre je pense que la Magie imprègne tout le livre, même si le sujet n’est pas traité de manière forcément explicite, parce que je suis imprégnée de pensée magique. Je me suis nourrie de toutes les pratiques et traditions que j’ai pu rencontrer, et je considère même les mythologies ou la psychologie comme des composantes de ma Magie. J’ai été spécialement influencée par les chamanismes, j’ai étudié la Wicca et le satanisme, la bible, le Tao, le Tantrisme, les magies occidentales de toutes les couleurs…

Exactement comme un groupe de rock commence par jouer des reprises avant de composer, j’ai pratiqué la sorcellerie (utiliser des sorts) avant de passer à la magie (créer des sorts). J’ai eu le flash en lisant un roman de SF, Magie sombre, de Gilles Thomas je crois, en tout cas c’était un Fleuve Noir. Je pense que j’avais 14 ou 15 ans. Le héros se retrouvait face à un de ces recettes très folkloriques mais pas très pratiques du XX° siècle : l’un des ingrédients était une peau de crocodile écorché vif. Il volait le sac à main en croco de sa mère, son seul objet de luxe, et à grande valeur sentimentale : il se disait, je ne l’écorche pas vif moi-même, mais la douleur y sera incontestablement. J’ai compris, un déclic, et de simple sorcière je suis devenue magicienne. Bien plus tard, j’ai découvert la la Magie du Chaos, je pense que s’il fallait me rattacher à un courant, ce serait celui ci, mais je la pratiquais déjà avant de connaître son existence. Pour résumer : « Rien n’est vrai, tout est possible, seul compte ce que tu crois, en Dieu de ton univers. »

Dans l’argumentaire du livre, on peut lire qu’il est « construit sur la structure initiatique du tarot de Marseille ». Ce qui reste obscur pour moi et certainement pour nombre de mes lecteurs de par notre ignorance crasse du sujet. Peux-tu nous éclairer, nous donner des pistes pour comprendre cette organisation de tes chapitres basée sur les lames du tarot ?

En résumé, le Tarot de Marseille est un outil ésotérique, un miroir de l’âme, et les Arcanes majeurs constituent un parcours initiatique. C’est une des choses qui me permettent de dire que si mon livre ne parle pas explicitement de Magie, il garde une dimension ésotérique, au sens strict : il est constitué, imprégné de magie. Chaque arcane renferme de nombreux secrets, et on peut y lire des choses très différentes suivant sa culture, sa subjectivité, les circonstances, même s’il y a un sens et une énergie évidente pour chacune. Je sais que la plupart des lecteurs n’ont pas étudié le Tarot, mais je fais confiance à leur inconscient, à la force des archétypes. Le Tarot ne peut pas gêner ou handicaper le lecteur même le plus ignorant ou le plus méprisant pour l’irrationnel, ce sont juste des indices offerts et qu’il décode d’instinct, même sans le savoir. Le nom et le nombre de chaque carte résonnent déjà dans l’inconscient collectif, et on peut regarder une reproduction au début de chaque chapitre de mon livre. Il suffit vraiment de regarder les cartes, si possible en couleur et dans la version restaurée de Camoin et Jodoroswky. Je vais illustrer mon propos – grossièrement et de mémoire.

Le Mat, qui ouvre le livre, est en dehors du livre et en dedans comme aucun autre. Ce n’est pas un prologue, même s’il n’a pas de numéro, c’est l’énergie qui traverse le jeu, l’éternel enfant de la Fortune, qui court le long de la route pavée de briques jaunes, comme dirait Spinrad. Libéré du temps et de la chronologie, nomade en mouvement perpétuel. Il porte des chaussures rouges, et est accompagné par un animal sauvage sans entrave. Ce chapitre commence au présent, en plein tournage X, au moment où Kundalini se déploie, une scène aussi charnelle et pornographique que mystique, puis on replonge dans mon enfance, et les religions se mélangeaient, et on termine au futur.

Le Bateleur, Arcane I, c’est l’apprenti magicien, presque encore illusionniste, l’innocence de la jeunesse, il est devant une table mais elle n’a que trois pieds – il lui manque quelque chose pour se stabiliser dans le monde. Sur la table il dispose de tous ses objets magiques, qui représentent les quatre couleurs du Tarot (une lame pour l’Epée, une baguette pour le Bâton, des écus pour le Deniers, des gobelets pour la Coupe) Chaque couleur du tarot représente une fonction psychologique, comme les appelait Jung, ou un élément : Air Intellect, Feu Instinct, Terre Sensation, Eau Sentiment. Le Bateleur a saisi un écu – le corps, la sensation, la matière – mais il brandit une baguette – le feu, le sexe, la force créative. J’y raconte l’essentiel de mon rapport au monde, encore adolescente, les outils qui m’attirent, et comment je découvre ce merveilleux pouvoir du sexe, la musique et la magie, comment j’habite mon corps et je me lie aux autres, comment l’intellect me laisse indifférente et comme je suis franchement perplexe dans le sentiment.

La Papesse, Arcane II, est l’archétype de la sorcière et de la mystique. C’est une femme au visage froid et impassible, connectée aux mystères de l’univers, elle étudie un livre posé sur ses genoux… Mais c’est un livre de chair. C’est le chapitre où je découvre le romantisme, où je tombe amoureuse de The Cure, où j’expérimente les drogues, la magie, le gothique, la Voie de la Main Gauche et où je me marie avec Dionysos.

Bref, je pourrais développer très longuement car il y a tant de symboles dans chaque carte que les liens et résonances dans le fil narratif et la forme sont innombrables, mais je ne voudrais pas assommer le lecteur ni gâcher le suspense. Le principal avantage d’une telle structure, si universelle, c’est qu’elle ne se sent absolument pas et que le récit coule très naturellement. C’est un squelette solide et souple, et quand on rencontre quelqu’un, on n’a pas besoin d’examiner son squelette : on le regarde vivre. Je voulais raconter une histoire à chacun, personnellement, et que n’importe qui puisse y prendre du plaisir, sans élitisme. S’il y a plusieurs niveaux de lectures, aucun lecteur ne devrait se sentir exclu.

J’ai d’ailleurs crû comprendre que ton approche du tarot s’inspire des enseignements d’Alejandro Jodorowsky… Peux-tu nous parler de ta rencontre avec le Maître chilien et par la même occasion du grade de Master-Panique que tu as reçu de ses mains et de celles d’Arrabal ?

J’ai rencontré Jodorowsky à la fin de l’année 2000, après Baise-moi, à une période où j’avais compris que je n’avais plus la moindre envie de vivre, que le monde ne me convenait pas, que les humains ne vivaient pas sur des fréquences supportables pour moi. J’avais froidement décidé de quitter ce monde, sans aucun pathos, de la pure logique. C’est là que j’ai rencontré le premier humain qui semblait vivre sur les mêmes fréquences que moi, et le premier être que je pouvais admirer sans l’idéaliser. Il est beaucoup plus âgé que moi, et pour la première fois j’ai vu qu’on pouvait « vieillir » en élevant son niveau de conscience, et pas seulement en s’oubliant, en se trahissant, en se résignant. Je me suis souvenue que si le monde ne me convenait pas, je pouvais le changer. Je peux dire que Jodorowsky est un père spirituel, et mon seul Maître vivant. Pas de malentendu : le Maître n’a que le pouvoir qu’on lui donne – et si j’ai choisi Jodorowsky c’est parce qu’il le sait et qu’il sait que je le sais. Un Maitre vous aide à devenir Maître de vous-même, on dit aussi que c’est celui qui vous guide vers vous-même, ou que le Maître, c’est nous-même plus loin sur le chemin. Il m’a adoptée spirituellement il y a quelques années, et c’est le premier qui a lu le manuscrit de La Voie Humide – je ne pensais pas qu’il aurait le temps de le lire, d’autant qu’il ne lit jamais les livres qui parlent de lui et qu’il travaille et voyage sans relâche, mais c’était important pour moi de lui donner, symboliquement. Il l’a dévoré, et aimé au point de lui décerner le Grand Prix Panique 2007, en accord avec Arrabal. Ce prix a été accompagné d’un diplôme du grade de Master Panique. Je me suis renseignée depuis sur la nature de cet anti-mouvement et je suis convaincue de le mériter. Il n’existe pas de plus belle récompense pour ce livre, vue sa nature – aucun prix institutionnel ne m’aurait donné ce sentiment de reconnaissance. De même pour le diplôme.

En parlant de Maîtres, ton approche magique et libertaire ne va pas sans me rappeler celle d’Aleister Crowley, notamment de sa maxime : « Do what thou wilt shall be the whole of the Law. Est-ce que tu te sens proche de La Grande Bête 666 ? Quels sont tes rapports avec la mystique crowleyenne ?

J’apprécie beaucoup Aleister Crowley, qui fait partie de mes lectures d’adolescente. Il est d’ailleurs sans doute cité à plusieurs reprises dans le livre. J’ai de multiples influences, et Crowley en fait partie, mais il faut surtout prendre en compte nos très probables influences communes… À propos de Thélème, à laquelle je fais référence dans le livre, par exemple, j’ai lu Rabelais bien avant de savoir que Crowley existait, même si beaucoup de lecteurs pensent à lui en me lisant.

Comment te situes-tu par rapport aux post-féministes, par exemple Donna Haraway ou plus encore Annie Sprinkle qui revendique depuis longtemps une position pro-porno? On peut lire un peu partout que tu te défies de tous les « ismes ». Et le féminisme ne semble pas être ta tasse de thé.

Je suis effectivement allergique aux -ismes. La différence entre intégrité et intégrisme suffit à illustrer ma position sur le sujet. Je ne suis donc pas féministe, mais résolument antisexiste : la nuance est cruciale pour moi. Je ne m’intéresse pas spécialement aux courants féministes pro-sexe américains mais je les apprécie tout de même : c’est très important de contrebalancer le discours global des féministes, qui mélangent dans l’esprit des gens antisexisme et moralisme. Je considère qu’une grande partie des féministes autoproclamées sont en réalité antisexistes et nous avons des combats communs.

As-tu parfois le sentiment de mener ou de participer à un combat ? Benoît Sabatier disait dans Technikart que tu aspires à une société débarrassée de ses tabous les plus rétrogrades. N’as-tu malheureusement pas le sentiment que notre société régresse, que nous sommes dans une logique de retour à un ordre moral, de normalisme mortifère ?

La vie est un genre de combat permanent… Et je suis effectivement libertaire, donc particulièrement sensible au normalisme et au durcissement de l’ordre moral dont tu parles. Je suis pour une société libérée de tous ses tabous, parce que c’est le seul moyen de retrouver un sens du sacré. Je ne crois pas au bonheur de tous ou même du plus grand nombre, je crois au bonheur de chacun – et si on réfléchit, c’est le seul moyen mathématique de parvenir au bonheur de tous. Je suis donc un genre de libertaire individualiste humaniste.

Inversement, et sans pour autant tomber dans un moralisme rétrograde, il m’arrive de me poser la question de l’impact des informations que nous diffusons au travers de nos écrits et de nos livres dans la sphère culturelle. De la même manière est-ce qu’il t’arrive de douter de ton parcours, que ce soit dans le domaine de la pornographie, ou même de l’influence que peuvent avoir le film Baise-moi, Betty Monde ou ton dernier livre sur le public ?

Au commencement, je ne m’en inquiétais pas du tout. Adolescente, je n’avais même aucune fibre militante, je pensais que tout le monde avait eu accès aux mêmes informations que moi, et que s’il y avait des cons qui étaient encore pour la peine de mort par exemple, ben ils étaient si cons que je perdrais mon temps. Je pensais qu’il suffisait de vivre et laisser vivre… Plus tard, je me suis rendue compte de l’étendue de la connerie des gens, de leur absence totale de responsabilité individuelle, de leur infantilisme éthique, et, comme moi je me suis toujours sentie responsable, j’ai commencé à culpabiliser pour eux… je me disais que si deux jeunes filles partaient dans un trip massacre après avoir vu Baise-moi, je n’assumerais jamais mon sentiment de culpabilité, même si intellectuellement je savais que je n’avais aucune responsabilité. Je parle de ces démons intérieurs dans Betty Monde. Finalement, Jodorowsky m’a fait remarquer qu’on avait fait des chose abominables même au nom de bouddhisme. Je ne parle même pas de la Bible, au nom de laquelle on a commis les pires atrocités, avec parfois les deux camps adverses revendiquant la même mission sacrée… Bref, si Jésus avait eu la moindre idées des crimes qu’on allait commettre en son nom, il ne serait jamais sorti de son désert. On ne peut pas vivre de cette manière, en imaginant et en assumant le pire de ce que les pires humains pourront faire de vos actes ou de votre discours. Je n’ai par contre jamais accepté l’idée que le porno pervertissait la sexualité des jeunes, ou provoquait viols et tournantes, parce que j’en ai regardé avant d’en faire, et que j’ai pu étudier ses effets sur moi, mon entourage, mes amants, et plus tard mon public, en communication directe, non déformée par les médias. Plus généralement, le seul moyen de responsabiliser chacun, c’est de lui rendre sa responsabilité, de le traiter en adulte, de croire qu’il pourra aussi utiliser ou transformer ce que vous avez fait d’une belle manière, pas seulement en le pervertissant et en l’avilissant. En infantilisant le public on aggrave le problème, c’est un peu comme éduquer un enfant en lui répétant qu’il est laid, stupide et qu’il n’arrivera jamais à rien dans la vie. Je n’ai donc plus aucun doute, et si j’ai douté, mes convictions n’en sont que plus solides aujourd’hui. La multiplication des discours et des visions du monde permet à chacun de créer la sienne propre, en se libérant d’une pensée unique. Même les idées les plus nauséabondes doivent pouvoir être exprimées pour être démontées et combattues. C’est seulement ainsi qu’on devient un adulte responsable et que l’humain peut évoluer et s’épanouir.

De manière plus large, comment vois-tu l’avenir aujourd’hui ? Es-tu optimiste, pessimiste ? Comment te projettes-tu dans le futur et quels sont tes projets ? Je sais que tu envisages un roman mettant en scène certaines créatures nocturnes que nous connaissons bien…

Je ne suis pas du genre à me projeter dans l’avenir, mais je ne suis pas pessimiste : peu importe ce qui arrive, la seule chose importante est d’y réagir au mieux. J’ai par contre beaucoup de projets, guides sexuels, traductions, essais sur la magie et le libertinage, journalisme, réalisation, photos, rôles dans des courts métrages, bande dessinée, je manque vraiment de temps pour tout faire, c’est mon problème principal. Je porte aussi depuis longtemps un roman sur le thème du vampirisme, mais comme dans Betty Monde, sous un axe de « fantastique réaliste », c’est-à-dire que je penche plus vers le symbolisme et la psychologie que vers Harry Potter, même si je crois fermement à d’autres niveaux de réalité. Je peux aussi totalement dévier au cours de mes recherches préparatoires, mais, à priori, il sera question d’amour, de sang… et de manipulateurs, catégorie pervers narcissique. J’ai l’irrationnel assez rationnel, finalement. J’ai rencontré beaucoup de vampires psychiques – un de mes guides prétend que ma forte créativité les attire spécialement – et j’ai moi-même pratiqué la magie sexuelle, en commençant par un vampirisme énergétique instinctif. J’adore aussi l’esthétique et l’imagerie vampiriques, les légendes et les rituels, et même les clichés : j’aimerais explorer la Roumanie pour ce roman. Je sais aussi qu’un certain documentaire peut m’ouvrir de nouveaux univers vampiriques que je ne soupçonnais pas…


Commentaires
julienlem - 2009-10-18 22:53:26
La Voie humide est une œuvre magistrale et dérangeante que j'ai lue en alternance avec... Madame Bovary ! Pour le contraste : la « multiplication des discours et des visions du monde » est le seul moyen d'échapper au « bovarysme ». Merci pour cet hymne à la Vie. Julien Lem L'Eternité, http://www.fils-invisibles.net/article-19444313-6.html

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A propos de cet article


Titre : CORALIE TRINH THI « LA VOIE HUMIDE »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Laurent Courau - 2007
Date de mise en ligne :

Présentation

Chaos sexuel, sentimental et magique... Loin de la vulgarité pathologique de nombreux récits à la première personne ayant trait à l'industrie du X, l'autobiographie de Coralie Trinh Thi surprend dès l'énoncé de son titre, un hommage au Grand Oeuvre alchimique.

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