LA MAGIE DU CHAOS : UN EXEMPLE DE RELATIVISME SYMBOLIQUE


Enregistrement : 08/08/2016

​La magie du chaos est un courant occultiste, apparu durant les années 1980. Il s’agit également d’un courant peu connu de la magie contemporaine, pourtant très intéressant pour l’observateur. Très présent dans les milieux subculturels anglo-saxons (« underground »), mais totalement ignoré par les milieux universitaires français. En Italie, Massimo Introvigne n’y a consacré aucune notice dans son livre sur la magie bien qu’il en ait écrit une sur le Temple de la Jeunesse Psychique (Temple Of Psychic Youth ou TOPY), une autre émanation magique subculturelle, elle-même issue de l’OTO (Ordo Templi Orientis ou Ordre des Templiers Orientaux), l’une des grandes structures occultistes anglaises du début du XXe siècle avec le Golden Dawn Order (L’Ordre de l’Aube dorée). Du fait de cette confidentialité, nous n’avons que très peu de renseignements sur les fondateurs de cette forme de magie, Peter J. Carroll et Ray Sherwin. Par contre, plusieurs sites Internet, principalement anglo-saxons, ont consacré des études à ce mouvement tant au niveau magique qu’à ses conséquences politiques, c’est-à-dire à son anarchisme intrinsèque. Nous essaierons donc dans cette étude de montrer au lecteur français en quoi consiste la Magie du Chaos, c’est-à-dire de mettre en évidence les principales filiations occultistes et d’expliciter les principaux concepts de cette forme de magie.

​Mais qu’est-ce que la magie ? Selon Massimo Introvigne, la magie peut être vue comme une pratique immémoriale et amorale qui cherche la reconquête de pouvoirs perdus, permettant à l’homme de devenir l’égal des dieux (kracophanie). Il s’agit donc, pour les magiciens, de retrouver la part divine que l’homme a perdue en chutant. La magie noire est une tentative de manipulation prométhéenne du sacré au service du sujet agissant désirant s’emparer des pouvoirs mêmes de Dieu, à commencer par le pouvoir sur la vie et la mort. Globalement donc, il s’agit d’une quête de puissance. Mais il peut s’agir aussi d’une volonté d’assouvir un désir matériel voire dans certains cas d’une volonté d’élargir sa conscience ou de l’ouvrir à d’autres plans (physique, comme d’autres dimensions, ou métaphysique).


Un article de Stéphane François



L’ancêtre : Aleister Crowley

​Avant d’étudier en profondeur la Magie du Chaos, et afin de rendre compréhensible cette étude au plus grand nombre, il est nécessaire de revenir, succinctement, sur le personnage qui a le plus influencé la magie contemporaine, Aleister Crowley (1875-1947), et que nous retrouverons en filigrane tout au long de ce texte. Edward Alexander, Aleister étant la version celtisée d’Alexander, Crowley, fut un poète, un écrivain, un alpiniste reconnu et surtout le magicien le plus célèbre du XXe siècle. Il est né dans une riche famille de brasseur darbyste, un milieu puritain dont il tentera très tôt de s’échapper. Après avoir fait des études à Cambridge, il rejoignit l’Église celtique en 1896 puis fut initié, l’année suivante, au sein ducélèbre Golden Dawn Order qui eut comme membres des personnalités célèbres comme les écrivains William Butler Yeats (1865-1939), Arthur Machen (1863-1947), AlgernonBlackwood (1869-1951), Bram Stocker (Abraham Stocker 1847-1912), Sax Rohmer (Arthur Henry Ward 1883-1959), Moina Bergson (1865-1928), la sœur du philosophe ou l’actrice Florence Farr (1860-1917). Il y découvrit l’usage rituel des stupéfiants et surtout il en devint vite un grand maître. Il se fit finalement exclure pour avoir publié des textes « secrets » sur l’existence de « Maîtres cachés ». Il se détacha alors du Golden Dawn et entreprit un tour du monde, à la recherche de nouvelles pratiques magiques. Lors d’un séjour en Égypte en 1904, il écrivit son texte majeur, Le Livre de la Loi, un texte aux accents nietzschéens dicté par son ange gardien Aiwass, et dédié à la mémoire de Caïn, de Judas ainsi qu’aux hérétiques, aux sorcières, aux blasphémateurs et aux disciples de Lucifer. À son retour, il fonda l’AstrumArgentinum (Étoile d’argent), qui mélange ésotérisme de l’ancienne Égypte (en fait des rites issus de la franc-maçonnerie dite égyptienne) et de cultes sexuels de traditions celtique et indienne.

​Parallèlement, Aleister Crowley était également membre de l’OTO depuis 1911. Cet ordre magique a été fondé par un journaliste allemand, Theodor Reuss (1855-1922). Reuss s’intéressatrès tôt aux théories sexuelles, yoga et tantrisme en particulier. Il rencontra vers 1890 Karl Kellner (1850-1905), un riche industriel autrichien, lui aussi passionné par l’ésotérisme et par l’Orient. Reuss et Kellner fondèrent l’OTO vers 1896. À la mort de Kellner en 1905, Reuss le réorganisa sur des bases nouvelles, en particulier sur la magie sexuelle. Aleister Crowley implantal’ordre en Angleterre en 1912. À partir des années 1920, il devient impossible de distinguer l’OTO de la « religion de Thélème » de Crowley, les deux fusionnant.

​La doctrine magique de Crowley, le « thélémisme », pourrait être définie comme une gnose, une forme de mysticisme ou une technique de réalisation spirituelle. Elle se caractérise par un but ultime qui est l’atteinte d’un état où l’homme et Dieu ne sont plus qu’un. Sans expliquer ou développer cette idée, Aleister Crowley affirmait que l’homme est un dieu qui s’ignore, et que seul le travail magique (il s’agit de magie cérémonielle avec rites, incantations…) peut lui permettre de découvrir cet état. L’antichristianisme est le réel fondement de sa pensée. Cependant, il ne croyait pas du tout qu’un personnage appelé Satan ou Lucifer existe ou ait jamais existé, ni comme créature douée d’une individualité autonome, ni comme hypostase d’un « esprit du monde » immanent ou encore comme hypostase de la conscience collective de l’humanité. Sa doctrine magique était plutôt fondée sur un ultra-individualiste, incompatible avec l’idée d’un dieu bon ou mauvais.

​La pensée de Crowley est donc essentiellement athée. Toutefois, dans celle-ci l’homme reste inséré dans le cosmos et peut appeler « dieu » le centre du cosmos, le Soleil, et le centre du microcosme qu’est l’homme, le « Phallus ». Un type particulier d’homme — parfaitement inséré dans le cosmos et en contact avec le Phallus à travers la magie sexuelle — le Mage peut également communiquer avec toute une série d’« esprits ». Ceux-ci, en réalité, ne sont que des formes de son « Soi supérieur », défini par Crowley, qui avait une bonne connaissance de la psychanalyse, comme « pratiquement l’inconscient de Freud ». Après Freud, Crowley lira Jung et se convaincra que les « esprits », en tant que formes de l’inconscient collectif et non pas seulement individuel, peuvent être expérimentés de la même façon par plusieurs personnes. De cette nature est l’esprit Aiwass, l’ange de la révélation. La pensée de Crowley se caractérise aussi par un darwinisme social assumé.

​Après le premier conflit mondial, Crowley eut des sympathies pour le fascisme italien et pour la « révolution par le haut » prôné par ce régime. Dans les années 1920, il fonda d’ailleurs à Cefalu, en Sicile, une abbaye de Thélème. Après la mort suspecte de l’un de ses disciples, Mussolini ordonna à Crowley de quitter l’Italie. S’ensuivit un périple européen et américain. Puis, il s’installa de nouveau en Grande-Bretagne où il mourut dans la pauvreté en 1947.

Le précurseur : Austin Osman Spare

​Les origines de la Magie du Chaos sont à chercher chez un peintre, écrivain et théosophe britannique méconnu, Austin Osman Spare (1886-1956), considéré par beaucoup de magiciens du chaos comme leur « grand-père ». Son œuvre picturale et ses poèmes sont fortement symbolistes, influencés par William Blake (1757-1827), et marqués par l’érotisme violent. Ses dessins, qui choquèrent les critiques, mêlaient visages torturés, sous-entendus sexuels et références occultistes. Ces dessins attirèrent à la fois l’avant-garde artistique et les occultistes anglais, notamment Aleister Crowley qui l’incita à devenir membre de l’AstrumArgentinum. Celui-ci l’initia en 1909 au grade de Probationer. Mais Austin Osman Spare ne dépassa jamais ce grade même s’il participa activement à The Equinox, la revue de Crowley. Plus tard, Crowley s’éloignera de Spare, qu’il qualifia de « frère noir », l’insulte suprême chez lui. À la même époque, Spare se passionna pour le vaudou et la sorcellerie. Il dira d’ailleurs ultérieurement qu’il fut initié à celle-ci par une vieille femme, madame Patterson, qui affirmait être une descendante des sorcières de Salem et qui avait surtout, selon lui, la capacité de se changer en une jolie jeune femme sensuelle. Comme beaucoup d’occultistes de cette époque, il affirmait aussi avoir été en contact avec des entités extraterrestres.

En 1920-1921, il connut un succès éphémère en tant qu’artiste puis il sombra dans l’oubli. Toutefois, il continuera de publier ses textes, d’une violence inouïe, dont L’Anathème de Zos (un exemple d’écriture automatique au service de la magie) en 1927. De cette date jusqu’à sa mort en 1956, Spare vécut pauvrement, à la limite de la clochardisation, fréquentant clochards et prostituées, « en dépit de quelques expositions importantes, dont une à la Archer Gallery en 1947 ». Ses textes ne seront réédités qu’après sa mort par son légataire testamentaire Kenneth Grant, le responsable d’une dissidence de l’OTO.

​La doctrine magique de Spare se structure autour du Culte de Zos Kia. « Kia » est, chez Spare, le « principe fondamental de la vie, le “Moi atmosphérique” qui se manifeste à travers Zos, le flux de sensations qui constitue l’homme ». Zos peut aussi être vu comme la couche la plus profonde de l’inconscient. Chez l’individu, « Zos » et « Kia » sont séparés par la raison. La puissance magique naît de la réunion de ces deux principes. Contrairement à Crowley qui insistait sur le rôle de la magie sexuelle, Austin Osman Spare cherchait à acquérir la puissance magique au travers des « sceaux ». Cela ne signifie pas pour autant qu’il déniait à la magie sexuelle l’importance que lui attribuaient les occultistes, il lui donnait simplement un rôle différent. Une fois « le sceau dessiné, il fallait le visualiser dans sa tête dans la position du cadavre (savasana), sans penser à rien d’autre. Spare, influencé par Jung et Freud, croyait qu’on avait plusieurs inconscients superposés, ceux de nos vies antérieures et celui de notre vie actuelle. Si un sceau symbolisant un désir particulier était refoulé au plus profond de ces inconscients, une énergie psychique venue du fond des âges rendait ce désir réalisable ».

Spare fut donc l’un des créateurs de l’utilisation magiques des sceaux. Selon Christian Bouchet, « Le sceau est un programme envoyé à l’inconscient. Il utilise les lettres de l’alphabet simplifiées et entremêlées afin de créer une figure symbolique. Les lettres utilisées étant celles du mot définissant le désir à réaliser ». Il mit au point une technique basée sur l’intention magique et la création d'un sceau dans lequel l’intention est projetée par la volonté du magicien afin de produire des effets dans le monde réel. Selon Spare, « il serait possible de concentrer n’importe quels désir ou projet de l’homme dans un signe ou symbole, partie d’un “alphabet du désir” dont chaque lettre est rapportée à un principe sexuel ». Cette école magique très individualiste se concentre donc sur l’univers personnel de l’individu et sur l’influence de la volonté du magicien sur celui-ci.

​L’amoralisme de Spare se retrouve dans certaines pratiques de son culte, qui, il est vrai, est assez proche de la magie noire. En effet, selon lui, il est nécessaire de surmonter les rapports sexuels « normaux » avec une femme attirante pour privilégier des compagnes âgées ou repoussantes, des incubes créés magiquement. Spare prônait aussi une magie « autosexuelle », inspirée des pratiques thélémites. Spare développa ses idées concernant la magie sexuelle dans un livre, intitulé Le livre du plaisir et publié en 1913. Cette « Nouvelle Sexualité » ne doit pas être vue comme une voie positive du dépassement des dualités, mais l’acceptation de son côté négatif en tant qu’aspect positif. La sexualité est aussi appelée par Spare « la manifestation de la non-manifestation ».

Le sigil de la magie du Chaos est un héritage direct du culte de Zos Kia. Ce sceau peut être dessiné à partir de lettre de la phrase exprimant le souhait, « une incantation de la même manière, par combinaison des caractères, ou en fait n’importe quoi d’autre présentant un lien avec le souhait à réaliser [comme un logo de marque] sans pour autant que son apparence soit spécialement significative. Une fois l’opération terminée, le magicien doit prendre garde à ne plus penser à son objectif : l’ensemble du processus devant se dérouler en dessous du niveau conscient ». Ce point est très important dans la magie du chaos, l’opération magique se faisant au niveau de l’inconscient. De fait, Spare est une figure culte des milieux underground. Ainsi, John Balance, un musicien influencé par l’occultisme et la magie du chaos, affirmait que « cet homme a voyagé dans des régions psychiques rarement explorées de façon brillante et systématique, pour ensuite en rendre compte dans de fabuleux documents ».

La naissance de la Magie du Chaos

Vingt ans après la mort de Spare apparaît la magie du chaos, qui le sortira de l’oubli. Celle-ci naît dans la mouvance punk, vers 1975, sous l’impulsion de deux Britanniques, Peter Carroll (né en 1953) et Ray Sherwin, les fondateurs des Illuminés de Thanateros (The Illuminates of Thanateros ou IOT), le principal mouvement magique « chaotique ». Avant la naissance de l’IOT, ceux-ci créent dans les années 1960 une revue, The New Equinox, une référence explicite à la revue de Crowley The Equinox. En 1978, Sherwin et Carroll publient dans leur revue un article qui annonce l’émergence d’un nouvel ordre magique fondé sur la méritocratie magique : c’est l’acte de naissance de l’IOT. Son recrutement se fera surtout dans les milieux subculturels, en particulier musicaux. William Burroughs (1914-1997) et Timothy Leary (1920-1996) auraient été des membres, honoraires semblerait-il, de l’IOT.

La diffusion de la magie du chaos resta confidentielle durant encore une période assez longue, confinée dans les milieux avant-gardistes. En effet, l’intérêt pour celle-ci ne décollera qu’au début des années 1990 avec l’essor d’Internet. Son principal théoricien, Peter Carroll (qui écrit sous divers pseudonymes), est l’auteur des textes fondateurs de la magie du Chaos : Liber Null (1978), Psychonaut (1982), Liber Kaos (1992) et Psybermagic (1995). L’IOT publiait une revue, Chaos International. En 1995, Carroll, lassé par les dissensions existant au sein de l’IOT, ce qui est paradoxal pour un mouvement qui se réclame du chaos, abandonne celle-ci pour se consacrer à la théorie de la pluridimensionalité du temps, pour y revenir en 2005. En effet, l’IOT a connu plusieurs schismes au milieu des années 1990. C’est la période des « Ice Magick Wars » (guerres de la glace magique) qui a vu, semblerait-il, une dérive d’une tendance de l’IOT vers l’extrême droite. Malgré cette dérive, le discours des magiciens du chaos est fondamentalement anarchiste : « Il faut tout tenter pour générer le Chaos et la confusion, aider à l’abolition et à l’écroulement du vieil ordre afin d’accélérer l’avènement du nouvel Éon ».

La doctrine chaotique

Les magiciens du chaos réfutent significativement la possibilité d’un repos éternel, ou d’un ordre éternel et sont persuadés d’évoluer dans un milieu en permanence en mouvement. Sur ce point, les magiciens du chaos sont tributaires de la théorie mathématique du chaos. Cette théorie permet d’appréhender comment de toutes petites fluctuations sont capables de provoquer des changements considérables à l’autre bout de la chaîne. L’exemple le plus fréquemment cité est celui du battement d’ailes du papillon à Melbourne qui provoque une tempête au Japon.

Ce nouvel ordre magique mélange donc le culte de Zos Kia d’Austin Osman Spare, le relativisme magique de Crowley, le shamanisme, le tantrisme et le taoïsme, les techniques du Cut Up élaboré par William Burroughs, mais aussi « les thèses déconstructionnistes de Derrida, l’intérêt pour le hasard et le minimalisme de John Cage et l’humour de Dada, afin de créer des espaces rituels pour les actes magiques ». Assez curieusement seul un magicien du chaos, Stephen Grasso, fait référence aux situationnistes ou à Guy Debord (1931-1994). Ce patchwork est présent à tous les niveaux de la magie du chaos. Ainsi, son symbole, la « Chaosphère », est inspiré du cycle Elrik le nécromancien de Michael Moorcock, tandis que des rituels sont créés à partir de l’œuvre de Lovecraft, en particulier du cycle de Cthulhu (les « Grands Anciens » lovecraftiens figurent d’ailleurs en bonne place parmi les esprits invoqués par les magiciens du chaos). Peter Carroll propose même de créer des rituels avec un vieux langage informatique, le Cobol. Enfin, les magiciens du chaos reprennent le credo attribué à Hassan ibn al Sabah, le cheikh ismaélien fondateur de la secte des Assassins, « Rien n’est vrai, tout est permis », un précepte reformulé dans les années 1960 par William Burroughs, l’une de leurs grandes références intellectuelles, puis par le poète et peintre Beat Brion Gysin(mort en 1986) : « Nothing is true – Everything is permuted » (rien n’est vrai – tout est permuté).

​Les magiciens du chaos, fidèles à leur relativisme magique, se moquent de la notion de filiation. Pourtant, cette notion de filiation est fondamentales pour les magiciens comme l’écrit Massimo Introvigne : « La magie initiatique se soucie de l’origine et de la régularité des groupes : “d’où vient l’initiation ?”, “Qui a accordé les ‘patentes’ pour créer le groupe ?” Ce sont là des questions fondamentales pour vérifier la légitimité de telle ou telle initiative. » En effet, « Pour les magiciens du chaos, les croyances sont de simples outils, qu’on est libre d’adopter en vue de la réalisation d’un but, sans qu’on s’intéresse à la question de leur valeur intrinsèque ou de leur adéquation à la réalité. Les magiciens du chaos n’hésitent donc pas à invoquer des dieux, des esprits issus d’œuvres de fiction (Star Trek, Harry Potter, etc.), voire même à les inventer à coup de procédés aléatoires. » En conséquence de quoi, certains disciples du chaos, John Balance du groupe Coil en l’occurrence, ont pu écrire que le Chaos était « une idée sans fin et sans limites d’aucune sorte, aucun point de repère, aucun dogme. Superbe !!… et stupide !! »

De fait, nos magiciens reprennent une longue tradition religieuse faisant du chaos un ordre. Une tradition que nous retrouvons, par exemple, dans la mythologie grecque, notamment dans la théogonie d’Hésiode, l’une des premières mises en forme des mythes primitifs grecs. À l’instar de ces mythes fondateurs, le chaos des magiciens du chaos est un chaos « positif », capable de générer constamment de nouvelles structures, de donner naissance à de l’ordre sans pour autant qu’il soit possible de lui en assigner un. Il n’existe donc pas de théorie précise derrière la magie du chaos, « par essence réticente à tout dogmatisme, mais l’on peut dégager un consensus : l’homme est programmé pour vivre à l’intérieur d’une réalité fixe dans laquelle il se trouve emprisonné ». Par conséquent, il n’est pas possible de voir dans la magie du chaos une reformulation de la magie « traditionnelle » même si l’objectif de nos magiciens reste le même : il s’agit soit de réaliser un désir matériel (argent, amour, etc.), soit une quête de la puissance, soit d’atteindre des plans psychiques ou spirituels supérieurs.

Cette tentative de déconstruction de la magie doit être analysée comme une volonté de s’émanciper des structures normatives de la croyance. Pour s’en libérer, il faut se déprogrammer en atteignant un état mental limite où la conscience cède le pas à l’inconscient. « C’est l’état de “gnosis”. Il devient alors possible d’envoyer à l’inconscient des messages plus ou moins codés, les “sigils” concernant un désir à réaliser. À charge alors pour l’inconscient de réunir les conditions de l’accomplissement du vœu ». Cet état de « gnosis » peut être atteint par le sexe, la drogue ou plus simplement en regardant la télévision des nuits entières. Ce dernier point est un héritage direct de Spare qui affirmait qu’il vaut mieux dormir que prier. La magie du chaos peut donc aussi être perçue comme la possibilité de créer un lien particulièrement fort avec la création artistique.

L’anarchisme chaotique

Beaucoup de magiciens du Chaos se définissent comme des ésotéristes révolutionnaires et font la promotion d’idées alternatives radicales, comme l’écologie profonde, l’anarchisme ou le piratage informatique, le hacking : « [L’ésotérisme] doit être aussi l’agent révolutionnaire qui hâtera la fin du règne de l’argent – préparera celui de l’Or. » Idéologiquement, ces magiciens radicaux refusent tout compromis avec la société et préfèrent se situer volontairement aux marges de la société et de l’imaginaire, fuyant toute tentative de récupérations ainsi que les essais pour la répertorier. À la suite de Burroughs, les magiciens du chaos sont persuadés que nos contemporains sont constamment contrôlés par la société au moyen de la culture, de la politique et des médias. En conséquence de quoi, ils insistent sur la nécessaire déprogrammation de l’individu afin qu’il retrouve sa liberté.

En ce sens, ils reprennent la seule loi de Spare, qui affirmait la nécessité de violer toutes les lois (« Trespass all laws »). Ils vont même plus loin en prônant le paradigm shifting, c’est-à-dire la possibilité de changer sa vision du monde en fonction de ses envies. Peter Carroll associe même dans l’un de ses premiers textes les différentes possibilités métaphysiques (nihilisme, athéisme, monothéisme, polythéisme, etc.) aux différentes facettes d’un dé. Nous sommes donc en face d’un anarchisme total qui se nourrit d’un relativisme tout aussi total. Comme l’écrit Mark Defrates, un magicien du chaos, « La Magie du chaos est un assaut contre les structures normatives de la croyance, une attaque contre le statu quo de l’esprit, une guerre contre les visions frileuses de la conscience. » Chez les plus radicaux, cette magie doit permettre le changement des mentalités par une action magique à un niveau des sociétés occidentales. Ce changement de « paradigme », pour reprendre leur expression, est une condition primordiale à l’avènement du Chaos. Ainsi, Grant Morrisson, dont nous allons reparler ultérieurement, affirme, contrairement aux discours anarchistes conventionnels, que les grandes entreprises ne sont pas des adversaires, mais des terrains de jeux, sachant pertinemment que le magicien du chaos peut changer les règles de ce jeu comme il l’entend et lorsqu’il le veut. L’activiste devient donc par cette action imprévisible et rend impossible toutes tentatives de ces grandes entreprises pour les combattre.

Le principal théoricien de cette forme d’anarchisme reste Hakim Bey (pseudonyme de l’universitaire Américain Peter Lamborn Wilson), théoricien et activiste de premier plan de la contre-culture. En effet, Hakim Bey a appliqué la Magie du Chaos aux dynamiques sociales et aux théories médiatiques de la communication, dont Internet. C’est ce qu’il appelle l’« anarchisme ontologique », un concept qu’il s’applique. En effet, celui-ci publie des articles et des livres, aux contenus parfois contradictoires, libres de droits, semés sur Internet. Cet auteur développe ses théories dans un court essai, devenu culte dans la contre-culture, TAZ. TAZ est l’acronyme de « zone autonome temporaire ». Ce concept ne peut être explicité pour la simple raison que cet auteur ne l’a pas défini : « En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ – je me contente autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. » Au travers de ce texte, Hakim Bey tente d’appliquer au Web les tactiques de la piraterie du XVIIIe siècle, c’est-à-dire de permettre l’émergence de communautés alternatives, hors la loi, cachées et éphémères sur Internet. Son « anarchisme ontologique » peut donc être vu comme un anarchisme postmoderne.

À l’opposé de la contre-culture qui cherchait à combattre frontalement les valeurs dominantes des sociétés occidentales, les magiciens du chaos préfèrent saper ces valeurs par un détournement subversif de leur sens. Ce qu’ils font au travers de leurs productions artistiques ou culturelles (œuvres artistiques, musiques, bandes dessinées, films, essais, jeux vidéo, etc.). Cependant, beaucoup de ces magiciens radicalisent tellement leur discours qu’ils trouvent illusoire tout engagement, voire considèrent cet engagement comme une nouvelle forme de programmation normative.

Les adeptes de la magie du chaos se situent clairement dans le registre de la modernité, voire de la postmodernité. Cependant, contrairement à ce que pourrait faire penser son contenu radical, la magie du chaos n’est pas une complète nouveauté. Premièrement, les occultistes du XIXe siècle avaient déjà des liens très forts avec le monde bohème des artistes, en particulier ceux qui se considérés comme « maudits ». Quelque part, ces artistes étaient les ancêtres de la contre-culture. Deuxièmement, Jean-Pierre Laurant a montré que l’occultisme du XIXe siècle était marqué par les idées de gauche, la « droitisation » de l’occultisme se faisant à partir de l’Affaire Dreyfus.

À un autre niveau d’analyse, dans le maelström de références des magiciens du Chaos, surnagent des noms d’occultistes contemporains comme Crowley ou Spare. Cela montre implicitement une filiation théorique. La nouveauté vient surtout du relativisme culturel manifeste des magiciens du chaos. Aucun occultiste n’avait songé jusqu’alors à créer des rituels magiques à partir de séries télévisées ou à partir de logo de grandes marques. Bien au contraire, les occultistes ont toujours cherché à s’inscrire dans une filiation souvent mythique, mais ayant l’avantage de donner un aspect respectable à des mouvements issus de leur époque. L’autre grande nouveauté, c’est qu’avec la magie du chaos nous sommes en présence d’une nouvelle « nébuleuse des hétérodoxies », pour reprendre un concept forgé par Jacques Maître, c’est-à-dire une recombinaison complètement originale de cultures marginales, d’intérêts ésotériques et de thèses politiques radicales.

Stéphane François
GSRL, CNRS/EPHE


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