JEAN-MICHEL TRUONG « REPRENDRE - NI SANG, NI DETTE »


Enregistrement : 12/11/2018

Et si nous passions de la fiction aux solutions ?

À l’occasion de ce troisième entretien publié sur La Spirale, Jean-Michel Truong revient sur Reprendre - Ni sang, ni dette. Un essai paru en 2013, au travers duquel ce pionnier de l’intelligence artificielle, cogniticien, consultant en innovation, spécialiste de la Chine et romancier, explore et propose une autre voie pour permettre à la France – et à sa suite à l’Europe – de se libérer de toute dette, présente et future.

Un long et riche échange qui nous aura permis d'évoquer des sujets tant économiques qu'idéologiques, le Zeitgeist ou l'esprit du temps - vu depuis la France, mais aussi depuis la Chine - ou encore les déclarations alarmistes d'Elon Musk sur l'intelligence artificielle et les nombreux défis qui se dressent face à nos sociétés humaines, pour finir immanquablement par nous en retourner vers la question centrale du lien social.


Précédentes interventions de Jean-Michel Truong sur La Spirale :

J.M. Truong « Chaos contemporain & cauchemars cyberpunks »
J.M. Truong « Totalement inhumaine »

Quelques ouvrages de Jean-Michel Truong :

Reprendre - Ni sang, ni dette (2013)
Eternity Express (2003)
Totalement inhumaine (2001)
Le Successeur de pierre (1999)
Reproduction interdite (1988)

Propos recueillis par Laurent Courau.
Portrait de Jean-Michel Truong par Claude Truong Ngoc (2017).





La revue Mutation et le web-magazine La Spirale, pour lesquels j’ai le plaisir de vous poser ces quelques questions, tentent de s’orienter sur les solutions, ou du moins les pistes de solution, plutôt que les problèmes de notre époque accélérante. Je propose néanmoins que nous commencions par évoquer les menaces pesant sur nos sociétés et nos modes de vie. De nombreux commentateurs s’accordent pour pointer le dérèglement climatique, les inégalités extrêmes en matière de richesses, l’épuisement des ressources naturelles. Une liste que l’on peut accompagner et subdiviser, quasiment à l’infini, par d’autres thèmes tels que l’incurie de nos dirigeants, la sauvagerie de la finance et du trading de matières premières, etc. Que pensez-vous de cette liste et a fortiori qu’est-ce qui vous inquiète le plus en ce début de 21e siècle ?

La liste que vous amorcez n’est pas un inventaire de menaces, mais une énumération de problèmes qui, s’ils n’étaient pas identifiés comme tels, pris en compte et résolus, constitueraient des menaces. En soi, un problème n’est pas une menace, c’est un défi. Il ne devient menace que si le défi n’est pas relevé. Ce qui me conduit à proposer un critère de hiérarchisation : les problèmes les plus prioritaires – ceux dont la résolution conditionne celle de tous les autres – sont ceux qui affectent l’identification et l’évaluation des problèmes, leur prise en compte et notre capacité à les résoudre : problèmes de formation d’une conscience commune, problèmes de volonté politique, problèmes d’intelligence collective. Et quand nous poussons plus avant encore cette mise en facteur, en quête du problème des problèmes, vient le mot « lien ». À la source ultime de tous les problèmes contemporains se trouve le mécanisme de dissolution systématique du lien social, – de « dissociation des communautés » contrastant avec la « coalition des appareils » décrit au chapitre 10 de Totalement inhumaine – dont le but est, pour faire place nette aux réseaux des élites mondialisées, de disloquer les nôtres. La mère des menaces est celle qui résulterait de la réussite de ce projet, que Bourdieu décrivait comme la « destruction méthodique des collectifs [...] visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. »

Vous utilisez ici le terme de « projet » pour désigner, je vous cite, « le mécanisme de dissolution systématique du lien social afin de faire place nette aux réseaux des élites mondialisées ». Ce qui amène une réflexion immédiate. À quel point s’agit-il, selon vous, d’un projet réfléchi, mûri et concocté par des think-tanks, leurs experts et des groupes d’intérêt au service des élites mondialisées que vous évoquez ? Ou y discerneriez-vous plutôt une forme de « main invisible », d’égrégore spontané du marché pur ? Bien que d’apparence naïve, la question me semble essentielle dans le contexte actuel d’engouement pour les théories du complot.

Pour user d’une expression à la mode, c’est « en même temps » la conséquence d’une pensée délibérée et la résultante des actions que cette pensée inspire, façon main invisible, à une multitude d’agents pour la plupart inconscients de l’origine et même de l’existence des impulsions qui les traversent. J’ai disséqué cette mécanique dans Totalement inhumaine, en montrant comment la pensée d’un seul – le psychologue et économiste Friedrich Hayek – avait progressivement diffusé dans le corps social au point d’en expulser les idéologies concurrentes – le mercantilisme, le libéralisme, le communisme – et d’en reconfigurer la morphologie comme la physiologie en un organisme totalement nouveau : le « néolibéralisme ». À l’origine il y eut donc une seule voix, d’abord relayée par une organisation ad hoc, la Mont Pelerin Society, puis amplifiée par un nombre toujours plus important de think-tanks et de groupes d’intérêts, comme le Bilderberg Group, jusqu’à infecter, façon virus, des orbes de plus en plus éloignées de l’épicentre. À un moment, ce virus parasite tellement d’agents qu’il n’est plus identifié comme tel. Nul n’a plus conscience d’être malade. L’exception est devenue lot commun, l’inouï ritournelle. Professeur, chercheur, consultant, chef d’entreprise, politicien, essayiste, journaliste, chacun parle et agit comme il le sent, sans avoir conscience d’agir et parler comme le virus l’exige –  ce que j’appellerais volontiers la liberté d’être conforme. Ce qui a débuté comme action délibérée se perpétue désormais de façon totalement inconsciente. Il n’y a pas de complot, juste la mise en phase spontanée d’une multitude de pulsations individuelles. 

Outre les points déjà évoqués, certains n’hésitent pas à désigner l’intelligence artificielle comme l’un des principaux, sinon le principal danger qui menacerait l’humanité. Je pense notamment à Elon Musk. En tant que spécialiste du sujet, auquel vous avez consacré plusieurs ouvrages, et ancien entrepreneur du secteur à la tête de Cognitech, comment réagissez-vous à ces discours alarmistes ? Sinon en soulignant le caractère inéluctable de la chose ? Sourire.

Vous me demandez de prendre position sur la question du danger mortel que constitueraient pour l’humanité les dragons et les zombies. Il n’existe rien de tel dans l’univers connu – sauf bien sûr à considérer comme réels les personnages de dessins animés. Je n’élaborerai donc pas. Mais bien sûr, Elon Musk est libre d’y croire. Je le sais intelligent et soupçonne donc qu’il n’y croit pas par conviction intime, mais par pur intérêt financier. Sourire.

Depuis de longues années, vous partagez votre vie entre la France et la Chine. Comment est-ce que les Chinois perçoivent notre époque ? Bien que ne connaissant pas le pays, j’ai tendance à imaginer des nuances importantes vis-à-vis du climat anxiogène, sinon désespéré, qui règne en France ?

Vous allez trouver que je me défile une fois encore, mais je ne résiste pas à citer ce dicton chinois : « L’étranger qui a voyagé un mois en Chine écrit un livre. Celui qui y a travaillé dix ans écrit un poème. Celui qui y vit depuis vingt ans se tait. » J’y ai vécu vingt-sept ans. J’ajoute que les Chinois sont un milliard et demi, et que les quelques dizaines à peine qu’au cours de toutes ces années j’ai eu le privilège de côtoyer suffisamment pour qu’ils me confient quelque chose d’eux-mêmes m’ont paru aussi divers dans leurs perceptions et aussi contrastés dans leurs jugements que nous pouvons l’être.

Ces réserves posées, je me risque à vous livrer deux opinions : D’abord, les Chinois sont encore plus avancés que nous sur la voie de la « dissociation des communautés, coalition des appareils. » Un des personnages du Successeur de pierre dit que la Chine est « la patrie naturelle du libéralisme dans ce qu’il a de plus barbare, à la fois son berceau, son temple, son laboratoire et son musée des horreurs. » Je suis d’accord avec lui. Ensuite, sous l’apparence d’une nation  « sûre d’elle et dominatrice » sourd dans toutes les strates de la société chinoise une angoisse aussi poignante qu’inexprimable – d’autant plus poignante qu’il est impossible de l’exprimer. Cette pression souterraine finira par trouver un débouché collectif, bien avant que celle qui étreint les citoyens ubérisés des sociétés occidentales ne suscite, éventuellement, un désir de changement. N’oublions pas que nombre de Chinois ont encore l’expérience concrète d’une révolution, quand chez nous elle n’existe plus qu’à l’état de mythe. Au demeurant, le pouvoir actuel, avec Xi Jinping à sa tête, ne s’y trompe pas, qui, dans l’espoir sinon d’enrayer, du moins de ralentir le processus, a amorcé une reprise en mains orwellienne de la population.

Puisque vous évoquez une reprise en main orwellienne des populations chinoises, je suis très curieux de connaître votre point de vue sur le système de notation des citoyens prévu pour 2020 et actuellement en phase de test, si je ne m’abuse ? Sur l’efficacité de sa mise en place, son impact et la manière dont il est ressenti par les premiers concernés ?

Je n’ai pas d’informations quant à son déploiement, mais permettez à l’expert en informatique de douter que ce système voie le jour à un horizon prévisible.  Mais comme vous savez, point n’est besoin qu’il soit réellement mis en place. Pour atteindre le but visé, il suffit que ceux contre qui il est dirigé soient convaincus de son existence. Il n’y a pas d’œil dans la tombe, mais qu’importe, si Caïn le croit ?

Qu’est-ce qui a motivé votre implication dans le débat politique et l’écriture de Reprendre - Ni sang ni dette, en quittant, comme le souligne votre biographie sur Wikipedia, la posture analytique froide dans laquelle vous vous cantonniez jusque-là - en tant qu’auteur ? Pour avoir écouté certaines de vos conférences sur le sujet, on vous sent autrement impliqué à travers ce sujet.

Une cause de fond et une circonstance déclenchante. La première – peut-être liée au sentiment que le temps commençait à m’être compté – était la conviction de plus en plus prégnante que je ne pouvais quitter la scène sans y avoir ajouté une pierre, fût-elle modeste, à l’édifice commun. Qui se contente d’être spectateur du monde aura vécu pour rien. Quant à l’étincelle qui alluma la mèche, ce fut, au tout début de la campagne présidentielle de 2012, le spectacle de candidats à l’office suprême débattant de leurs solutions pour la France, avec des propositions aussi bouleversantes que le permis de conduire à seize ans, alors que déjà couvait la crise financière qui allait détruire l’épargne et les vies de millions de personnes – figures contemporaines des théologiens byzantins débattant du sexe des anges tandis que les Ottomans démantelaient les portes de la ville. J’ai dit ailleurs le scandale qui fut le mien en découvrant la médiocrité de cette classe politique «  en mode psalmodie en boucle des mêmes mantras fatigués, avec une équipe sortant de dix ans aux affaires sans avoir rien vu venir, une autre de dix années d’opposition sans une seule idée neuve, et une classe médiatico-intellectuelle en mode comptage de points, façon Roland-Garros, tandis qu’aux extrêmes on affutait les couteaux. » J’étais certain de pouvoir proposer mieux. Nous sommes comme ça, nous autres écrivains : naïfs et culottés.

Jusque-là, quelles furent les réactions des journalistes, des universitaires et surtout des politiques à vos propositions ?

D’abord quelques données factuelles. Reprendre – Ni sang ni dette a été tiré en 2013 à 850 exemplaires, ce qui était très ambitieux s’agissant de ce qu’on peut qualifier, en dernière analyse, d’essai de finances publiques. Sur ce total 276 furent envoyés, au titre de la promotion, à la presse et surtout à la quasi totalité des membres des Commissions des finances du Sénat et de l’Assemblée, à tous les dirigeants nationaux des syndicats ouvriers et patronaux et à un certain nombre de personnalités de la haute administration, de la finance et de l’université. 574 exemplaires furent finalement mis en vente. À ce jour, il s’en est vendu 431. L’éditeur, rentré dans ses frais, n’est pas mécontent. Quant à l’auteur, qui à cette occasion a noué maints contacts utiles, et dispose encore de douze douzaines d’exemplaires pour soutenir son activité militante, il est comblé.

Quant aux réactions :
- silence quasi total de la classe politique et de la presse – on peut lire les rares exceptions sur mon site à la page : https://bit.ly/2SEc3nh
- attribution du Prix de l’Impertinence par un jury de professeurs d’économie du CNAM 
- retours positifs et souvent argumentés des lecteurs, voir : https://bit.ly/2OiVqKl
- demandes d’éclaircissements sans lendemains de la part de représentants d’institutions comme la Cour des Comptes, de partis politiques comme Les Verts ou d'associations comme le Mouvement français pour un revenu de base. 
- quelques conférences pour des associations, comme à Quimper. Vidéos et slides ici : https://bit.ly/2SCQp2B

Ce qui somme toute est un début encourageant, si l’on veut bien se placer du point de vue d’un planteur qui espère  des récoltes à vingt ou trente ans. Les semis de mes premiers romans, Reproduction interdite (1988) et Le Successeur de pierre (1999) arrivent à peine à maturité. Ceux d’Eternity Express (2003) donnent tout juste leurs premières fleurs. Pour moissonner ceux de Reprendre – Ni sang ni dette, rendez-vous donc en 2040 ! Et ne me dites pas qu’à cette date je ne serai plus là pour en jouir. Je suis le scion d’une lignée de planteurs du delta du Mékong. Un de mes grands-oncles expira à 88 ans passés, au retour d’une journée passée à repiquer des plants de manguiers.  

Pensez-vous qu’il nous sera un jour possible de nous débarrasser des prédateurs financiers qui pèsent sur la plupart de nos sociétés humaines, en appliquant notamment vos recettes exposées dans Reprendre - Ni sang ni dette, sans passer par un choc systémique de grande ampleur, qui engendrerait immanquablement de grandes souffrances parmi les populations les plus fragiles ?

C’est précisément la contrainte que je me suis imposée en concevant la réforme de Reprendre : se libérer du joug de la finance certes, mais sans faire couler le sang. Ni sang, ni dette. Sera-ce possible un jour ? Oui, à condition que nous parvenions à restaurer le lien social. C’est là que nous rebouclons sur votre question du début.

On ne saurait trop vous rejoindre sur la nécessité et l’importance d’une restauration du lien social, alors même que les postures identitaires se trouvent exacerbées de toutes parts. Vous évoquez ce point dans L’Homme, entre chien et loup, au travers du concept de « Kriegsweh, ce désir et cette terrifiante nostalgie de guerre qui s'empare des désemparés ». L’application de la méthode d'abolition du déficit public et de la dette évoquée dans Reprendre - Ni sang, ni dette participerait à cette restauration. Pensez-vous à d’autres axes de travail à privilégier pour éviter une possible « guerre de tous contre tous » ? À titre d’exemple, notre rédaction est, bien entendu, convaincue du besoin urgent d’un renouvellement de la sphère médiatique et de l’émergence d’outils d’information, en tant qu’instruments de pensée, de représentation et de partage, adaptés à  notre époque…

... et je suis sûr que si nous interrogions les garçons coiffeurs, les divas d’opéra, les éleveurs de porcs bio, les pilotes de navettes spatiales, les assistantes maternelles ou les retraités de la SNCF, ils nous feraient part, avec la même conviction, du « besoin urgent » de ceci ou de cela. La « guerre de tous contre tous », c’est d’abord celle que nous nous livrons les uns les autres pour l’accès aux mêmes ressources rares. Le maintien artificiel de cet état de précarité parmi les gouvernés est une composante majeure de l’arsenal des gouvernants. ll n’est pas de coopération possible entre bêtes affamées. C’est pourquoi je pense que la restauration du lien social doit commencer par l’affranchissement du joug de la dette publique en distribuant à chaque citoyen un capital suffisant pour lui permettre de reprendre l’initiative. Dans Reprendre – Ni sang ni dette, je montre comment la réaffectation des 200 milliards par an de subventions publiques sans contreparties aux entreprises du CAC40 permettrait de doter chaque citoyen français en âge de travailler d’un capital de 56 000 euros. Avec Alain Bonnet et Jean-Paul Haton, nous avons créé Cognitech, la première entreprise européenne d’intelligence artificielle, avec cinq fois moins.

Sourire. Pour le moment, ce ne sont pas les garçons coiffeurs, les divas d’opéra, les éleveurs de porcs bio, les pilotes de navettes spatiales, les assistantes maternelles ou les retraités de la SNCF, mais le plus souvent des médias indépendants comme le nôtre qui s'efforcent de relayer des initiatives comme la vôtre et ainsi participer à la restauration d'un lien social. Si on attend que M6, TF1, France2, Le Monde ou BFM TV s'en fassent les relais, ça risque bien malheureusement de prendre du temps et on le déplore. Plus sérieusement, que peut-on faire pour soutenir votre initiative, au-delà de relayer vos propos et d'inciter - vivement - nos lecteurs à acquérir votre ouvrage ?

Relayer et inciter est déjà bien, et probablement le maximum qui puisse être fait dans les circonstances présentes. Les Grecs de l’Antiquité avaient un mot pour désigner ce moment critique où toutes les circonstances favorables au succès d’une action sont réunies : kairos  (καιρός), que les Anglais traduisent par momentum – ce n’est pas un hasard si ce sont deux peuples marins, qui savent déceler dans les vents et les vagues l’instant propice pour border les écoutes et prendre le large. Il ne faut pas se tromper : un faux départ peut tuer un projet. Voyez le Mouvement français pour un revenu de base, renvoyé en cale sèche pour avoir cru son heure arrivée, lors de la dernière présidentielle, alors même que son calfatage n’était pas parfait et son gréement pas clair.

En attendant ce moment fatidique, Reprendre – Ni sang ni dette, tout détaillé et précis qu’il paraisse à première vue, a encore besoin d’énormément de travaux préparatoires. Il a besoin d’experts plus que de militants – de militants experts ou d’experts militants, si vous préférez. Je cherche par exemple à rencontrer des chefs d’entreprises ou leurs commissaires aux comptes pour évaluer, chiffres réels en mains, l’impact des dots liées à leurs salariés sur la sécurité financière de leurs boîtes; il faudrait également regarder de près la compatibilité de cette réforme avec le droit européen, et plus généralement la faisabilité juridique de son extension à l’ensemble de l’Union européenne; il faudrait examiner dans quelle mesure cette extension pourrait être financée par un prêt de la Banque centrale européenne; il faudrait évaluer sa recevabilité par les syndicats; sa compatibilité avec les programmes des partis politiques; il faudrait... il faudrait... il faudrait plus de temps que ce qu’il me reste à vivre, il faudrait que je trouve quelqu’un à qui passer le relais.
 
À la fin du Phèdre, Platon évoque les écrits, ces feuilles qui à l’automne tombent de l’arbre, abandonnées à elles-mêmes et aux caprices du vent. Contrairement à la parole qui reste toujours reliée à son locuteur, l’écrit se sépare de son père qui n’est plus là pour le soutenir, l’expliquer, venir à son secours. Je suis un géniteur qui a eu un enfant sur le tard, et cherche un tuteur pour le soutenir après lui. 

Eternity Express, votre dernier roman, est paru en 2003. Qu’est-ce qui vous a amené à délaisser ce genre littéraire ou, pour le dire autrement, à privilégier des essais tels que L'Homme, entre chien et loup, paru dans De qui demain sera-t-il fait ? (2008), et bien sûr Reprendre - Ni sang, ni dette (2013) ?

L’expérience de Totalement inhumaine, où je développais sous forme d’essai les thèses exprimées d’abord sous forme romanesque dans Le Successeur de pierre, fut déterminante. Le roman avait consommé huit ans de recherches et deux années à temps-plein d’écriture. L’essai quant à lui fut expédié d’un jet en neuf mois. Mon travail en Chine devenant de plus en plus accaparant, il n’était plus pensable de recourir à des congés sabbatiques, comme je l’avais fait pour Reproduction interdite et Le Successeur de pierre. Ajoutez à cela, je l’ai dit plus haut, la conscience du temps qui file, des moyens intellectuels qui déclinent, et la conclusion vint d’elle-même : pour exposer ce qu’il me restait encore en arrière-boutique, je devais recourir aux formats courts.

Reprendre - Ni sang, ni dette est toujours disponible sur Amazon, qui me signale qu'il ne leur en reste que deux exemplaires en stock et que d'autres sont en cours d'acheminement. Plutôt un excellent signe de vie pour un ouvrage. Quels sont vos prochains projets, en tant qu'auteur et essayiste ? Et comment envisagez-vous les prochaines années, d'un point de vue personnel ?

En effet, je suis étonné de la résilience de cet ouvrage, tant sur Amazon qu’en librairie. Quant à mes projets, ils sont désormais entièrement liés à la propagation et à l’approfondissement de l’idée de Reprendre - Ni sang, ni dette. J’ai déjà rencontré beaucoup de monde à cet effet, notamment deux anciens ministres dont un ancien ministre du Budget, coauteur de la Loi organique relative aux lois de finances, notre « constitution » budgétaire ; trois conseillers référendaires à la Cour des comptes, dont le rapporteur général du rapport du Conseil des prélèvements obligatoires sur les aides publiques aux entreprises; le corporate vice-president d’Ernst & Young dirigeant la division internationale en charge des audits de comptabilités publiques; un administrateur membre du comité d’audit de la Société générale; un ancien directeur général des impôts; le conseiller économique de deux anciens Premiers ministres; des économistes, des chercheurs, des syndicalistes... Enfin, je réfléchis à une extension des mécanismes de Reprendre, avec pour objectif l’institution d’un « capital de base universel » dans la perspective de la disparition totale du travail anticipée dans Le Successeur de pierre. Réflexion qui, je l’espère, donnera lieu à mon prochain essai.



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Titre : JEAN-MICHEL TRUONG « REPRENDRE - NI SANG, NI DETTE »
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