BRUNO MOURRAL « KAFOU »


Enregistrement : 19/09/2018

« Port-au-Prince, la nuit. Doc et Zoe viennent de se voir confier une mission : celle de livrer un colis dont ils ne savent rien. Pour ce faire, ils doivent respecter trois règles fondamentales : ne jamais arrêter le véhicule, ne jamais baisser les fenêtres et ne jamais ouvrir le coffre. Arrivés à une intersection, ils tombent sur un chien. Chaque carrefour demande un sacrifice. Leur décision changera à tout jamais leur destinée. »

Une interview de Bruno Mourral, réalisateur du moyen-métrage haïtien Kafou, diffusé dans le cadre de la 24e édition de L'Étrange Festival au mois de septembre 2018.

Propos recueillis par Ira Benfatto.



En Haïti, vous ne disposez ni de cinémathèque, ni d’école de cinéma, la plupart des techniciens et des artistes, acteurs y compris, se forment sur le tas. Aucune subvention n’existe en vue d’appuyer la production d’images, il n’existe aucune législation sur le cinéma dans le pays et, à ce jour, l’État ne manifeste aucun intérêt pour la production cinématographique. A quoi ressemblent la réalisation et la production d’un film dans un tel contexte ?
 
Triste, mais vrai, c’est le contexte dans lequel nous évoluons, et faire un film en Haïti ressemble à un parcours de d’impossible. Le tournage de Kafou s’est étendu sur un an, divisé en quatre parties. Nous n’avons eu aucun support financier de l’État haïtien et le ministère de la Culture n’a manifesté aucun intérêt. D’ailleurs, ce dernier est très souvent caduc.

Nous avons quand même pu avoir le soutien de la ministre du tourisme qui nous a permis de sécuriser une grande partie de nos lieux de tournage avec la force de police « POLITOUR ». Au final, la production de film se réalise à l’aide de ses propres moyens, ainsi qu’avec l’aide de certains commanditaires qui croient encore à une production cinématographique haïtienne.
 
Quand je tape « cinéma » et « Haïti » dans mon moteur de recherche, je n’ai que douze entrées sur l’intégralité du territoire dont plusieurs ne semblent être que des boites de nuit, des restaurants et des cabarets avec de simples toiles tendues au mur. Maintenant que ce premier moyen-métrage existe, est-ce que vous déplorez le fait qu’il ne soit pas, ou peu, vu dans votre propre pays du fait de cette absence de salles de cinéma ?
 
Je le déplorais avant même que ce moyen-métrage n’existe. C’est notre bataille de chaque jour. Dans la capitale, nous n’avons qu’un seul vrai cinéma : le Triomphe. Ce dernier a été rénové par le gouvernement Martelly, puis a fermé ses portes pendant deux ans. Il est rénové à l’image du pays, sans réel plan de gestion à long terme.

Cette année, Le Triomphe rouvre ses portes par le biais d’un projet incubateur « Alpha Haïti ». Nous faisons pression de notre côté pour qu’un gestionnaire soit mis en place afin d’élaborer un plan de diffusion des quelques œuvres produites ces deux dernières années.

D’autre part, nous travaillons avec des jeunes qui lanceront très prochainement une plateforme VOD semblable à Netflix. Cette plateforme sera axée seulement sur les films haïtiens.
 
Votre film s’appelle « Kafou », ce qui signifie « carrefour » en français métropolitain. Est-ce que ce titre constitue une référence à la mythologie vaudou pour laquelle les croisées de chemins sont des lieux hautement symboliques ? 
 
Le film s’intitule Kafou pour 3 raisons :

1. Une grande partie du film se passe à un carrefour.

2. La vie est faite de choix, et à chaque carrefour nous avons la possibilité de choisir notre chemin qui s’avère décisif ou pas. Bien entendu, chaque choix vient avec ses conséquences.

3. Dans la mythologie vaudou, le carrefour est le lieu de la croisée des mondes, entre le monde réel et le monde invisible. Chaque carrefour requiert son sacrifice.

J’ai lu dans l'Ayibo Post qu’au-delà de vos problèmes de financement et de production, vous aviez aussi eu à faire à des problèmes d’insécurité. Est-ce que vous pourriez nous raconter ces démêlés avec les gangs locaux ? 
 
Tourner dans un bidonville n’est guère une chose facile, et tourner dans un bidonville en Haïti est encore plus compliqué. Tout est une question de gestion et d’entente, comme notre devise nous le dirait « L’union fait la force ». J’ai entendu dire que tourner dans un bidonville autre qu’en Haïti se fait par le biais d’un accord avec UN chef de gang qui contrôle la zone.

Le problème en Haïti c’est que les bidonvilles sont tellement sectoriels qu’on se retrouve à chaque mètre sous la juridiction d’un nouveau chef. L’intimidation était la meilleure façon de nous faire comprendre qu’on rentrait dans une nouvelle zone. Entre tir en l’air, jets de pierre et injures, il fallait renégocier à chaque fois avec un nouveau chef pour continuer le tournage.

Évidemment, le budget prévu a quadruplé en quelques jours et le tournage a dû être suspendu par manque de moyens. Précisons que ces gangs ne représentent qu’une minorité des gens qui vivent dans ces quartiers populaires. Les autres, souvent sympathiques, vaquaient à leurs occupations sans se soucier de notre présence, certains prenaient même plaisir à suivre le tournage.
 
La corruption est l’un des thèmes abordé dans votre film, or cette même question se trouve au centre des actualités haïtiennes en ce moment même. Avez-vous la volonté de faire un cinéma de dénonciation et ainsi de perpétuer l’esprit militant du cinéma haïtien du temps de la diaspora ? De quoi traite votre premier long métrage actuellement en pré-production ?
 
Jusqu'à présent, notre cinéma est un miroir de la société haïtienne où sans jugement, on pose la question : regardez-vous et qu’en pensez-vous ? Toujours dans la dérision, dans le but d’une réflexion collective. Kafou, comme notre prochain film Kidnapping S.A., sont des autocritiques de notre société. La corruption est au centre de nos problèmes quotidiens, et je pense qu’il faut sensibiliser les gens à la confronter, afin de prendre des mesures drastiques pour l’éliminer.



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Titre : BRUNO MOURRAL « KAFOU »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Ira Benfatto / LaSpirale.org
Date de mise en ligne :

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« Port-au-Prince, la nuit. Doc et Zoe viennent de se voir confier une mission : celle de livrer un colis dont ils ne savent rien. Pour ce faire, ils doivent respecter trois règles fondamentales : ne jamais arrêter le véhicule, ne jamais baisser les fenêtres et ne jamais ouvrir le coffre. Arrivés à une intersection, ils tombent sur un chien. Chaque carrefour demande un sacrifice. Leur décision changera à tout jamais leur destinée. »

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