ODM OTOMO - SOUTERRAIN PORTE VI


Enregistrement : 27/09/11

Heureux hasard de calendriers surchargés entre la périphérie nancéienne, Paris et la région lyonnaise, cet entretien initialement programmé pour l'ouverture de la sixième édition du festival Souterrain au début du mois de septembre 2011 s'est vu maintes fois repoussé. Une coïncidence bienvenue tant les sujets abordés au fil de ce jeu de questions et de réponses s'intègrent à merveille dans la thématique « Lumières digitales » de La Spirale.

Des corps sublimés des super-héros aux tentations messianiques qu'ils peuvent sous-tendre, de la force de l'image au Fou qui se laisse guider par une étoile, de la place des subcultures et des geeks dans l'imaginaire contemporain, jusqu'à l'entropie ambiante, Odm Otomo nous livre ici un véritable réquisitoire en faveur d'un futur multiple et magique. Une approche qui ne peut trouver qu'un écho enthousiaste sur l'eZine des Mutants Digitaux.

Propos recueillis par Laurent Courau.


Attention ! La dernière semaine de Souterrain Porte VI bat toujours son plein au moment où nous mettons La Spirale à jour, avec un programme des plus chargés... et entre autres artistes : Big Sexy Noise (avec Lydia Lunch) le mercredi 28 septembre, Double Nelson, Olivier de Sagazan, Suka Off, ODM et Cyberesthésie (avec Yann Minh) le jeudi 29 septembre, Tuxedomoon et Dj Morpheus le vendredi 30 septembre, la soirée Cabaret Rouge avec Materia Prima Art Factory, Tess Wassila et Jad Wio le samedi 1er octobre (liste non exhaustive). À ne manquer sous aucun prétexte !

Pour accéder au site officiel de Souterrain Porte VI :
. Souterrain-Totem.org



Vous avez choisi les super-héros comme thème de cette sixième édition de Souterrain. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

Tout d’abord, il est bon de préciser que le festival Souterrain - comme son nom le suggère - s’intéresse à mettre en lumière tout un pan de la création passablement sous-médiatisé, parce qu’appartenant à des mouvances considérées comme de la sous-culture par les grandes chapelles et officines de l’intelligentsia culturelle. Or, dans cette fameuse « sous-culture », émerge de nombreuses propositions bien souvent plus honnêtes, engagées et éclairées que les ersatz, resucée par la culture de masse.

Concernant le thème du corps - et de ses représentations dans l’imaginaire contemporain - cette réalité est encore plus frappante, tant il est vrai que l’occident entretient un rapport particulier et souvent ambigu avec le véhicule corporel. Aussi, après avoir appréhendé le corps érotique, le corps monstrueux, le corps artificiel, il devenait intéressant de s’attacher au corps sublimé, transcendé que représente la figure du héros et plus encore celle du super-héros. Ceci pour ce qui concerne l’impulsion initiale.

Ensuite, l’honnêteté me pousse à avouer une certaine envie de récupérer une imagerie née de la culture pop et de cette supposée sous-culture post-adolescente, très longtemps perçue comme immature et qui, aujourd’hui, se trouve subitement surmédiatisée. À la fois pour mon plus grand plaisir et pour mon plus grand désœuvrement. Une sorte de mode soudaine, qui me laisse à la fois en joie et circonspect. Et parfois même en colère, quand on voit comment on massacre certaines propositions. Thor par exemple ou pire Conan !

Quand on voit ça, on comprend qu’il devient impérieux de rendre à Dr Manhattan ce qui appartient à Dr Manhattan. (rire)

Doit-on y voir une forme de réponse au climat délétère qui caractérise notre époque, au fil de ses crises économiques et financières, de ses catastrophes naturelles et technologiques ?

Lorsqu’on pousse la réflexion, il y a sans doute une espérance derrière tout ça, oui. Mais, pour autant - et au risque de décevoir - elle n’est pas tant marquée par l’invocation de l’homme de la situation, qui serait en mesure de contrecarrer le naufrage annoncé, que par une volonté plus générale de « réenchantement ». Je ne suis pas en attente d’un messie – je me méfie des messies – encore moins d’un rédempteur. Il y a toujours quelque chose de fascinant larvé dans le cœur du rédempteur. Une forme de certitude autocratique, définitive. Une impériosité réactionnaire. Je me méfie du définitif, j’aime le doute, le mouvement, la faute. Car j’imagine que seule la faute nous renseigne et nous prouve que nous cherchons à nous dépasser, à devenir homme par tentative et tâtonnement.

Autant je comprends la rage impérieuse et compulsive face à l’injustice, qui peut faire de nous un Hulk ou un Serval potentiel, autant les belles âmes à la Captain America qui œuvrent et sont façonnées pour et par une idéologie dominante, m’exaspèrent. Non, plus prosaïquement, disons que tous nos rêves d’enfants ont étés brutalement piétinés. Nos espérances. Tout. Tout a été balayé, du Père Noël, en passant par Dieu, la métempsychose ou le corps astral. Et même si on tente de nous servir la soupe en image de synthèse, il ne nous reste que le réel. Mais attention je ne suis pas pessimiste pour autant, je crois à la magie permanente et omnipotente du réel. Ce qui est désespérant c’est ce que nous faisons de ce cadeau offert qu’est le réel. Alors que la vie est si courte et qu’il y a tant de terres à conquérir, d’espaces à défricher, de mystères à dévoiler.

Pour moi, la figure du héros ou du super-héros refléte cette possibilité de se confronter avec courage au réel. De vibrer avec cœur pour et contre le réel. Mais non plus à des fins de réussite personnelle, mais plutôt au service de quelque chose de plus grand, d’une idée, d’un sentiment supérieur, plus noble. Comme Prométhée qui ose provoquer le courroux des dieux pour apporter le feu aux hommes afin de les aider à avoir… plus chaud (rire) ou encore Lucifer qui provoque la même colère en ouvrant l’homme à la gnose, à la connaissance, le faisant sortir de l’animalité et de l’éternité, le plongeant dans la finitude terrorisante du réel. Mais en lui offrant - du même coup - la possibilité de devenir Dieu lui-même. La Super-puissance définitive (rire). D’un autre point de vue, il n’est pas inutile de rappeler que le héros ou le super-héros est aussi une histoire du corps et de la représentation. Une histoire d’image. Or, comme les enfants, j’adore les images, je suis fasciné par les images. Par la vision du réel et sa retranscription.

Il s’agit également d’une histoire du costume et mon fétichisme d’ancien rôliste me fait aimer les personnages, les costumes, les créatures. Enfin, il y a toujours cette histoire intime qui flirte avec la psychanalyse qui fascine chez le héros et le super-héros. Ce besoin de gloire et d’immortalité larvé dans le cœur d’Achille. La psychologie « asexuelle » d’un Peter Parker, cette limite à la frontière du mal, une sorte de résistance à la pulsion, d’un Batman et ce sans aborder les extrêmes de la névrose absolue d’un Rorchard. (rire)

Comme une tentative d'éveiller le surhomme qui sommeille(rait) en chacun de nous, un appel au dépassement de soi en réponse à l'atmosphère parfois apocalyptique de ce début de XXIe siècle ?

Réveiller le surhomme qui sommeille en nous ? Tout dépend lequel. Je n’oublie pas que la figure du super-héros est aussi celle de la volonté de puissance. Une idéologie qui a fait ses preuves au court de l’histoire. C’est toujours le problème du pouvoir, le problème de savoir si le cœur de l’homme qui le porte est en mesure de ne pas se laisser submerger par l’orgueil qui l’accompagne. Le super-héros est toujours le super-vilain de quelqu’un d’autre. Non ? Tout cela n’est finalement qu’une question de point de vue. L'éternelle question de savoir qui filme et où est placée la camera ? Quelle est l’idéologie cachée dans le paysage délimité par le cadre ?

Des héros, des super-héros, on en voit de plus en plus émerger ça et là et te dessouder une cinquantaine de personnes, sans scrupule, aucun, parce que persuadés de leur bon droit. Et bien moi, ça, et bien ça me donne envie de mettre des baffes et de devenir super-vilain (rire). Et là je me dis : « calme toi mon petit pépère, va pas faire ton rédempteur ça va faire désordre ». Plus sérieusement, venant de l’Est de la France je suis le témoin direct d’une remontée plus qu’inquiétante d’un fascisme ressuscité. D’un vieux rêve d’héroïsme en chemise brune et culotte courte.

Plus que jamais, la rentrée 2011 se distingue par une suite d'événements liés aux cultures alternatives avec notamment Souterrain Porte VI, la Borderline Biennale de la Demeure du Chaos, l'édition parisienne de l'Étrange Festival, voire même le quinzième anniversaire de La Spirale au mois de novembre. Où et comment situerais-tu aujourd'hui la frontière entre les subcultures et la culture de masse ?

À mon avis, la subculture n’a pas d’intérêt à rester une subculture engoncée dans ses oripeaux, si ce n’est celui de satisfaire un élitisme un peu snob et sans grande utilité. Non, la subculture a en premier lieu la vocation de résister. De se déterritorialiser pour citer Deuleuze. De quitter le territoire, pour devenir apatride et nomade. Pirate aussi. Et, de là, d’où qu’elle se trouve, de forger son caractère, sa pertinence et sa sincérité pour construire un « cheval de Troie » et regagner le territoire qui l’a bannie et ainsi devenir « Culture ». On le voit, c’est ce qui se passe.

Prenons les geeks par exemple, et bien pour moi qui était ado dans les années 80 et qui ai été nourri au Trium Vira : jeu de rôle, jeux vidéos et culture de genre - qui ai vu naître Goldorak, Advanced Dungeon & Dragon et le ZX81, trois chocs culturels énormes dans l’histoire de l’humanité - et bien, à cette époque, nous étions des choses honteuses, des dégénérescences monstrueuses, sortes de larves infréquentables et asexuelles, inadéquates, à la limite du dérèglement mental. Et bien, aujourd’hui toute notre culture a pris le pouvoir, au point qu’ il est du dernier chic d’avoir son geek chez soi pour donner une valeur ajoutée a une soirée réussie.

On voit le même phénomène se produire pour le punk, le tatouage au encore le « new fetish » ou le « new burlesque ». Même le SM est tendance.

Et comment envisages-tu le rôle d'une manifestation telle que Souterrain dans le contexte culturel actuel ?

Le rôle de Souterrain est précisément d’être l’un de ces « chevaux de Troie ». Une porte. Une ouverture qui tient lieu de passage entre sub-culture et culture. On remarquera que Lady Gaga est également une porte, si on y va part là. Mais, ce qui différencie Lady Gaga de Souterrain c’est que, pour nous, il ne s’agit pas de propager seulement l’enveloppe, la forme. Ce qui est déjà énorme en soi. Il ne faut surtout pas sous-estimer le pouvoir des images, je suis une de ses principales victimes. (rire) Il s’agit de contribuer à distiller le souffle. Gaga est passé de la sub-culture à la pop-culture. Et, renforcée par son statut de star, elle n’est plus qu’image, qu’icône pop. Il n’y a plus rien à espérer et à investir. Ce qui ne l’empêche pas pour autant de contaminer.

En revanche, il s’agit pour nous de ne pas vider les images de leur substance. De rester des artisans. Des gardiens du temple. Ce afin de nous permettre - peut-être – d’Anticiper, de saisir notre avenir, un peu, et de chercher à le faire « entrapercevoir ». Un peu. Et au fond ce n’est pas si difficile de saisir l’avenir, il suffit de s’attacher au maintenant, là, ici, et imaginer un nombre d’occurrences probables. Une mancie à bon compte que j’appellerais l’anticipation. Souterrain est un festival d’anticipation comme il existe une littérature d’anticipation. En revanche, on ne peut pas non plus tout donner, sinon le public se brûlerait. (rire) Il s’agit de distiller, d’accompagner, de commenter. Il s’agit de garder encore enfoui une part du mystère pour plus tard.

Ne revenons pas en détail sur l'ensemble de la programmation de Souterrain Porte VI que les lecteurs de La Spirale peuvent découvrir sur le site officiel de l'événement, mais j'aimerais que tu nous parles de certaines soirées bien particulières, chères à ton coeur et tes neurones, et notamment de la reformation tout à fait exceptionnelle de Kas Product, un des groupes les plus novateurs et les plus excitants de la scène française des années 80...

Pour cette édition, nous avons voulu surprendre par une cassure de rythme. En fait, pour être plus clair, nous rappeler que Souterrain est d’abord et avant tout une exposition. Cela peu paraître idiot mais au cours des éditions précédentes, l’art vivant avait pris tellement le dessus qu’on avait fini par l’oublier. Donc, fort de ce constat, j’ai pensé qu’il fallait grossir le nombre d’exposant et à l’inverse réduire et réorganiser, non pas le nombre de performance mais la répartition et les formats.

Des formats plus courts, des performances ou des happening plus compacts au lieu de longs spectacles. Et surtout, des concerts tous les soirs, pour maintenir les spectateurs en état de recevoir, en désir de fête et de découverte. De là, s’est suivie une programmation de groupes constitués de héros pour nous. Tant qu’à faire. (rire) Kas Product, tu l’as dit, qui a initié une chose énorme dans notre ville. A savoir, l’envie de créer des groupes et faire naître une scène locale inventive, audacieuse, impertinente qui aura donné autant de groupes cultes tel que Oto, GN, Double Nelson, Dick Tracy, des labels Les Disques du Soleil et de L’acier, Ici d’Ailleurs, la boutique Wave etc… des héros je te dis. (rire)

Pareil pour Tuxedomoon, Lydia Lunch ou encore Morpheus Secrets (derrière lesquels est blotti Minimal Compact). Bon, pour Kas, la chose n’a pas été si simple, tu l’imagines. Parce que si Spätsz habite toujours Nancy, Mona vit aux États-Unis et le groupe n’avait pas du tout comme projet de se reformer. C’est donc cinq mois de travail au corps et aujourd’hui tout le monde est ravi. Pour preuve, cela va se solder par… trois nouveaux titres !

Quoi qu’il en soit, je dirais pour moi que la soirée Kas Product, Anthony Rother sera définitivement un grand moment mais aussi le concert de Big Sexy Noise, la soirée Tuxedomoon-Morpheus Secret. Mais on peut dire aussi : l’Amazing Cabaret Rouge, la soirée Catch (qui était juste MONUMENTALE), Chloé, la Cyberesthésie de Yann Minh, Olivier de Sagazan, Suka Off… tout en fait ! (rire)

L'éditorial qui ouvre le site officiel de Souterrain Porte VI se conclue par un appel à rire à la face du chaos. Doit-on y voir une forme d'optimisme, un refus de se laisser gagner par les pulsions anxiogènes qui caractérise notre époque ou au contraire de désinvolture lorsque tout est perdu ?

Les deux en fait. Ou plutôt, la désinvolture de l’enfant dans un premier temps, qui rie en élaborant des hypothèses, qui rêve et imagine de quoi demain sera fait mais qui au fond l’ignore et ne rêve que d’une chose, pouvoir le vivre. D’un autre point de vue, c’est le rêve du fou dostoïevskien qui ne s’échappe pas devant les flammes de la maison qui brûle. Parce qu’il sait qu’il y a une énigme plus importante que le brasier. Une énigme qu’il convient de résoudre.

En fait, c’est le Fou du tarot des bohémiens. L’arcane zéro qui s’ouvre sur le monde et qui le referme à la fin du voyage. Celui qui ne peut se laisser gagner par la pulsion anxiogène. Soit parce qu’il ignore la Nature du danger, soit parce qu’il s’est persuadé que ce danger n’est rien, bien qu’inévitable. Le fou lève les yeux au ciel parce qu’il se laisse guider par une étoile. Tu sais lorsque l’on nomme sa compagnie Materia Prima, c’est qu’on a pris un pari fou à la face du chaos. Celui de chevaucher son échine comme on chevaucherait le dos d’un tigre. Beau et effrayant.

En résumé, quelle est votre vision de notre futur commun et humain, depuis les friches de Maxéville ?

Les hommes sont, par nature, des mages. Si nous ne faisons pas tout péter par notre puissante magie - par un choc en retour mal anticipé - je suis confiant. On avance, on apprend, on se perfectionne. Doucement, certes – 500 000 ans pour arriver là ou nous en sommes - mais quand même. Il faut quand même se rendre compte que - par notre intermédiaire - nous avons au moins la certitude que l’univers a conscience de lui-même. C’est incroyable ! Non ? Moi je trouve ça incroyable. Je pense que si le pire reste à venir, le meilleur aussi, et des découvertes incroyables nous attendent encore. Alors partons donc à la découverte de ces choses et parions sur notre génie, parions sur la vie.


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