JEAN-MICHEL TRUONG - INTERVIEW 2.0


Enregistrement : Archives de La Spirale (1996-2008)

Domestication de l'homme par la machine, effondrement des institutions sociales, vieillissement des populations, utilitarisme et calcul de la valeur d'une vie humaine... Jean-Michel Truong analyse le chaos contemporain pour nous entraîner à nouveau sur la piste d'un avenir inquiétant, digne des pires cauchemars cyberpunks.

Propos recueillis par Frédéric Audran.


Vous avez analysé avec pertinence l'hydre Internet dans votre roman Le successeur de pierre, ainsi que dans votre essai Totalement inhumaine. Quel regard portez-vous sur l'évolution du réseau, à l'heure où les accès haut débit explosent et au moment où les cours des actions d'AOL ou Yahoo remontent. Et quelles sont selon vous les prochaines surprises qui nous attendent ?

Comme je le pressentais dans Totalement inhumaine, c'est dans le domaine de la téléphonie mobile dite de "troisième génération" que les choses vont se passer. Tout y est en effet en place pour un nouveau cycle hystérie-bulle-panique : des opérateurs de télécom impatients d'amortir enfin les sommes énormes englouties dans l'achat de licences UMTS, des investisseurs impatients de placer leurs capitaux qui ne trouvent plus pour l'instant d'emplois rémunérateurs, et des épargnants impatients de se faire tondre.

Vos idées sont nettement dans l'air du temps. On les retrouve partout, et notamment au cinéma au travers de films tels que la série des Matrix, mais vous semblez être le seul à les rendre intelligibles : l'intelligence artificielle est la prochaine étape de l'évolution, la domestication de la machine par l'homme est plutôt inversée, l'ultra libéralisme, etc. Pourquoi sommes nous si réticents à les accepter ou à simplement à les comprendre ?

Il nous est difficile, à nous maîtres du monde, à qui Dieu en personne délégua sa souveraineté sur toute chose ici-bas, de reconnaître que tout ceci n'était qu'un mythe, que nous ne sommes en réalité qu'une étape de l'évolution de l'Univers. Toute l'histoire de la philosophie occidentale a consisté à transformer en une essence, un état stable, voire éternel, ce qui n'était jamais qu'une transition de la matière : l'homme. Quelque part entre Parménide et Platon, nous avons saisi un cliché instantané du procès humain, et nous sommes dit : "c'est bien nous". Depuis, tout l'effort des philosophes a été de retoucher ce portrait, d'en accentuer les traits, d'en atténuer les imperfections. Dans cette manipulation visant à figer l'homme dans une représentation - en gros celle que, de génération en génération, colportent les humanistes s'est perdu le souvenir du mouvement, de la cinétique dans laquelle ce cliché s'inscrivait. Les philosophes : des spectateurs pressés qui croient qu'une photo de tournage les dispense de voir le film.

Dans Eternity Express, vous tentez de décrire le futur qui nous attend avec notamment des soucis démographiques insolubles en Occident et toujours des flux migratoires importants (les vieux riches au soleil et la main d'oeuvre bon marché en Europe). Ce nouvel équilibre est il inéluctable selon vous ? Que faudrait-il que les politiques mettent en place pour éviter cette situation ? En ont-ils seulement les moyens ?

Il faudrait en premier lieu que les politiques se décident à examiner le problème dans toute son étendue, et non par le petit bout des lorgnettes nationales comme ils le font en ce moment. Toutes les solutions avancées présupposent que notre démographie évoluera sous le seul effet de la natalité et de la mortalité naturelles. On évacue totalement l'impact des flux migratoires internationaux. Tout se passe comme si, pour nous en protéger, nous comptions une fois de plus sur nos douaniers, qui nous ont si bien gardés, on s'en souvient, des isotopes radioactifs de Tchernobyl. Or, le vieillissement des populations est un phénomène mondial, qui provoquera des exodes d'une ampleur jusqu'ici inconnue des jeunes des pays pauvres vers nos nations vieillissantes. Une fois encore, nos dirigeants ont choisi de penser localement un phénomène global.

Comment voyez-vous le système de la sécurité sociale et des retraites en France dans quelques années, le système actuel semblant voué à l'échec ?

Nous vivons en ce moment l'âge d'or de nos institutions sociales. Et je dis ceci en étant parfaitement conscient de leurs criantes injustices. Mais dans quelques années, la plupart d'entre nous parleront avec nostalgie de cette époque où même les plus pauvres disposaient d'un revenu minimum et d'une couverture médicale universelle.

Vous fustigez l'usage de la valeur de la vie humaine dans le poids des décisions économiques et politiques. Une notion utilisée depuis longtemps en sciences économique. Cette valeur intrinsèque, attribuée par l'ensemble de la société sur la valeur d'une vie humaine, passe du simple au double dans les pays développés. N'est-il pas indispensable d'effectuer des arbitrages lors de prises de décisions concernant les risques publics, afin d'augmenter l'efficacité de ces actions ? L'état ne peut par exemple envisager de financer sans limites la recherche médicale pour des maladies concernant une minorité de patients, alors que son intervention dans d'autres domaines sauverait davantage de vies humaines. En bref, ces arbitrages ne sont-ils pas indispensables bien qu'encore tabous ?

C'est la thèse que défendent les utilitaristes, et que pratiquent tous les jours, dans le secret de leurs cabinets, ceux qui nous gouvernent. On y pèse les vies, on détermine celles qui ont plus de poids et celles qui en ont moins, et on tranche en faveur des unes au détriment des autres. Ce faisant, sans le savoir, nous remettons en cause le fondement même de notre civilisation. L'homme en effet commença à se civiliser le jour où il renonça aux sacrifices humains. Pour Hésiode, il est l'animal qui ne se repaît pas de son semblable. La tradition juive, quant à elle, interdisait de sacrifier la vie d'un seul homme pour en sauver un plus grand nombre car, expliquait le Talmud à ces derniers : « qui vous dit que votre sang est plus rouge que le sien ? » C'est là l'essence même de la justice : toutes les vies se valent, ou, comme le dit le philosophe américain John Rawls « chaque personne possède une inviolabilité fondée sur la justice qui, même au nom du bien-être de l'ensemble de la société, ne peut être transgressée. » La période de pénurie de ressources qui s'ouvre du fait des bouleversements démographiques planétaires va mettre à l'épreuve cette conception de la civilisation : nous aurons à choisir entre le maintien d'un certain standard de vie et celui d'une certaine idée de l'homme et de ses droits.

La canicule estivale correspondrait-elle, selon vous, aux prémisses d'une mise en place d'une politique "cynique" de nos gouvernements ? Quelque chose comme un "moyen de régulation économique" ?

Ces 15000 vieillards ne sont pas morts lynchés par des foules de jeunes exaspérés par le coût de leur survie. Ils ont été les victimes d'une longue série de décisions politiques, d'arbitrages budgétaires, rendus au nom du "plus grand nombre", qui les ont fragilisés au point de les rendre vulnérables au premier écart un peu exceptionnel de température. On n'est pas allé jusqu'à les euthanasier, on s'est contenté de les exposer aux intempéries et de laisser la nature faire le reste.

Concernant les "utilitaristes", croyez vous qu'ils puissent être destitués des cabinets ministériels ?

Non. Pas par la voie du suffrage universel en tout cas, puisque c'est précisément au nom du "plus grand nombre" qu'à droite comme à gauche ils sévissent.

Que pensez vous du mouvement altermondialiste et de leurs idées ?

Ils ont le mérite d'essayer de remettre au centre de la politique l'homme concret, et non l'homme "statistique", cette fiction derrière laquelle s'abritent les utilitaristes. Cela dit, je soupçonne que dans leurs rangs composites se dissimulent aussi quelques opportunistes malins, qui ne rêvent que de devenir califes à la place du calife.

Dans un article sur votre site, vous dites - je cite - que « certains choix législatifs, singulièrement parmi les plus populaires, réductions d'impôts ou de temps de travail, ont le potentiel d'armes de destruction massive. » Pouvez vous expliciter votre pensée ?

Quelqu'un devait bien finir par payer pour les 35 heures de Jospin et pour les réductions d'impôts de Chirac. Ces grands cyniques devaient bien se douter que ces mesures, faites pour complaire à leur clientèle électorale, affecteraient comme toujours les plus vulnérables, ceux qui ne peuvent pas se faire entendre. Ce qu'ils n'avaient pas prévu, c'est qu'il en crèverait autant en aussi peu de temps, donc de manière aussi spectaculaire. Le propre des décisions politiques, c'est qu'elles sont lentes à déployer leurs effets. Leurs auteurs ont le temps de décamper. Voyez l'amiante. Cette fois, c'est raté : on a 15000 cadavres sur la place publique, et leurs assassins ont encore le doigt sur la gâchette.

Vous revendiquez à juste titre que des « études d'impact sur la vie humaine, préalablement à la promulgation de toute nouvelle loi de Finance » soient diffusées au grand public. Pensez-vous le grand public soit prêt à entendre cela ?

Non, mais raison de plus pour le faire.

Sur quels projets travaillez vous ? Roman, nouvel essai ? Et quels en seront les thèmes principaux ?

Rien de très arrêté pour le moment. Le thème sera celui de l'évolution de la nature humaine. Quant au genre, essai ou roman, je balance encore.


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Titre : JEAN-MICHEL TRUONG - Interview 2.0
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Genre : Interview
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Jean-Michel Truong - Une interview tirée des archives de La Spirale.

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