REED 013 « LE TEMPS DU RÊVE »


Enregistrement : 19/11/2019

Présent sur La Spirale depuis le début des années 2000 et un premier entretien réalisé par Agnès Giard, suivie d'une interview du collectif Alien Nation dont il fut l'un des quatre fers de lance, Reed 013 revient parmi nous dans le sillage d'une longue lignée de psychonautes, d'explorateurs des marges tant symboliques, que sociales, culturelles et psychiques.

Retour sur un parcours riche et fécond, depuis la fin des années 1970, sous influence beatnik et sur fond d'explosion punk, jusqu'à ce début de 21e siècle chaotique. En attendant la sortie du nouvel album d'un Norma Loy, toujours aussi prolixe, et la parution d'un ouvrage qui réunira deux décennies de photographie numérique, dont nous vous proposons ci-dessous un aperçu.


Les images présentes en illustration de cet entretien et dans ce portfolio de Reed 013 sont extraites de ses séries de photographies numériques Dreamlands, Les Hauts-clos et Nuit.

Propos recueillis par Laurent Courau.





Au départ, qu’est-ce qui t’a attiré vers les sphères alternatives, depuis Dijon ? Est-ce que la musique a été une porte d’entrée pour toi, comme ce fut le cas de beaucoup de personnes dans les années 1970 ? Époque de votre premier groupe punk, Metal Radiant, avant que vous ne formiez Norma Loy en 1981.

Cette histoire ne commence pas à Dijon, mais à Troyes (Champagne) d'où je je suis originaire, ainsi que mon camarade Usher / A.Shield. Nous nous sommes rencontrés au lycée et c'est là que nous avons commencé à produire ensemble, fin 1977, des textes (une plaquette de poésie d'influence surréaliste/beat imprimée sur une presse à plombs P.Périodik, accompagnée de sérigraphies, un recueil de textes automatiques et en cut-up LSD, un journal graphique dans l'esprit du groupe Bazooka, Constat Social réalisé en sérigraphie, et enfin en 1980 un livre mêlant textes et photographies Attitude.) En même temps nous nous sommes mis à faire un maximum de bruit avec notre premier groupe Metal Radiant, suite à la découverte des Sex Pistols. Un peu plus tard en 1979 nous avons monté un duo électronique Coït Bergman, très influencé par Suicide. En 1981, je suis parti suivre des études de photo à Paris, tandis que Usher s'installait à Dijon pour entrer en faculté de psycho. Dijon a été le lieu d'intersection des différents intervenants de ce qui allait devenir Norma Loy.

D'aussi loin que je me rappelle, j'ai toujours écrit et dessiné. Je n'étais pas très social et je vivais surtout dans un monde fait de livres (j'étais un lecteur compulsif), de musique et de rêveries. J'ai tout de suite été attiré par le fantastique et la science-fiction, ainsi que par la poésie. Très vite je suis devenu fan de Philip K. Dick, mon grand père (un paysan très atypique) était abonné à la revue Fiction qui, outre des textes de grande qualité, proposait des couvertures en photo-montage qui m'ont beaucoup impressionné. J'ai également été traumatisé par Druillet, que j'imitais inlassablement pour la réalisation d'une BD qui devenait une pratique totalement obsessionnelle et sans fin, puisque pendant trois ans je reprenais mes dessins du début pour coller avec mon évolution technique, du coup ça ne coïncidait jamais ! J'aimais aussi les histoires de super-héros de Strange et de Marvel et toutes les revues pulp. La fin des 1970's a été une période de rupture, fin de l'enfance et début du punk qui a été le mouvement qui m'a définitivement fait basculer dans une posture très rebelle et encore plus inadaptée à mon environnement provincial. Après mes premières passions dada et surréalistes, j'ai découvert W.S. Burroughs qui est une référence très importante pour moi.

J'ai donc une culture assez mélangée, qui mixe des éléments très pop et/ou subversifs, avec un fond beaucoup plus classique. Je suis par exemple un inconditionnel des productions de la renaissance et du baroque, ainsi que de l'art nouveau. Musicalement, j'ai commencé à acheter et à écouter des disques vers l'âge de treize ans, au début des bandes originales de films (Nino Rota, Ennio Morricone, etc.). Puis je suis tombé passionnément dans le rock, tout d'abord avec les Stones, puis les Doors, puis le Velvet, puis les Stooges puis... tout le reste. Le punk était très excitant, tout bougeait à la vitesse de la lumière et mutait en permanence. Il y avait la musique bien sûr, mais aussi les fringues, le graphisme, les images, l'attitude, qui étaient aussi importants. La leçon la plus importante que j'ai apprise à ce moment là c'était « Do It Yourself ». Je ne me fixais aucune limite, j'étais plein d’énergie, bourré de contradictions et aussi pourvu d'une splendide naïveté qui me permettait d'être résolument entreprenant (c'était plus facile à cette époque).

Pour en revenir à ta question initiale, ce n'est donc pas la musique en particulier qui a déclenché l'envie de faire des trucs, ça c'était déjà inscrit très profondément en moi et c'était même vital, mais c'est la conjonction de cet environnement propice de la fin des seventies avec tout ce substrat accumulé en moi qui m'a donné à penser que OUI c'était POSSIBLE de sortir au grand jour. Nous sommes faits de rencontres, qui nous portent à être davantage, qui non seulement nous font découvrir de nouveaux possibles mais aussi et surtout qui nous donnent confiance.



Norma Loy, photographie de presse pour la sortie de l'album Baphomet (Unknown Pleasures Records, 2016).

Tu es déjà apparu deux fois sur La Spirale. Une première fois pour répondre aux questions d'Agnès Giard et une seconde dans le cadre d'une interview de groupe de la cellule opérationnelle d'Alien Nation. On me reparle encore souvent de ces soirées folles et incroyablement créatives que vous organisiez au tournant des années 1990 et 2000. Quel regard portes-tu aujourd'hui sur cette période, depuis le passage à l'an 2000, bientôt suivi par l'effondrement des tours jumelles du World Trade Center, le 11 septembre 2001 ?

Je suis un peu nostalgique, non pas de cette époque qui marque le grand tournant libéral qui gangrène la planète, mais de l'effervescence qui animait notre groupe, rassemblant des personnalités fort différentes, mais toutes unies dans une action commune, ce qui n'est pas une évidence. Bien sûr les talents étaient complémentaires, les égos bien présents, et bien sûr le groupe a explosé à un moment comme il se doit. Mais nous pouvons être fiers de ce qui a été réalisé et qui demeure une expérience assez exceptionnelle ! (et très généreuse il faut le souligner). Alien Nation proposait des expériences immersions sans but lucratif, une philosophie du DIY qui me rappelait les débuts du punk. Nous voulions constituer une nouvelle scène, inspirée de la Torture Garden de Londres, mais en y incluant un esprit plus art, plus français aussi.

Notre but était d'organiser des soirées événementielles à thèmes, en faisant interagir les acteurs et les artistes des scènes alternatives, fétichistes ou expérimentales ainsi que les adeptes de la cyber-culture et des modifications corporelles. Ce vaste melting pot constituait une scène en pleine effervescence où se rencontraient le public, des créateurs de mode, des photographes, des plasticiens, des musiciens, des peintres, des danseurs et des performeurs. Outre les soirées ayant lieu dans des décors scénarisés, entrecoupées de spectacles, nous organisions des vernissages d'artistes venus de différents horizons.

J'ai réalisé, au cours de ces soirées, des centaines de photos des intervenants et des spectateurs dans le cadre de mon « Cabinet photographique », un espace dédié et installé, tel un studio de prise de vue des années 1950 (lumière tungstène par spots et réflecteurs - prise de vue argentique noir et blanc, format 135 ou 6x6). Ce studio se définissait aussi comme un espace de parole, le but n'étant pas d'accumuler des clichés spectaculaires (ce qui était somme toute facile), mais d'appréhender la personnalité de chacun et les motivations qu'ils avaient à participer à ce travail en série, qui s'est prolongé plusieurs années.

Mais… à un moment, la fête était finie… ça devenait trop épuisant et pas très gratifiant en retour, le miroir de la nouvelle donne mondiale en somme.

Je déteste ce que le monde devient, on s'en doute un peu si on a pris la peine de lire les (longs) développements distillés ci-avant. Je pense que les années 2000 entérinent une situation qui s'est mise sournoisement en place vers la fin des 1980, à la façon d'un puzzle d'abord éparpillé (non ça n'a rien à voir avec Les Tontons flingueurs) et dont on voit maintenant se préciser l'image, et cette image n'est pas jolie à voir : c'est celle de l'aliénation.

L'oeuvre de William S. Burroughs s'est avérée tellement essentielle et centrale dans la culture du tournant des 20e et 21e siècles, que je ne peux manquer de t'interroger sur son importance pour toi ?

« À ma place, vous en auriez fait tout autant. »

William S. Burroughs est sans aucun doute possible l'un des auteurs qui m'aura le plus profondément marqué. Je l'ai découvert en 1978 avec Le Festin nu que j'avais acheté à Paris aux Yeux fertiles à Saint Michel et où officiait Jacques Noel avant son Regard moderne. J'ai tout de suite été fasciné par la force des images qui s'en dégageait et l'aspect révolutionnaire de son écriture. J'y aurais été certainement moins sensible (ou très dérouté) si je ne m'étais pas immergé auparavant dans les productions dada et surréalistes. Je pratiquais déjà le collage, l'écriture automatique et associative ou les cadavres exquis, ce qui me plaisait à l'époque c'était la poésie (Michaux, Eluard, Artaud), la science-fiction (particulièrement K.Dick) et les ouvrages liés à l'érotisme comme le Bleu du ciel ou Madame Edwarda de Bataille.

Burroughs initiait une nouvelle forme avec le cut-up, le fold-in (le pliage en dedans) et les routines que nous nous sommes immédiatement approprié. Cette technique dont il a fondé les bases avec Brion Gysin dans les sixties ajoutait une dimension inédite à l'écriture, une forme de 3D en quelque sorte, d'une part avec les possibilités de distorsion temporelle et d'espace même (il n'y a plus de linéarité) et aussi l'émergence d'un nouveau sens résultant de ce jeu dont a rebattu les cartes. Ce « nouveau sens », cette nouvelle voie, ce « third mind » peut aussi bien révéler un fond signifiant (une nature profonde) dissimulé dans le corpus, le sur-exposer, que créer une toute autre trajectoire. Ce qui est prémonitoire avec cette forme d'écriture qui s'applique à d'autres domaines (musique, audio-visuel, production numérique), c'est qu'elle contient en germe ce qui se développe ou existe déjà actuellement comme le sampling, l'hyperfiction, la notion de « points d’intersection » de réseau ou encore l'alliance mécanique/organique (le texte est utilisé comme matériau auquel on applique une technique qui peut être industrialisée). Le cut-up pose évidemment aussi la question du copyright et du droit d'auteur.

« Le cut-up appartient à tout le monde. N’importe qui peut devenir un agent de la Police Nova. »

Néanmoins, j'avoue que le cut-up pur devient vite indigeste, j'ai beaucoup de difficulté à me plonger aujourd'hui dans la trilogie Nova et je préfère de loin des ouvrages plus traditionnels comme , Ultimes paroles ou les Essais. Si j'ai beaucoup utilisé le cut-up, je l'ai toujours ré-agencé après coup, ce qui en contrarie la philosophie initiale.

Davantage encore que les techniques expérimentales utilisées par Burroughs, ce sont ses thématiques qui m'interpellent fortement.

« Answer the Algebra of Need and survive! »

Elles sont très présentes dans mes textes de chansons écrits pour Norma Loy. Les principales sont : la théorie du contrôle, la pensée du simulacre, le langage virus.

« Dans la révolution électronique, j’avance la théorie qu’un virus est une très petite unité de mot et d’image. J’ai suggéré alors que de telles unités pouvaient être activées biologiquement pour agir comme des tensions virales communicables. »

Le contrôle est inséparable du langage, un « organisme distinct attaché à notre système nerveux », un « script pré-enregistré qui se déroule en continu dans notre conscience ».

C'est une lutte pour une réappropriation et une réactivation des sens : des significations, autant que des sensations, pour une révolution des consciences. Désintoxication des injonctions qui colonisent notre conscience : une lutte contre la désinformation des systèmes de communication de masse qui sont les instruments des instances de contrôle (« l'algèbre du besoin ») pour nous faire croire en des désirs qui sont en réalité les leurs. Nous avons nommé ces instances « Basse Réalité/BR++ ».

« Le trafiquant ne vend pas son produit au consommateur, il vend le consommateur à son produit. »

« Nous ne donnons pas à nos agents l’impression qu’ils appartiennent à quoi que ce soit. […] Vous recevrez vos instructions de plusieurs façons. Livres, enseignes, films, et, dans certains cas, d’agents qui prétendent être en effet membres de l’organisation. On ne peut jamais être sûr. Ceux qui ont besoin de certitude ne présentent aucun intérêt pour notre service. En effet parce que notre service est une non-organisation qui a pour but d’immuniser nos agents contre la peur, la mort et le désespoir. […] Comme vous devez le savoir l’inoculation est une arme parfaite contre les virus et l’inoculation ne peut être effectuée que par exposition au virus. »
~ William S. Burroughs, Le Ticket qui explosa

Nous sommes actuellement en plein dans ce que nous appelions le contrôle des consciences. TV addicts, Internet freaks, Radio slaves : l'information tout comme le monde des affaires est globale et de plus en plus unitaire, superficielle en apparence, profondément nocive et virale en réalité. Il convient d'être paranoïaque, c'est désormais une question de santé mentale et de survie.

Bien que Norma Loy ne semble pas se caractériser de prime abord comme une formation de « musique industrielle », nous en utilisons pourtant les sources qui sont celles de la « révolution électronique », ce qui nous rend très proches d'un groupe comme Psychic TV avec lequel nous avons beaucoup d'affinités. Outre l'utilisation du cut-up et la porosité avec les thématiques évoquées plus haut, nous avons également utilisé à plusieurs reprises des bribes trafiquées de la voix de Burroughs, une voix extra-ordinaire à bien des égards, dont je collectionne d'ailleurs les enregistrements.

Il y a un texte que j'apprécie particulièrement, issu de Ah Pook Is Here, il en existe une version enregistrée figurant sur le CD Dead City Radio (très recommandable) que je passe systématiquement avant les concerts :

Question - If Control's control is absolute, why does Control need to control?
Answer - Control needs time.
Question - Is Control controlled by its need to control?
Answer - Yes
Question - Why does Control need humans, as you call them?
Answer - Wait, wait. Time, a landing field. Death needs time like a junkie needs junk.
Question - And what does Death need time for?
Answer - The answer is so simple. Death needs time for what it kills to grow in for Ah Pook's sake.


Bien entendu, il serait plus que réducteur d'attribuer le questionnement de cette problématique du CONTROLE au seul Burroughs, même s'il l'aborde sous une forme inédite. C'est un sujet central en ce qui me concerne, un de mes thèmes récurrents est celui de l'Information / Saturation.

J'ai souvent utilisé un principe de saturation des sens, par une accumulation du « donné à ressentir » avec la multiplication d'informations connexes ou contradictoires. Le but est de provoquer un état de déstabilisation du spectateur en vue de modifier son champ de perception, (ce que Castaneda nomme l’« intention première »). Cette pratique relève à la fois du détournement et d'une réflexion critique basée sur l'observation du fonctionnement du flux continu d'information de masse qui régit notre société occidentale. Ce principe de saturation me semble à l'œuvre dans les médias de l'information et de l'industrie culturelle (qui ont souvent partie liée), dans une optique d'intoxication. Je m'approprie en cela et pour partie la pensée de théoriciens de la communication comme Herbert Marcuse ou Theodor W. Adorno, c'est-à-dire représentants l'école critique de l'école de Francfort.

Les questions posées m'interpellent : « Qui contrôle la communication ? »

« Pourquoi ? Au profit de qui ? » Et la réponse qui y est apportée (les techniques de communication de masse sont des instruments de manipulation) me semble pertinente. C'est d'ailleurs ce qui constituera le socle, ou plutôt le bruit de fond, de plusieurs de mes projets ultérieurs, particulièrement au niveau des textes écrits pour des chansons (albums Psychic Altercation (1984), produit avec l'aide de Jean Couturier et Irène Omelianenko de France Culture, T.Vision (1986), Sacrifice (1988), Rebirth (1989), Attitudes (1991), Open your Mind (1996), Message from the Dead (2009), Un/Real (2010), Baphomet (2016).

Je revendique donc un positionnement dont les origines se situent dans une pensée marxiste et humaniste (non pas celle des dictatures communistes), utopiste, qui place l’homme au centre du dispositif et non pas au service de celui-ci.

« L’enjeu n’est plus le message, mais le fait que ça communique et que ça continue de communiquer. »
~ Jean Baudrillard, L’Ère de la facticité

Dans cette société de loisir post-moderne, au moment où le véhicule s’empare du contenu, où la démultiplication et la manipulation des données déservent la connaissance, la détermination de ce « ça » m’apparaît comme un des enjeux fondamentaux du questionnement de l'artiste contemporain.



Portrait de William S. Burroughs © Paul Natkin / WireImage

Même si tu me sembles avoir déjà commencé à répondre à cette question, bon nombre d'artistes, d'écrivains et de cinéastes, parmi lesquels je pourrais citer William S. Burroughs, Alejandro Jodorowsky ou Alan Moore, associent l'art et la magie opérative ; en ce que l'art a cette capacité d'influer sur notre perception de la « réalité » et in fine - donc - sur cette réalité. Est-ce que tu rejoins, voire participe de ce point de vue sur la capacité et le rôle de la création artistique ?

Je suis très intéressé par l'ésotérisme et la spiritualité. Mes racines familiales se situent juste à côté du lieu de naissance d'Hugues de Payn, un des fondateurs de l'ordre du Temple. La région est très marquée par les traces des templiers et généralement par une forme ancienne de mysticisme remontant au Moyen Âge, durant lequel la ville de Troyes était très influente dans de nombreux domaines.

« L'écrivain est sûrement une antenne qui s'accorde sur certains courants. Il n'est pas un génie. Il ne possède pas de génie. Il est possédé par le génie. »
~ William S. Burroughs

Pour faire suite à ta précédente question, l’idée de magie est effectivement très présente chez Burroughs qui voit dans la peinture et l’écriture une forme de clairvoyance, au sens chamanique du terme. Burroughs s'est intéressé à la magie du chaos vers la fin de sa vie, il a d'ailleurs rejoint un groupe de magiciens appelé les Illuminates of Thanateros. La magie est liée à la représentation du réel immédiat (visible), il affirme que « l’acte de création est un acte d’observation et qu’un acte d’observation est un acte de création ». Cela retourne au questionnement évoqué au début de cette interview sur la nature du Réel.



Carl Gustav Jung © DR

J'apprécie (dans la mesure de ma compréhension de textes parfois très ardus, je ne suis pas un universitaire !) Carl Gustav Jung, qui a développé le concept d'Imago (image intra-psychique complexe intriquant objet et sujet, le processus de formation faisant partie de notre psyché et l’élaboration de nos perceptions sensorielles), le Soi (organisateur, centre de la personnalité tout entière et centre des archétypes) proche du Tao.

« Le Soi est non seulement le centre mais aussi la circonférence complète qui embrasse à la fois conscient et inconscient. »

Selon Jung, tout ce que nous percevons et nous semble être « la réalité », ne sont que des images.

Jung nous dit : « L’inconscient personnel correspond en grande partie à cette figure qui apparaît dans les rêves et que j’ai appelé l’ombre » (Psychologie de l'inconscient), il considère que cette « ombre » est la voix de l’âme et le rêve le messager de celle-ci. D’autre part, Jung accorde une grande importance à l’inconscient collectif par lequel nous serions reliés à une mémoire archaïque de l’humanité en faisant appel à des archétypes et aux mythes. Il n’est pas difficile de voir le rapport avec l’art voyant symboliste et bien sûr avec les préoccupations surréalistes qui m’avaient tant impressionné. La fonction du rêve est donc très importante pour moi sinon capitale. Dans ce type de travail, le corps apparaît souvent comme absent à lui-même, et pour cause, c’est un corps investi (et non pas possédé). Le terme « percevoir » signifie « percer du regard », « voir à travers », je l’entends dans le sens « donner à voir au travers des apparences ».

Le monde des formes et de l’apparence, les images, est une projection du Rêve qui nous permet d’exister, un aspect particulier de la fréquence humaine, une ÉMANATION. Cette pensée, c’est celle qui sous-tend toute ma production (qu’elle soit musicale ou non). Il semblerait que la perception (dans ce cas l’ILLUSION) que l’on veut donner des choses soit plus importante que la NATURE RÉELLE de celles-ci. Mais qui peut déterminer de quoi est constituée la RÉALITÉ quand on est soi-même au cœur d’une construction et d’une permanente interprétation de sa sensation à être.

La Magie c’est pour moi l’art de déplacer les fréquences de la perception. Et on peut utiliser certaines formes de rêve pour cela, des sons, des vibrations. Pour moi le rêve = magik.  Il n’y a pas de réalité, il n’y a que des points de vue.

« Death to the LowWorld! »

L’inspiration s’apparente parfois à l’illumination, donc à un dévoilement rapide – la résultante brutale d’une décantation.

Se confronter à l’autre (un public), c’est la raison d’être d’une production artistique, elle vous inclut dans la perception et l’interprétation que l’autre en donne. Pourtant, cette œuvre ce n’est pas seulement vous, mais aussi ce qui s’est déversé en vous et qui vous est étranger. L’art est un support de projection et je pense que sa fonction première était de s'inscrire dans le cadre d'un RITUEL magique et l'art n'est opératif que s'il manifeste une INTENTION dans le champ d'une CROYANCE. Je ne suis pas un sorcier, mais je considère certaines productions artistiques ont le POUVOIR de déplacer les ancrages de la perception. En obtenant des connaissances, on obtient du pouvoir, en obtenant du pouvoir on obtient des connaissances.

Les i-mages que j'ai rassemblé dans le recueil Nuit sont pensées en tant que reflets d'un miroir magique.

Les titres Baphomet Sunrise et Kundalini Rising sur le dernier album de Norma Loy.
Voici le texte figurant en exergue dans le livret intérieur de ce disque :

« Le message est simple : ce monde ci est mort. Ce monde tel que nous l’entendions n’est plus. Il succombe à l’ivresse de sa perte. Le temps des dieux obscurs, de l’esprit renversé, est advenu et avec lui celui des vanités. Le 'progrès' n’est plus qu’une constante pervertie, une arme silencieuse, un instrument de la domination des corps et des consciences. Il nous faut réintégrer le territoire des lumières.

Le Baphomet, la Gnose propose une autre voie, celle de l'éveil du Kundalini, alchimique, de la musique magick au delà de l’illusion du conscient, exprimant la nécessité d’unir les forces opposées afin d’atteindre l’unité, l’illumination, qui sauvera ce monde de la perte. L’interne s’applique à l’externe, l’animal et le spirituel s’unissent dans l’harmonie du nécessaire équilibre. Nous portons de deuil de S›phiã ⁂, Eye Ame, et ce deuil anime nos corps et nos voix (...) »
~ Usher San & Chelsea Reed (CPM 2016)

Baphomet Sunrise qui donne son nom à l’album est issu d’un rêve très particulier, un rêve-monde. Du point de vue de Carl Gustav Jung on pourrait parler d’une forme archétypale ou du point de vue magik d’une vision. J’ai pratiquement retranscrit mot pour mot ce qui m’a été confié et puis j’ai cherché à en comprendre le sens par l’intuition et aussi en effectuant des recherches sur ce terme très ambigu. La composition musicale a suivi à peu près le même chemin. Il donne une certaine couleur globale à l’album qui se construit de fait sur des notions d’affinité, d’opposition et de complémentarité (yin/yang), d’autant plus qu’il se situe en miroir avec Kundali Rising, sa parèdre qui vient clore le disque. Ces deux titres se renvoient l’un à l’autre et forment une boucle, comme une sorte d’Ouroboros (le serpent mythique qui se mord la queue). Il est en effet question d’alchimie et c’est cette acceptation du Baphomet qui nous intéresse, et non pas l’imagerie sataniste qui ne nous concerne pas (et avec laquelle nous sommes en opposition). Le Baphomet en soleil levant est une représentation ésotérique hermétique (Là haut, comme ici-bas), elle exprime la nécessité (intérieure) d’unir les forces opposées afin d’atteindre l’unité, l’illumination, qui sauvera ce monde de la perte. L’interne s’appliquera à l’externe. L’animalité et le spirituel doivent s’unir dans l’harmonie : c’est le sens de la représentation la plus connue de Baphomet donnée par le dessin effectué par Eliphas Lévi dans son ouvrage Dogmes et rituels de haute Magie.  C’est un symbole du nécessaire équilibre. La figure de la Tour, dans la seconde partie, renvoie à une carte du tarot (La maison Dieu) ; elle précise l’impératif de cette mise en garde : conflit (opposition) le monde ancien, celui dans lequel nous vivons et qui est profondément malade, doit être détruit et il doit changer pour se reconstruire sous peine de catastrophe irrémédiable. L’origine de ce nom est fort discutée, et au fond cela m’importe peu. Ce qui prime à nos yeux c’est la charge symbolique contenu dans le terme, qui est comme une entité vivante (et changeante) que l’on peut investir et rêver. C’est un mot opérationnel.

Kundalini Rising est complémentaire de Baphomet Sunrise. Ces deux titres sont totalement liés. Selon Eliphas Lévi, la description de Baphomet comprenait plusieurs symboles faisant allusion à l’éveil du kundalini – « la lovée » – qui conduit au bout du compte à l’éveil de la glande pinéale, (le « troisième œil »). Le Baphomet, réalisé dans son union des contraires, doit permettre cet éveil. L’énergie de Kundalini est en nous, elle est symbolisée sous la forme d’un serpent qui réside dans le centre subtil de la base, situé au bas de la colonne vertébrale. Cet intérêt pour Kundalini remonte en fait à la sortie de l’album Rebirth ou une âme charitable m’avait prêté un livre traitant du sujet et qui racontait l’expérience d’ un quidam qui subissait les effets de cet éveil sans en connaitre la cause. Voilà en effet  encore un sujet ambivalent, car le déclenchement de cette énergie transcendante, si elle n’est pas accompagnée de clairvoyance et de compréhension, peut s’avérer une torture pour qui en subit l’action.

Cette spiritualité reflète l'antagonisme supposé Corps/Esprit. La déstructuration de la forme et du sens, leur dissolution, provoque un court-circuit profitable, car ils permettent d'élargir considérablement un champ d'interprétation et de compréhension autrement impossible sinon  difficile d'accès.

Comment en es-tu venu à pratiquer une forme de multimédia, qui associait déjà l’image à la musique, le théâtre à la danse ? Ce que pratiquaient de rares groupes anglo-saxons ou allemands, mais s’avérait beaucoup plus rare en France.

Pour moi, c'était évident de mélanger différentes formes d'expression, puisque c'était au cœur même de ma pratique. Je n'étais pas plus musicien que créateur d'images ou performer. Cela participe de la même pensée. C'était encore plus vrai par le passé pour des raisons pratiques, parce qu’il me semble qu'il y avait davantage d'opportunités financières pour proposer ce genre de prestation qui est souvent déficitaire pour nous (Norma Loy) aujourd'hui. Il faut des plateaux assez grands pour pouvoir y déployer de la danse et aussi tout l'organisation permettant le transport et l'hébergement de multiples intervenants. Bien sûr, les projections d'images sont toujours d'actualité, c'est même beaucoup plus simple aujourd'hui grâce aux vidéo-projecteurs, j'ai commencé avec des gros projecteurs de diapositives avec dix paniers qu'il fallait gérer en permanence.

Cet environnement global s'apparente de fait à une « installation », désormais fer de lance de l'art contemporain institutionnel, mais je l'ai toujours utilisé, aussi bien pour les concerts que pour mes expositions ou encore pour les soirées que nous organisions avec Alien Nation (fetish, bdsm) ou Hopefull Dead (qui étaient des événements centrés sur la musique psyché-garage).

Le psychédélisme faisait d'ailleurs beaucoup appel à la notion d'immersion. C'est justement ce que je recherche avant tout : des stimulations complémentaires entre elles, voire une saturation.

Mes références sont évidentes si l'on prend en compte mon addiction passée au Velvet Underground, c'est un concept warholien par excellence. Je me dois d'ajouter également Tuxedomoon à cette liste, le spectacle qu'ils avaient donné en 1982 (je crois) au festival Rock in Loft m'avait particulièrement marqué, c'était la première fois ou un intervenant chargé de l'environnement visuel et « performatif » était à égalité sur scène avec les musiciens. Il y eu aussi les Noces chymiques de Pierre Henry, vues dans un théâtre très rococo de Paris à la même époque.



Tu as été directeur artistique du festival Imagina. À quelle époque et de quelle manière t’es-tu connecté aux technologies d’imagerie numérique ?

En tant que graphiste, c'était une obligation d'évoluer vers les outils PAO vers la fin des années 1980. Quand j'ai commencé à travailler dans ce secteur, en tant que monteur puis maquettiste, on en était au papier millimétré, aux bombes de colle et au copyproof. J'ai appris sur le tas, dans une petite agence couplée à une imprimerie, avec l'opportunité de toucher un peu à tout : le montage papier, la réalisation des films, la gravure des plaques offset mais aussi la créa de maquettes, de logos et d'illustration, ça m'a donné des bases solides. Avec l'apparition des premiers logiciels et des ordinateurs à un prix accessible (bien que c'était encore fort cher), ce monde traditionnel a disparu ou plutôt il a dû évoluer vers un format beaucoup plus compressé et intégré. J'ai tout de suite été intéressé par les possibilités offertes par le logiciel Photoshop, ça me permettait d'unifier mes différentes pratiques de photo-montage, de peinture et de traitement photographique sur un même outil tout en étant non destructif sur l'original, quelque chose de très confortable donc, mais qui demande une grande rigueur sous peine de se perdre totalement dans une infinité de possibles (inhérente à la sensation de rapidité d’exécution et du nombre de variables).

Mon expérience de directeur artistique s'est révélée très enrichissante, durant les premières années tout du moins. Ce n'est pas un milieu (la communication) que j'apprécie beaucoup. J'ai monté ma propre structure, qui a perduré durant une quinzaine d'années. C'était très chronophage et assez usant, mais ça m'a permis de découvrir des milieux et des pratiques sociales très éloignés de mes origines prolétaires provinciales. Imagina était certainement ce qu'il y avait de plus enthousiasmant pour moi, car je pouvais y intégrer certains aspects de mon travail personnel, davantage en tout cas que pour une entreprise de stockage de données ou un fabricant d'ascenseur. Le fait que cette manifestation était internationale m'a beaucoup apporté, parce que je devais gérer des problématiques spécifiques liées à la langue bien sûr, mais aussi sur un plan purement technique. Je pense que c'est cette activité au long cours (car c'était un travail qui s'étendait sur plus de la moitié de l'année) qui m'a boosté sur mon investissement de plus en marqué dans la création numérique.

Les outils numériques sont liés par essence à un nouveau paradigme, à une nouvelle façon d'appréhender un environnement augmenté. Cela a modifié mon approche : à partir d'un espace physique où les corps réels se tordaient, je me suis orienté vers la fabrique des êtres. C'est précisément l'évolution technique de mon travail qui a permis ce changement d'espace et de perspective en passant du studio à l'image de synthèse, de la photographie à l'espace informatique, télévisuel et, comme tel, hypnotique. Plutôt que celui du hasard, ce lieu est devenu celui du rêve objectif.



David Cronenberg, Faux-semblants (Dead Ringers) (1988).

Je me souviens d’avoir découvert ton travail à l’époque d’Art Clone, puis bien sûr d’Alien Nation. Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser d’aussi près aux corps modifiés, aux corps mutants et transgenres ?

Un thème récurrent à mes images a été pendant longtemps la mutation.

J'apprécie beaucoup le cinéma de David Cronenberg, parce qu'il ne parle quasiment que de ça depuis le début : les interactions entre les gènes, les interactions entre le corps et la machine, etc. Et d'ailleurs Photoshop lui-même est un outil de mutation : on permute les pixels, on les mélange par le biais d’opérations.

J’aime ce qui a trait à la notion de transformation. Il est plus simple d’utiliser la forme du corps dont la figuration est inscrite et reconnue par tous afin de lui faire subir des distorsions qui symbolisent un état (un au-delà) intérieur ou une transformation psychologique dont la représentation est malaisée.

Le clonage m’inspire par la voie du pixel. La photographie numérique lui ouvre la route. Se pose alors la question de la valeur et de la spécificité d’une œuvre numérique. Doit-on détruire la matrice ? Quels ordinateurs sont t-ils dépositaires de l’image originale ?

Ce peut-il d’ailleurs qu’il y ait UNE image originale ou simplement une succession de clones ?

Ce thème de la mutation provoquée, du clonage c’est plus généralement celui de l’interférence avec les nouvelles technologies.

Il s’inscrit dans une réflexion critique : celle du rapport entre la tendance interactive homme/machine, rejoignant l’idée de transparence et du tout communicant qui est celle de la post-modernité, et que je la relie à un concept d’aliénation, cohabitant avec l’idée d’appropriation du corps en tant que projection de soi qui est celle des mouvements « néo primitifs », s’opposant à la globalisation. Virtuel globalisant/Réel sensible et intimité, ces deux états tendent vers la fusion au sein du monde néo-libéral contemporain.

CEPENDANT

S'il est vrai que cette approche transhumaniste est bien présente dans mes productions, elle est loin d'en constituer l'ADN. Elle est surtout à l'œuvre (c'en était l'objet) dans le projet que nous avions monté avec Jean Claude Leparc : « Art Clone » dans un contexte très « art contemporain ». Il fut en effet présenté pour la première fois dans le cadre de l’exposition « L’art contemporain au risque du clonage » (organisé par le CERAP, 24-25 novembre 2000) sous la forme d'un stand d’une société de cosméto-génétique, proposant des services pour modifier le corps humain à volonté, notamment par des hybridations animales. Art Clone pose le problème du positionnement et du désir d’appropriation du corps, tout à la fois espace de liberté et terrain d’asservissement.

Depuis mes premières prises de vue argentiques, il y a déjà plus de 40 ans, jusqu’aux réalisations utilisant les moyens informatiques d’aujourd’hui, le corps est mon sujet favori, voir exclusif. Qu’il s’inscrive ou non dans un champs « artistique » celui-ci est le support même de notre perception, la raison de nos sensations et l’objet de notre incarnation, je le trouve émouvant parce qu’il raconte une histoire à la fois commune et unique et que cette intimité de l'« Autre » me renvoie à la mienne propre et me questionne sur la nature de mon appréhension au monde, de ma VISION.

Le temps du rêve : illusion du réel & incarnation

Dans un contexte de réalité empirique, il me faut bien convenir de la présence de l’apparence sensible, et constatée par moi, de ce corps auquel mon esprit prête existence, puisque c’est précisément l’objet de mon travail (de ma pensée en action). Ce corps est donc une substance douée de propriétés, dont l’une des particularités, et non la moindre, est d’être une forme apparemment continue mais en perpétuelle modification, en perpétuelle expérience.

Nous changeons sans arrêt de corps, je dirais « à notre corps défendant ». Notre corps est aussi volatil que notre pensée. Chacune de nos cellules se détruit, mute ou se renouvelle en permanence. Qu’il y a-t-il de plus étranger à nous-mêmes que celui que nous avons été, sinon celui que nous deviendrons ? C'est la puissance de l’ego qui nous aveugle et entretient en nous l’idée de permanence, nous maintenant dans une trajectoire ayant le mérite d’apporter un semblant de cohérence.

« Pour ce qui est de la permanence, le corps est solide et stable comme une sculpture figée. Pour ce qui est du changement, il est mobile et fluctuant comme une rivière. »
~ Deepak Chopra, Le Corps quantique

Ce sujet monopolise la pensée humaine depuis la nuit des temps et il concerne aussi bien la philosophie, la psychanalyse et l’astrophysique, que la métaphysique pour ne parler que de ces domaines. L’art participe, bien entendu, à cette réflexion, je l’utilise en tant que véhicule dont le carburant serait le Rêve. Si j’ai positionné en amont cette attention portée à la nature du Réel, en lien avec le corps lui même, c’est bien que je considère qu’elle est prééminente sur le plan de l’émanation.

Notre perception du réel géométrique est constamment modifiée par l’environnement. Le cerveau déforme tout : c’est un émetteur-récepteur qui change constamment de fréquence. Nous sommes pris dans un flot d'images dont la vérité nous échappe et auquel nous sommes bien obligés de prêter un sens afin de fixer notre forme même. Ce sens participe de l'illusoire, notre perception est en mutation permanente.

Je veux rendre compte d’une réalité inaccessible par la capture d’un moment donné (ce qui est la base de l’image photographique). Quand Roland Barthes déclare dans La chambre claire - note sur la photographie que « la photographie ne remémore pas le passé […]. L’effet qu’elle produit sur moi n’est pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d’attester que cela que je vois, a bien été », il exprime, par défaut, la distance qui sépare une photographie argentique « témoin » de la re-création de l’image numérique. Ce que je donne à voir n’atteste pas de ce qui a été, ou plutôt il intègre un moment de ce qui a été pour le propulser dans un espace a-temporel qui n’est pas celui d’un temps arrêté. Cela a bien existé et cessé d’être, mais cela s’est amalgamé dans une nouvelle forme défragmentée qui en diffère absolument. Si je conçois alors mes images en tant qu’icônes, en tant que figures mythiques, c’est qu’elles veulent rendre compte d’un temps intérieur qui est celui du rêve ou qui est de l’ordre de la révélation.

Icônes

En tant qu'artiste numérique, je ne cherche pas à créer la femme (ou l’homme) de synthèse idéale. Je me réfère plutôt à la notion d’icône ou « petites images » (eikonion en grec), celui d’un être totem mythique et mystérieux, source d'angoisse et d'extase intimement mêlées.

« Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des commencements. Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence… C’est donc toujours le récit d’une création : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être. »
~ Mircéa Eliade, Aspects du mythe

Mes personnages ressemblent souvent à ces créatures qui gardent l’entrée des temples : « Attention, vous pénétrez dans un autre espace ». Je veux donner à voir ce qui est caché au-delà des apparences, il y a toujours des seuils, des passages, des portes, gardées par ces sphinx. Derrière les icônes il y a toujours des corps : le corps en tant qu'il ne commence nulle part, qu'il n'a ni début ni fin, comme le soulignait Barthes.

Fetish / Fétiche

Ce terme renvoie aux « poupées maléfiques » (feitiço, en portugais) mais aussi à tout ce qui est factice (facticius, en latin). Les fétiches sont également liés au culte vaudou, d’origine béninoise, où le terme bocio, en dialecte fongbé, signifie « cadavre qui possède du souffle divin ».

En ce qui me concerne, c’est la représentation d’un objet qui perd son sens initial pour en prendre un autre, dans un processus de transformation : cet objet est le corps féminin qui s’incarne dans le creuset alchimique du regard. Mon Fetish n’est pas celui de mon voisin, il est celui de ma capacité à rêver et à transformer ma réalité propre, la mutation se situe ici.

Références et détournements

Tout comme les instantanés, issus de la prise de vue, se retrouvent pris dans un jeu de trans-formation descendant en droite ligne du symbolisme et du surréalisme (en adoptant une forme classique et figurative et en contraignant à des résultats paradoxaux un genre réaliste censé représenter la réalité), ce processus de détournement affecte des concepts et des références à des œuvres repères de l'histoire de l'art. Cette pratique iconoclaste est aussi un hommage et reflète mes goûts personnels. Il est notable de constater qu'il s'agit surtout d'œuvres picturales et non pas photographiques comme Salomé (transposée en Asie avec des motifs viennois art déco), St Sebastian (dont la représentation habituelle à connotation homosexuelle est réinterprétée au féminin hétérosexuel), L'école de Fontainebleau (Gabrielle d'Estrées et sa sœur), dont l'interprétation du geste de la duchesse de Villars, signifiant que Gabrielle d'Estrées est enceinte, est brouillé par les piercings au mamelon et par la présence de masques de carnaval en arrière plan au lieu de la servante cousant une layette : « Gabrielle ».

L'imagerie religieuse dans son interprétation baroque est également concernée ainsi que la peinture néo-classique.

Mon regard se porte sur ces œuvres dans un contexte contemporain, ce qui induit une part de pastiche et de cannibalisme (voir l’œuvre de Yasumasa Morimura qui utilise également des techniques de photomontage, par exemple pour Saturne dévorant ses enfants, d’après Goya), mais au fond il veut en souligner la familiarité qui résonne en nous.

J'essaie de constituer un lien entre mythes anciens et mythologie urbaine.



D’après les images que tu m’as livré dans le cadre de tes portfolios présents sur La Spirale, tu nourris également un intérêt certain pour la pornographie. Qu’est-ce qui te fascine dans la représentation d’actes à caractère obscène ? (sourire)

Même si tu ajoutes un sourire en parenthèse à ta question, c'est sans aucun doute celle qui me donnera le plus de fil à retordre.

Tout d'abord, il ne faut pas amalgamer les réalisations graphique contenues dans X-Graphik / Le confessionnal des incarnats avec mon travail photographique. Ce n'est pas du tout le même esprit qui anime ces différents projets. Dans ce cas, j'utilise des images pré-existantes, en l’occurrence un échantillon qui me semble représentatif de ce qui circule sur les sites pornographiques grand public. X-Graphic est à la base un projet de 2005 qui traite de l'imagerie porn en lien avec sa présence sur internet et de l'impact qu'elle a pu avoir sur la diffusion de celui-ci (tout comme les pages roses ont grandement contribué à l’essor du minitel) et ce que ces images racontent sur notre société. Il est intéressant de noter que la pornographie a toujours su s'adapter aux médias disponibles et même parfois précéder les techniques de communication de masse, ce qui en fait un cas de modèle économique incontestable qui brasse des millions de dollars chaque année.

X-Graphic était une installation audiovisuelle se présentant comme une salle d’immersion regroupant 365 images reconstruites et retraitées de façon ultra-graphique, sur le thème de la représentation d'une activité sexuelle marchandisée, métaphore et émanation du système politico-économique. Ce travail faisait suite à ma collaboration journalière (2003/2004) au quotidien graphique en ligne du collectif Bazooka, Un regard Moderne, qui proposait un autre regard sur le traitement de l’actualité. Dans les deux cas on peut dire qu'il s'agit d'une forme de regard sociologique.

Bien sûr, cela ne suffit pas à expliquer le POURQUOI du choix de cette thématique si particulière (bien qu'étant la chose la plus commune et partagée au monde). Il y a une attirance de l'ordre de la pulsion scopique tout d'abord, et une volonté de défier l'interdit d'une représentation habituellement cachée, je vais dire ob-scène bien que « ob » signifie plutôt « devant ».

Si la pornographie est une pratique du « donner à voir » très ancienne (cf les fresques antiques du lupanar de Pompéi), elle est aussi indissociable des appartenances culturelles et des intérêts idéologiques qui ont eu cours dans différents lieux à différentes époques. Fin 1970 par exemple, avant la classification X qui a sifflé la fin de la récréation, le film porno était volontiers anarchisant et lié à la libéralisation des mœurs. On aurait pu aboutir à des œuvres de grande qualité, car il me semble que le cinéma pornographique pouvait être une des formes abouties de l'art du rêve si importante à mes yeux, en s'inscrivant dans la droite ligne du surréalisme le plus échevelé.

Il faudrait d'ailleurs s'interroger sur la notion d'obscénité, qui désigne quelque chose d’assez « hideux » pour mériter d’être caché. À partir de cette définition toutes sortes de choses que la « décence » exigerait de ne pas montrer, de ne pas dire ou de ne pas faire publiquement relèveraient de la pornographie. Or, si la décence est une notion à géométrie variable, on peut néanmoins affirmer qu'elle se présente comme une norme sociale, elle est donc liée à une morale politique de caste et c'est un outil de régulation et aussi de domination.

La pornographie dégrade t-elle la dignité humaine ? Oui, quand elle ne propose que des schémas reproduisant en tout point les systèmes d'asservissement d'une société de marché et de contrôle, proche des émissions débiles de la « télé-réalité », c'est ici que se situe pour moi la véritable pornographie au strict sens du terme, et c'est pourquoi je trouve toujours amusant de voir les tenants de ce système ultra-libéral et productiviste ainsi que les excommunicateurs cinglés des ligues de vertu et autres pourfendeurs des libertés individuelles s'en offusquer alors qu'ils participent au fond de cette même idéologie.

Ce n'est évidemment pas cette philosophie qui sous-tend mon travail.

L'érotisme et le sacré

« Il y a là devant l'espèce humaine une double perspective : d'une part, celle du plaisir violent, de l'horreur et de la mort - exactement celle de la poésie - et, en un sens opposé, celle de la science ou du monde réel de l'utilité » ~ Georges Bataille, L'impossible

Le temps des images s’effondre sur lui-même comme l’espace autour d’un trou noir. L’érotisme en est le centre, car il unit la mort et la vie en un double mouvement contradictoire. Bien entendu, seules quelques images réussissent à approcher cette vision intérieure, beaucoup se contentent d’être décoratives et un peu mystérieuses. Ce temps est proche de celui de l’éternité, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un temps qui ne se soumet pas au temps, il se trouve en deçà de lui, c’est un temps paradoxal.

Si je modifie les corps et les place dans ce temps paradoxal, c’est que je désire les recréer par un processus d’action qui les rend plus qu’humain, mais pas encore dieux. Si ces créatures étaient considérées comme divines, elles seraient murées dans leur perfection et, en tant que telles, ne pourraient désirer. Le désir contient une idée d’élévation vers l’éternité.J’aime les espaces intermédiaires, les mondes flottants, le crépuscule et les moments où l’on est ni vraiment endormis ni vraiment éveillés.

Cet érotisme, qui est celui de Bataille, est celui généré particulièrement par notre civilisation chrétienne ou le corps possède une chair ambiguë mêlée de pensée métaphysique. Jésus s'incarne, il adopte un organisme sexué (c'est un homme) sans avoir recours à la sexualité, pour connaître son apothéose dans la douleur et une torture rédemptrice. Cet avènement du Christ incarné, professant qu'il faudrait sublimer la matière en spiritualité, revient à nier le corps au profit du corps glorieux, un corps d'ectoplasme. Les modèles proposés sont ceux de la mortification proposée comme véhicule à un futur accomplissement et procurant par là même une jouissance par un phénomène de choc en retour.

Je fais de l'érotisme un des sujets privilégiés de mon travail en m'attachant à réaliser l'union du sexe et du sacré (Éros & Thanatos) dans un mouvement dialectique où l'un et l'autre se conjuguent et s'opposent, à figurer cet écart entre deux mondes, cet écran du fantasme où viendraient s'inscrire dans la tourmente l'innommable et le merveilleux. Au fond du corps « dont la peau arrachée laisse voir ce que d'habitude elle cache » grouillent l'entraille, les muscles écorchés, les blessures, mais cette représentation est allégorique. semblable aux vanités « souffle léger, vapeur éphémère » baroques..

Au fond, je suis nostalgique des images du divin (c’est-à-dire d’une Réalité unifiée) et j'en propose aujourd'hui une version non pas moderne, mais inversée.

Mes premières photographies rendaient compte, dans un espace intemporel, d'une réalité qui avait existé, incarnée par des êtres de chair et de sang qui s'étaient un moment confrontés à ma vision. Si je déclinais mon art à partir de la photographie, c'est que je m'intéressais au réel, à la saturation du regard par la réalité, pour mieux la contester, et cela dans un champ où, précisément, plus rien ne semble réel. à présent, mon positionnement s'est inversé en se tournant vers l'imaginaire de la représentation. De l'expérience des limites où les corps réels se tordaient, je me suis orienté vers la fabrique des êtres. C'est précisément l'évolution technique de mon travail qui a permis ce changement d'espace et de perspective en passant du studio à l'image de synthèse, de la photographie à l'espace informatique, télévisuel et, comme tel, hypnotique. Plutôt que celui du hasard, ce lieu est devenu celui du rêve objectif.

Si la phrase de Georges Bataille citée plus haut est à ce point adéquate à décrire ce travail c'est qu'elle rend compte de ce clivage entre deux orientations contradictoires : d'une part le réel des corps et de la jouissance, de l'autre celui de la science et de ses mirages. Là où je fouillais l'expérience de la rencontre (avec les risques qu'elle comporte), le travail électronique de composition des icônes vient éloigner le spectateur du dénuement où se trouve le modèle pour le porter vers un monde virtuel. Du « cela a existé » propre à l'art photographique nous passons à une version futuriste où le clone élaboré par logiciel se fait représentation divine et transforme l'artiste en démiurge. Le point de vue modifie la vision.

La Spirale avait jusque récemment pour habitude de conclure ses entretiens en vous interrogeant sur votre vision de l'avenir, mais l'avalanche de prophéties dépressives qui en résultait nous a amené à modifier notre approche. Quelles sont donc pour toi les pistes de solution, les alternatives qui permettront de ramener nos sociétés humaines sur une voie plus généreuse, altruiste, donc progressiste et optimiste ?

Difficile d'être positif après ce que je viens de dire. Je peux par contre apporter quelques pistes de réflexion et d'action, dont j'estime qu'elles sont nécessaires pour faire évoluer la situation actuelle :

. Démanteler les super-groupes multi-nationaux et les contraindre à une participation réelle concernant l'imposition sur leurs bénéfices ;
. Ne tolérer AUCUNE forme de paradis fiscal ;
. Réduire les écarts de rémunération sur une échelle de 1 à 5 pour répartir justement les richesses ;
. Dissocier totalement banques de dépôts et banques d'investissement ;
. Interdire toute forme de spéculation ;
. À terme réformer de fond en comble le système bancaire et le placer sous de réelles instances de contrôle démocratique et supprimer la gestion par algorithme ;
. Placer les systèmes d'intelligence artificielle sous haute surveillance ;
. Remettre le bien être au travail au centre des préoccupations ;
. Encourager une politique globale de dénatalité et de décroissance ;
. Lutte absolue contre toute forme de radicalisme religieux ;
. Privilégier la spiritualité face aux systèmes politico-religieux de tout crin, véritables parasites de l'humanité ;
. Cesser la marchandisation des services publics ;
. Faire en sorte que la classe politique soit représentative de l'ensemble des citoyens, et que l'accès aux hautes écoles soit réellement démocratique ;
. Faire cesser la société de consommation ;
. Mettre en avant les réseaux participatifs et locaux, hors du phénomène de boboïsation ;
. Mettre systématiquement en place des instances de contrôle indépendantes et diversifiées ;
. Une éducation pour tous et de qualité, laissant place au débat et établissant une grande transparence des sources et favorisant l'esprit critique ;
. Faire des points réguliers sur la mise en place de ces différentes réformes, en infirmant ou confirmant les effets réels sur le bien-être de l'humanité au sein de son environnement global.

Concluons sur ton actualité et tes projets, que j'imagine toujours aussi divers et variés. Qu'est-ce qui t'occupe, aujourd'hui ? Entre la photographie, les arts graphiques et numériques, la musique, la scène et que sais-je encore ? Où et quand pourrons-nous te croiser, te voir en action et t'écouter dans le court et le moyen terme ?

J'espère que nous pourrons nous croiser bientôt ! Ce qui m'occupe aujourd'hui ? La même chose qu'hier : travail continuel sur mes images, avec cependant un focus particulier sur la numérisation et l'exploitation de mes gigantesques archives ! Je ne fais plus trop de prises de vues ces derniers temps, à part des paysages et des photos de ciel ou encore d'éléments nécessaires à mes compositions.

J'ai enfin terminé un travail en cours depuis une vingtaine d'années sur trois thématiques utilisant toutes les mêmes moyens de réalisation numérique, il se présente sous la forme de trois corpus : Nuit, Les Hauts-Clos et Dreamlands. J'aimerais les réunir pour les éditer dans un ouvrage global.

Je me prépare pour une nouvelle exposition, date et lieu en attente.

Dans les cartons, il y a aussi le nouvel album de Norma Loy, qui est désormais mixé. Il sera uniquement constitué de reprises (un genre qui nous tient à cœur).

Merci !



Rose Noire © Reed 013


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