LE DEVOIR D'EXECUTION PUBLIQUE DE NICOLAS RICHARD


Enregistrement : 25/11/08

Notule introductive

Chaos sonique. Phonie chaotique. Le chanteur doit être rossé, la mascarade de la représentation dénoncée et le dispositif miné, à la manière d'un larsen insidieux, croissant, tonitruant, abrasif, sublime.

Une très brève biographie de Nicolas Richard


La vie de Nicolas Richard est encore assez mal connue. On sait qu’il naquit mais la date n’est qu’approximative et qu’il fut tracassé pour ses goûts d’érudits. Il n’est pas le joyeux compagnon, franc buveur, satirique hardi auquel son œuvre pourrait faire croire et qu’une légende tend à présenter. Il publie un premier ouvrage (Les Cailloux sacrés, éditions Flammarion) puis un second (Week-end en couples avec handicap, éditions Les Petits Matins). Il fréquente Belleville où il côtoie le maître phonique Keuh Isde de Locaux (également nommé Caius Locus, prieur de Belleville) avec qui il signera Oeuvres Musicales Complètes, une somme en plusieurs tomes à paraître, dont le texte ci-dessous est extrait.


LE DEVOIR D'EXECUTION PUBLIQUE (dep).
ou
Comment écouter le chanteur comme un disque vinyle.
ou
La dernière représentation.

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Descriptif scrupuleux du tourne-disque vivant également appelé tourne-broche acoustique.

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Le chanteur est à la fois canzone, mémoire de la canzone et appareil servant à écouter la canzone.

Le chanteur a une telle attitude de chien soumis qu’on pourrait le laisser librement divaguer dans les buvettes alentour ; il suffirait de le siffler au moment de l’Exécution Publique. La sono est disposée dans la salle où aura lieu la représentation. Elle s’actionne à la main mais peut aussi travailler entièrement seule. Elle se compose de quatre parties : la partie supérieure est la tête de lecture, la deuxième partie n’a pas de nom, la troisième, celle du milieu, est l’électrophone et la quatrième, la partie inférieure, se trouve sur le devant de la scène. Les aiguilles (ou saphirs) sont disposées comme les mèches d’une perceuse, et l’ensemble se conduit aussi à la manière d’une perceuse, quoique d’une façon beaucoup plus complexe. Sur le devant de la scène se couche le chanteur candidat à l’Exécution Publique. Il y a dans la tête de lecture une roue dentée usée ; elle grince légèrement et quand elle se met en marche on entend tout de même le chanteur.

Le devant de la scène est recouvert d’une couche de matière vinylique striée de sillons. Les sangles servent à attacher le chanteur par les chevilles et par le cou. Sur le pied de micro se trouve un petit tampon de feutre (le microphone) que l’on règle pour qu’il aille se loger précisément dans la bouche du chanteur. Il a pour objet de l’empêcher de crier et de se mordre la langue. Le chanteur est contraint de prendre le tampon dans sa bouche, sinon la courroie lui brise la nuque.

La matière vinylique striée de sillons subit une préparation spéciale. Le devant de la scène et la tête de lecture ont des volumes très différents. La tête de lecture surplombe le devant de la scène d’environ deux mètres. Pour des raisons d’acoustique, les deux sont attirés l’un par l’autre. Entre les deux éléments, suspendu à un bras métallique, se trouve le mécanisme d’entraînement. Le devant de la scène, ainsi que la tête de lecture sont chacun équipés de piles électriques ; le devant de la scène en a besoin pour fonctionner, la tête de lecture pour actionner le mécanisme d’entraînement.

Dès que le chanteur a fini la balance, et une fois que le public a été admis dans la salle de représentation, on met le devant de la scène en marche. Il s’anime de minuscules tremblements, de très rapides vibrations latérales et d’avant en arrière. Chaque mouvement est calculé avec précision. Il doit correspondre aux moindres déplacements du mécanisme d’entraînement. Le chanteur joue sa canzone dans son corps. Le mécanisme d’entraînement a une forme correspondant à celle d’un animal de compagnie ; ici c’est pour le torse ; là c’est pour les jambes. Pour la tête seule est prévue une pointe effilée (le diamant).

L’unique défaut de la table de mixage est de se salir. Quand le chanteur est étendu sur le devant de la scène et qu’il commence à vibrer, le mécanisme d’entraînement abaisse le bras sur le chanteur. Il vient de lui-même s’ajuster de façon à effleurer seulement le chanteur de sa pointe ; une fois l’appareil en place, le câble métallique se tend, devenant une tige rigide. Alors l’Exécution Publique commence. L’électrophone paraît travailler uniformément. En vibrant il darde sa pointe dans le corps qui tremble lui aussi avec le devant de la scène. Pour permettre au public de profiter de l’Exécution, plusieurs dispositions sont prises.

Les aiguilles sont de deux sortes et disposées différemment. Chaque aiguille longue est flanquée d’une aiguille courte. La plus longue sert pour les graves, la plus courte pour les aigus. L’eau mêlée de sang coule dans de petites rainures qui mènent dans une grande rigole dont le tuyau d’évacuation aboutit dans la fosse, où se pressent les plus jeunes et les plus fervents admirateurs du chanteur. Dans la tête de lecture se trouve le mécanisme qui détermine la tonalité : ce mécanisme est réglé selon la partition du morceau choisi. Il ne peut pas s’agir d’une mélodie toute simple ; elle ne doit pas tuer tout de suite ; mais seulement après une durée de deux heures et dix minutes en moyenne : la durée d’un concert. Le tournant (ou changement de face) est calculé pour intervenir à la soixante-cinquième minute. Il faut donc qu’un très, très grand nombre d’ornements s’ajoute à la mélodie proprement dite, surtout si le chanteur est poète à moins de 40% et clown à plus de 48% ; les refrains eux-mêmes ne forment qu’une sorte de mince ceinture flottante ; le reste du corps reçoit les ornements.

L’électrophone se met en branle. Quand il a terminé le premier couplet sur le dos, la couche de matière vinylique striée de sillons se déroule et fait lentement pivoter le corps sur le côté pour présenter à l’électrophone une nouvelle surface. Pendant ce temps, les endroits blessés par l’inscription viennent s’appliquer sur la matière vinylique striée de sillons , spécialement traitée en vue d’arrêter l’hémorragie et de préparer le corps meurtri à recevoir une inscription (ou lecture) plus en profondeur. Quand il sera de nouveau retourné, les dents, au bord de l’électrophone, viendront arracher le vinyle collé sur les meurtrissures, et elles le jetteront dans la fosse. Alors l’électrophone pourra se remettre au travail.

Pendant la première moitié du concert, le chanteur continue à vivre presque comme avant, à part qu’il souffre. Au bout de vingt minutes, on retire le tampon de feutre car le chanteur n’a plus la force de crier. Sur le devant de la scène, dans un récipient, on dispose une dose de spiritueux que le chanteur peut boire s’il a envie, en lapant avec sa langue. Aucun ne manque cette occasion. C’est seulement à la moitié de l’Exécution Publique que disparaît l’envie de boire. Le chanteur n’avale même pas la dernière goulée, il ne fait que la retourner dans sa bouche, puis la recrache dans la fosse, pour le plus grand plaisir du public. Comme le chanteur devient calme, avant les rappels ! Le plus stupide accède à l’intelligence. Cela se voit d’abord autour des yeux. A ce moment-là, le diamant transperce de part en part le chanteur qui se livre à ses ultimes soubresauts sur le vinyle aspergé d’eau et de sang.
Quand le chanteur est maigre, il faut abaisser un peu plus l’électrophone. Au début, au moment de l’installation du tampon de feutre dans la bouche du chanteur, celui-ci peut être pris d’une irrésistible nausée. Il se met à vomir. Il faut alors le saisir par les épaules et le redresser, pour qu’il tourne sa tête vers la fosse. Parfois, la vomissure dégouline sur la sono. En temps normal, aucune fausse note ne vient troubler la procédure. Parmi le public, certains ferment les yeux, pour mieux écouter. Vers la fin, on n’entend que les gémissements du chanteur, amplifiés par le tampon de feutre. Parfois, l’aiguille projette un liquide acide. Dans la fosse, tous veulent regarder de près. Lorsqu’on verse du spiritueux dans l’écuelle, le chanteur se remet à laper avec sa langue. La sono travaille d’elle-même toute solitaire. Les applaudissements retentissent de tous côtés, chacun approuve, le chanteur incline le menton, il retrouve un peu de modération.

Parfois, rarement, l’Exécution a lieu sans aucun public, à des fins dites de répétition ou d’enregistrement ; on parle aussi de captation. Il arrive que les courroies se déchirent. Il faut alors faire très attention, à cause de l’électrophone. Le chanteur peut avoir dès le départ des petites écorchures, parfois purulentes, à l’intérieur des avant-bras. Une fois la partition installée dans la tête de lecture, on peut régler tout autrement le mécanisme. C’est une besogne très ardue. Les rouages sont minuscules.

Il arrive que le chanteur se présente nu. Il se tourne vers la sono. Il est évident qu’il la comprend parfaitement. Il est même sidérant de voir comment il la manie et comment elle lui obéit. Il lui suffit d’approcher la main de l’électrophone ; aussitôt elle s’élève et s’abaisse plusieurs fois jusqu’à trouver la bonne position pour le recevoir ; il pose juste la main sur le rebord de la scène, et aussitôt il se met à vibrer ; le tampon de feutre s’avance vers sa bouche. Le public voit bien que le chanteur ne veut pas le prendre. Mais cette hésitation ne dure qu’une minute ; aussitôt il se résigne et l’accepte. Tout est prêt, il ne manque que les courroies qui pendent sur le côté. Alors le chanteur remarque les courroies détachées ; à son idée, une Exécution Publique n’est parfaite que si les courroies sont attachées. Le pied pousse la manivelle qui doit mettre la tête de lecture en marche. A peine les courroies fixées, la sono se met d’elle-même en branle ; le devant de la scène vibre, l’aiguille entre en danse sur la peau, l’électrophone avance et recule au-dessus. Un rouage devrait grincer discrètement dans la tête de lecture ; mais on n’entend pas le moindre bourdonnement. Par ce travail, la sono se soustrait pour ainsi dire à l’attention. On perçoit enfin un chuintement, en haut, dans la tête de lecture. La roue dentée fait-elle des siennes ? Non, c’est autre chose. Les crans d’une roue dentée apparaissent et montent ; bientôt c’est le rouage entier ; on dirait qu’une force énorme comprime la tête du chanteur. Il est évident que la sono part en morceaux. L’attention est accaparée par la chute de roues dentées. L’électrophone ne joue pas selon la partition, il pique seulement, et l’ensemble du devant de scène ne fait pas pivoter le chanteur, il se contente de le soulever vers l’aiguille tout en vibrant. La tête de lecture se soulève vers le côté en emportant le chanteur percé de part en part.

Cela n’arrive habituellement que juste avant les rappels. Le sang coule à flot, et non pas mêlé d’eau, car les projections d’eau ne fonctionnent pas, cette fois-ci. Le corps ne se détache pas de la longue aiguille ; il reste suspendu au-dessus de la fosse, le sang ruisselle. Le bras articulé essaye de regagner sa position initiale, mais il demeure comme bloqué, surplombant les spectateurs les plus ardents. Le visage du chanteur est exactement comme lors de son vivant ; on n’y découvre aucune trace de délivrance. Les lèvres sont crispées l’une contre l’autre ; les yeux sont ouverts ; ils ont une expression de vie, le regard est plein d’effroi. La pointe du long aiguillon fixé au bout du bras lui transperce le front. Grâce au petit tampon de feutre (le microphone), un hululement retentit un long temps après que le chanteur a rendu l’âme.

Nicolas Richard



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A propos de cet article


Titre : LE DEVOIR D'EXECUTION PUBLIQUE de Nicolas Richard
Auteur(s) :
Genre : Fiction
Copyrights : Nicolas Richard
Date de mise en ligne :

Présentation

Une très brève biographie : La vie de Nicolas Richard est encore assez mal connue. On sait qu’il naquit mais la date n’est qu’approximative et qu’il fut tracassé pour ses goûts d’érudits. Il n’est pas le joyeux compagnon, franc buveur, satirique hardi auquel son œuvre pourrait faire croire et qu’une légende tend à présenter. Il publie un premier ouvrage (Les Cailloux sacrés, éditions Flammarion) puis un second (Week-end en couples avec handicap, éditions Les Petits Matins). Il fréquente Belleville où il côtoie le maître phonique Keuh Isde de Locaux (également nommé Caius Locus, prieur de Belleville) avec qui il signera Oeuvres Musicales Complètes, une somme en plusieurs tomes à paraître, dont le texte ci-dessous est extrait.

Nicolas Richard assume toute attache suspecte avec l’Industrie Itinérante de la Forguette Mi Noterie, avec l’Ecole Commerciale des Bêtes à Cornes, et est président de l’Ordre Tourangeot du Saint Epis-Tête de l’Abbaye de la rue Jules, mais refuse d’adoucir ses attaques contre l’Ecole Normale des Instituteurs de la Chanson et l’Establishment de la Clownerie Musicale.

Il vit de ses translations de romans populaires (Hunter S. Thompson, Nick Hornby, Richard Powers, Stewart O’Nan, Woody Allen, David Lynch, Tom Mc Guane, Richard Brautigan, Jim Dodge, Harry Crews, James Crumley, Stephen Dixon, Miranda July, …), mais en savant qui veut, délivré des soucis matériels, se donner tout entier à l’étude.

Il mourra en galante compagnie, au deuxième étage d’une auberge sise aux confins des quartiers Blaise et Charonne, et sera enterré au cimetière de l’Est Parisien dit du Père Lachaise.

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