DOUGLAS RUSHKOFF « EVOLUTION AS A TEAM SPORT »


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« Il n'y a rien au tournant. Pas de limite à atteindre, pas d'horizon événementiel à franchir, ou de moment d'innovation à espérer. Le changement s'est déjà produit. En effet, vous nagez en plein dedans. » - Douglas Rushkoff

Un court essai de Douglas Rushkoff, dans lequel ce journaliste et écrivain spécialiste de la société de l'information s'interroge sur les aspirations à l'apocalypse de la contre-culture contemporaine et propose une nouvelle grille de lecture de notre époque, envisagée comme une nouvelle Renaissance. Sans conteste, un des nos textes favoris dans ce qui a été publié à ce jour sur La Spirale et probablement un futur sujet de controverse.


Traduction par Michal Fischer et Laurent Courau.



« L'EVOLUTION COMME SPORT D'EQUIPE »
Un essai de Douglas Rushkoff


Il n'y a rien au tournant. Pas de limite à atteindre, pas d'horizon événementiel à franchir, ou de moment d'innovation à espérer. Le changement s'est déjà produit. En effet, vous baignez en plein dedans.

Ceux d'entre nous qui se plaisent à se penser à l'extrémité progressiste ou contre-culturelle du spectre ne peuvent s'empêcher d'essayer de fomenter le changement. Nous voulons notre révolution, après tout, et ne serons pas satisfaits jusqu'à ce que nous ayons gagné ; et cela de manière à ce que tout le monde le remarque. Catastrophes et paroxysmes sont les récompenses de notre longue et pénible bataille. Mais en mettant l'accent sur l'expression la plus dramatique du changement, nous garantissons qu'il ne se produise jamais véritablement.

Il plane ces jours un fondamentalisme dérangeant dans la contre-culture - une aspiration à l'apocalypse aussi dangereuse que celle de nos semblables dans les états les plus rouges, et comprise tout aussi littéralement. Nous devons attendre le sommet de la nouveauté, cette singularité quand la conscience émerge de la chrysalide de la matière en un nouvel état, par-delà le temps et peut-être même l'énergie. Et, bien entendu, seuls ceux d'entre nous dotés des qualifications spirituelles ou psychédéliques adéquates seront préparés à cet inévitable, et pourront se faufiler au travers du goulot à la fin de l'histoire linéaire. Les autres, et bien, ils obtiennent finalement ce qu'ils méritent.

La structure de cette histoire ne diffère en rien de toutes celles que nous avons développé au cours des deux et quelques derniers millénaires, depuis qu'Aristote a identifié l'arc narratif de la dramaturgie linéaire : créer un personnage ou un groupe que nous aimons, faire monter les enjeux jusqu'à la limite du supportable pour le public puis amener une solution : le salut, une idéologie politique, ou même, dans l'ère du marketing, un produit qui soulage la crise et sauve la mise. C'est la courbe de l'orgasme masculin qui a dominé la narration occidentale depuis des siècles : crise, paroxysme, détente - et ensuite vous pouvez dormir. Gagnants et perdants, élus et damnés, sont adéquatement catégorisés et justice est finalement rendue. Achetez simplement mon produit, croyez en mon dieu, votez pour mon gars, ou sucez ma bite, et tout ira bien.

Le problème avec cette structure est qu'elle repousse la résolution à un futur lointain et, pour l'essentiel, mythique. A la place d'agir et de faciliter un réel progrès, même si ce n'est que pas à pas, dans le but d'alléger la souffrance humaine, nous écartons la réalité comme une espèce d'état temporaire, un précurseur de la lueur ô combien plus importante au bout du tunnel. Nous gardons le regard fixé sur la récompense chimérique, et reléguons la détresse de ceux qui nous entourent au rang de distraction.

Que l'on entreprenne le voyage narratif du communisme, du capitalisme ou du christianisme, il nous faudra endurer ou, au mieux, observer la souffrance d'autrui maintenant pour la promesse d'un gain à venir. La fin justifie le présent. Car lui aussi finira par passer.

Je n'ai jamais aimé les révolutions. Elles tournent juste en rond, après tout. Le désavantage de « gagner » est que quelqu'un d'autre perd, et que le cycle recommence invariablement. C'est pourquoi j'ai commencé à penser les changements actuels en terme de renaissance plutôt que de révolution. Ce n'est pas un ordre radicalement nouveau qui est en train de gagner en puissance, mais plutôt, comme l'implique le mot « renaissance », l'essor d'idées anciennes dans un contexte nouveau. Les renaissances ne sont pas des événements auxquels nos efforts tendent, mais des processus ayant cours au présent. Les révolutions exigent la foi, car ces mouvements impliquent le plus souvent des meurtres et d'autres ignominies que l'on ne commet généralement pas en l'absence d'une motivation inspirée. Les révolutions se conjuguent au futur ; les renaissances au présent.

Plus j'étudie la Renaissance originelle, plus je vois dans notre époque au moins autant de caractère et de potentiel de renaissance. Là où la Renaissance nous a donné la perspective en peinture, l'époque actuelle nous amène la réalité virtuelle et l'holographie. La Renaissance a vu l'humanité former une ceinture navale autour du globe ; à notre époque nous avons appris à décrire l'orbite de l'espace. Le calcul a fait son apparition au 15ème siècle, alors que la théorie des systèmes et les mathématiques du chaos ont vu le jour au 20ème siècle. Notre analogie à l'imprimerie est l'Internet, notre équivalent au sonnet et à la métaphore filée est l'hypertexte.

Les innovations de la Renaissance impliquent toutes un accroissement dans notre capacité à affronter la dimension : la perspective. L'apparition de la perspective dans la peinture nous a permis de voir trois dimensions, là où il n'y en avait auparavant que deux. Faire le tour du globe en bateau a changé le monde d'une carte plate en une sphère 3D. Le calcul nous a permis de relier les points aux lignes et les lignes aux objets ; les intégrales vont de x à x-carré, à x-cube, etc. L'apparition de l'imprimerie a permis la diffusion de points de vue individuels sur la religion et la politique. Nous pouvions tous nous asseoir avec un texte et nous faire nos propres opinions personnelles à son sujet. Ce changement n'était pas des moindres : c'est lui qui mena aux guerres protestantes, après tout.

La Renaissance originelle a inventé la perspective, et c'est de cela qu'est née la notion d'individu : l'Homme de la Renaissance. Bien sûr, il y avait des individus avant la Renaissance, mais ils n'existaient essentiellement qu'au sein de petits groupes. Avec l'alphabétisation et la perspective est apparue la notion abstraite de la personne comme entité séparée du groupe. Cette idée de l'être humain en tant que « soi », avec une volonté, une compétence et une capacité d'action indépendantes, est un pur produit de la Renaissance, un renouveau et une extension de l'idée de personne au sens qualitatif tel que l'entendaient les Grecs Anciens. A partir de là, on a obtenu toutes sortes de trucs formidables comme l'autonomie de l'individu, la capacité d'agir, et même la démocratie et la république. Le droit à la liberté individuelle est ce qui a mené en premier lieu à toutes ces révolutions.

Car ce fut aussi au cours de la première grande Renaissance que fut développé le concept de compétition. Les autorités se centralisèrent et les individus rivalisèrent pour s'élever au sein du système. Nous aimons à considérer ce phénomène comme une méritocratie à l'esprit élevé, mais la foire d'empoigne qui s'ensuivit ne contribua qu'à renforcer l'autorité du commandement central. Nous apprîmes à rivaliser pour des ressources et un crédit rendus rares par des banques et des gouvernements centralisés.

Pour ne donner qu'un exemple, ce fut pendant la Renaissance que s'étendit largement l'usage d'une monnaie centralisée. Avant cela, les localités développaient leurs devises propres, souvent basées sur des ressources réelles, dont beaucoup co-existaient au côté de monnaies plus centralisées qui servaient aux transactions avec d'autres régions. Avec l'établissement de l'état nation vint le droit exclusif des rois de créer de l'argent par décret, littéralement par invention, puis de forcer tous les autres à concourir pour le rembourser. À ce jour, les gens qui veulent s'acheter une maison doivent emprunter, disons 100 000 $ de la banque, puis rembourser 300 000 $ sur trente ans. D'où proviennent ces autres 200 000 $ ? Le débiteur doit les disputer sur le marché. Seuls 100 000 $ constituent le prêt existant. Le reste doit être prélevé chez les autres.

L'idée d'une compétition entre individus était un effet secondaire potentiellement dangereux de la pensée de la Renaissance. Bien sûr, la compétition a été une motivation puissante, particulièrement lorsqu'on l'applique au capitalisme, et au niveau du terrain de jeu la compétition peut produire des innovations et une croissance incroyables. Mais nous pourrions avoir atteint le bout de ce que la compétition peut nous offrir, et de nouveaux modèles pour l'innovation et l'interaction ? ceux émergeant de notre propre renaissance ? pourraient s'avérer plus appropriés à notre situation actuelle.

Bien que notre renaissance amène également un changement dans notre relation à la dimension, la nature de ce changement est différente. Dans un hologramme, une fractale, ou même un site web Internet, la perspective ne concerne plus la position de l'observateur individuel ; elle touche au rapport de cet individu au tout. N'importe quelle partie d'une plaque holographique récapitule l'image entière ; le rassemblement de toutes les pièces génère une meilleure résolution. Chaque détail d'une fractale en reflète la totalité. Les sites web ne vivent pas de leur force propre mais de celle de leurs liens. Ainsi que les enthousiastes d'Internet aiment à le proclamer, la puissance d'un réseau réside non pas dans les noeuds, mais dans les connections.

C'est pourquoi de nouveaux modèles à la fois de collaboration et de progrès ont émergé au cours de notre renaissance : des modèles qui parent à la nécessité de compétition entre individus, en valorisant à la place le pouvoir du collectif. Le modèle de développement de l'open source, faisant fi des secrets d'entreprise du marché concurrentiel, promeut l'échange libre et ouvert des codes sous-jacents au logiciel que nous utilisons. Tout un chacun est invité à apporter des améliorations et des adjonctions, et les projets résultants, à l'instar du navigateur Firefox, sont plus souples, plus stables et agréables d'usage. De même, le développement de modèles de devises complémentaires, comme dans le cas du système Ithaca Hours, permet aux gens de s'accorder sur la valeur réciproque de leurs biens et services sans impliquer le gouvernement fédéral. Ils n'ont pas besoin de rivaliser pour des devises afin de rembourser le créditeur central, les devises permettent des efforts collaboratifs plutôt que purement compétitifs.

Car tandis que la Renaissance a inventé l'individu et engendré de nombreuses institutions permettant choix et libertés personnels, notre renaissance est en train de réinventer au contraire le collectif dans un contexte nouveau. A l'origine, le collectif était le clan ou la tribu - une entité définie exclusivement par ce que ses membres avaient en commun et ce qui les opposait au clan ou à la tribu d'en face. Les réseaux nous donnent une compréhension nouvelle de nos relations réciproques potentielles. L'adhésion à un groupe n'empêche pas l'adhésion à une myriade d'autres. Nous appartenons tous à une multitude de groupes qui se chevauchent avec des priorités souvent paradoxalement contradictoires. Parce que nous pouvons supporter d'avoir plus d'une perspective à la fois, nous n'avons pas à les contraindre à rivaliser pour s'imposer dans nos coeurs et nos esprits - nous pouvons les soutenir toutes, provisoirement. C'est cela la beauté de la renaissance : notre capacité accrue à affronter des dimensions multiples. Les choses ne doivent pas être vues d'une seule manière, ou dirigées par une autorité centrale, vivante, décédée ou canalisée. Nous avons la capacité de supporter une réalité émergente et spontanée.

En tant que collaborateurs, nous ne nous destinons plus à l'exclusion, au conflit, ou même au report de la joie. Il ne nous faut plus agiter la carotte de récompenses monétaires, du salut ou d'une illumination bouddhiste pour que d'autres se joignent à nous dans nos entreprises, parce qu'il est si amusant d'y participer dans l'instant présent, pour leur propre bien.

De même, notre relation à l'histoire humaine change, aussi. A la place de se languir après la conclusion, et de voir en toute crise globale et personnelle le signe d'un changement d'état cosmique imminent, nous évoluons ensemble dans le cours naturel des événements. Nous n'obtiendrons pas ces changements dramatiques et cataclysmiques, mais nous n'en aurons par ailleurs nul besoin. De nouveaux fils et de nouveaux modes de compréhension émergent simplement de notre engagement collectif, au même titre que de nouvelles caractéristiques et de nouvelles espèces émergent de notre échange de génomes.

L'évolution est un sport d'équipe, pas une compétition. Il ne se passe qu'une chose ici, quel que soit le nombre d'yeux ou de « Je » qu'il y paraisse. Nous y arriverons tous, ensemble, ou personne n'y parviendra.

Douglas Rushkoff


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A propos de cet article


Titre : DOUGLAS RUSHKOFF « EVOLUTION AS A TEAM SPORT »
Auteur(s) :
Genre : Essai
Copyrights : Douglas rushkoff
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Présentation

Journaliste et écrivain spécialiste de la société de l'information, Douglas Rushkoff s'est fait connaître au début des années 90 avec une série de livres traitant de la révolution numérique. Après Cyberia, une exploration remarquée des nouvelles frontières virtuelles, Rushkoff publie Media Virus, un essai dont les concepts seront repris (à son grand dam) par les publicitaires pour donner naissance au marketing viral. Livres, reportages et bandes dessinées, il se distingue à nouveau en 1998 avec son roman Ecstasy Club, redoutable parabole sur les errances techno-mystiques de la cyberculture. Comme s'il s'agissait d'une croisade personnelle, Douglas Rushkoff mettra dorénavant un point d'honneur à démonter les mécanismes qui régissent nos quotidiens et l'appréciation que nous en avons. « Hacking Reality » : le piratage de la réalité - un principe qui ne va pas sans rappeler les expériences de cut-up de William Burroughs, une de ses influences majeures. Après la cyberculture, la religion et les médias, il s'attaque aujourd'hui aux fondements même du libéralisme au travers de Get Back in the Box: Innovation from the Inside Out, un nouvel ouvrage consacré au monde des affaires dont cet essai, L'Evolution comme sport d'équipe, constitue une forme de prélude.

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