LYONEL KOURO « LA PATE A KOURO & AUTRES EXTRAVAGANCES COSMIQUES »


Enregistrement : 08/12/2021

Double portrait pour le polymorphe professeur Kouro, alias « Lyonel Kouro », avec un (très bon) film documentaire de Michèle Rollin, co-produit par Hibou Productions, TéléBocal et Oito TV, accompagné d'un long entretien réalisé par Laurent Courau pour La Spirale.

Artiste et réalisateur de films d'animation, Lyonel Kouro est l'auteur d'un époustouflant Kamasutra en pâte à modeler, des FAELL (formes aléatoires en légère lévitation), quantique et pataphysique série d'animation diffusée sur Canal+ à la grande époque de la chaîne cryptée, de la fameuse Leçon du professeur Kouro sur Arte et de mille et une autres extravagances cosmiques, que nous vous proposons de découvrir ici.


Propos recueillis par Laurent Courau.



Comme beaucoup, j’ai découvert ton travail par ton Kama Sutra en pâte à modeler. Profitons-en pour revenir aux origines et à ta découverte de l’animation en stop-motion ? Quels furent tes premiers pas avec ces techniques ?

Et bien, ça remonte à assez loin. Mon père était un dingue de cinéma, déjà dans les année 1950. À la maison, nous avions une caméra 8 mm avec un projecteur Bell and Howell. Ma mère me projetait des dessins animés, des films de Buster Keaton en noir et blanc. Plus tard, vers mes quinze ans, je me suis mis à dessiner, énormément. Un jour, j'ai trouvé une pile de plaques de verre dans la rue. Avec mon pote Paulo et la caméra Paillard 16 mm de mon père, nous avons réalisé un premier dessin animé d’après un personnage que j'avais créé : « Vignard, le boeuf ». Plus tard, vers la fin des années 1970, j'ai pris un atelier dans la vieille ville de Nice au sein duquel j'ai mené tout un tas d’expérimentations artistiques. Un jour, je suis allé acheter treize kilos de pâte à modeler et j'ai commencé à filmer tout ça. De ces expériences, un premier film est sorti : La BD Zanges. Un film qui m'a plus tard ouvert les portes de l'univers de Canal+.



© Collection personnelle de Lyonel Kouro.

Justement, comment s’est passée ta connexion avec Canal+, depuis Nice dans les années 1980 ? Et bien sûr, avec l'inénarrable Alain Burosse, grand vizir des programmes courts de la chaîne cryptée depuis sa création jusqu'en 2001, que je ne désespère pas d'interviewer pour La Spirale, un jour.

Houlala ! Ça remonte à loin. Je te raconte toute l'histoire ?

Vers 1983 (je crois), des potes avaient monté les studios Duran à Paris. Je me trouve dans le sud lorsque Bernard Maltaverne, l’un des directeurs du studio, m’appelle pour me dire qu'une équipe de tournage doit venir à Cannes pour le festival et me demande si je peux leur trouver une maison pas trop chère à louer. Je réponds « pourquoi pas ? » Vu les prix des locations pendant le Festival, j'arrive miraculeusement, par le biais de connaissances des studios de la Victorine à Nice, à leur trouver un logement du côté de Sophia Antipolis. Et trois jour plus tard, une équipe de TéléLibération déboule.

L'émission s'appelait Les nuits du cinéma. Elle était destinée à être diffusée en direct sur FR3 en fin de programme, avec Bernadette Laffont, Gérard Lefort et Pierre Bouteiller comme hôtes. J'installe tout le monde et je viens assister à la première émission. Son thème était « l’envers du décor du Festival », avec des décors à l'envers sur le plateau même. Tout se déroule pour le mieux.

Le lendemain, je reviens voir mes nouveaux copains et je vois que la jeune femme en charge des séquences d’animation, avec une palette graphique, est en pleurs... L'équipe de FR3 avait jeté le décor, en lui demandant de trouver une solution. C’est là que je décide d'aller voir le directeur de production pour lui demander s'il dispose d’un budget. Il me dit qu’il peut sortir 500 francs. Je réponds que je suis d’accord, je récupère une borgnole noire, je vais acheter des cartons noir brillants et des bombes rouges… Et je fais un décor à l’arrache avec ça. Juste à temps pour le direct !



Image de La BD Zanges © Lyonel Kouro

À Paris, tout le monde trouve le décor super. C’est cool. Le lendemain je reviens voir mes potes. Rebelote ! Le décor a été balancé. Je retourne voir le directeur de production. Il me dis de nouveau « d’accord » et me donne cette fois-ci 600 francs. Et j'invente donc un nouveau décor. Et ainsi de suite, tous les soirs, un nouveau décor. Une anecdote pour te donner une idée de l’ambiance. Un jour, je réalise un décor avec des cartons gris, de gros scotchs orange et je peins de tags à la bombe bleue. Je reste pour l'émission et je vois Wim Venders marquer un temps d'arrêt en entrant sur le plateau. Il portait un imper gris, une chemise bleue et une cravate orange.

Au bout d'un moment, ils me demandent ce que je fais dans la vie. Je leur réponds : « Artiste et je fais des films en pâte à modeler ! » Ils ont un peu halluciné et ont du coup diffusé mon film La BD Zanges, qui ressemblait à la Croisette en version pâte à modeler.

C’est là qu’ils m’apprennent que se prépare une nouvelle chaîne de télévision avec des « programmes courts », en me proposant de venir leur rendre visite à Paris. Quelques temps plus tard, j'apporte mes bouts de films à TéléLibé. Mais la première chose à laquelle j'ai participé durant le première semaine de Canal+, ce sont les « petites annonces de Libération », que nous avions illustrées avec la palette graphique de mes potes de Duran.

Ensuite dans la cave du studio, j'ai expérimenté un tournage expérimental avec ma caméra 16mm et mes personnages « People » en Patamod, un système d'incrustation sur un fond de papier calque (le bleu ou le vert d’incrustation n'existaient pas encore à cette époque). Après numérisation, je pouvais ainsi incruster des effets électroniques à tendance psychédélique avec les machines de montage. Et c’est là que les programmes courts d’Alain Burosse m’ont commandé une cinquantaine de films courts de 15 secondes avec mes People. On avait appelé cette série Les As. Voila comment ça a commencé. Ensuite il y a eu le clip Trop de BlaBla pour Princess Erika qui a cartonné, et aussi mon fameux Kamasutra en Patamod, etc.

Sur ta chaîne YouTube, on peut découvrir - entre autres choses - un montage de photographies des années 1970, qui témoigne de ton « aventure hippie ». Est-il juste de faire le lien entre l’esthétique de cette époque, cette période de nomadisme, ces immersions en pleine nature et ton amour pour la matière tactile, que l’on retrouve dans ton travail avec la pâte à modeler, les papiers découpés, l’animation de mandalas, voire même le land art que tu évoques dans La leçon du Professeur Kouro sur Arte ?

Bien sûr, ces sept années de nomadisme hippie qui ont débuté avec le festival de l’île de Wight en 1970, dans un van aménagé avec femme et enfants, ont incroyablement enrichi mon imaginaire. Au niveau de ma conscience du monde, de la lumière, de la matière et de la philosophie de la vie. Dans mon travail, je retrouve souvent les traces d'expériences vécues à cette période. Cette période a définitivement orienté mon existence.



© Collection personnelle de Lyonel Kouro.

Parlons un peu de l’étonnante série FAELL, diffusée en 1998 sur Canal+. Comment t’es venue l’idée de ce format unique et poétique, aux frontières du surréalisme, de la magie et de la physique quantique ?
 
La décennie des années 1980 m'a permis d'explorer ce concept artistique que j'avais appelé « Les People de Kouro ». Des entités humanoïdes, mélange universel de Martiens, de punks, de Blacks, d’Égyptiens, d’Aztèques, etc. Des personnages en pâte à modeler filmés en stop-motion, mais aussi peints sur toiles et modelés en grand formats.
 
La décennie suivante m'a apporté une autre réflexion. Je n'ai plus eu besoin de représentation humanoïde pour m'exprimer. Et je suis passé à une forme plus conceptuelle, que j'ai appelée : « Formes  Aléatoires en Légère Lévitation » Les FAELL, sortes de galets à ressorts. Et parallèlement, je suis aussi passé à une réalisation plus virtuelle, en utilisant les images de synthèse, avec l'aide des studios Duran à Paris.

Ce long tournage a été comme un voyage sidéral dans le cosmos, avec mon équipe d'informaticiens. Plusieurs mois de liberté totale de création m’ont permis de laisser libre cours à mon imaginaire. J'ai pu créer tout un monde, avec des zones flottant dans l'espace habitées par diverses entités, ce qui a créé des situations multiples. Cette série de 60 épisodes est une vision poétique et critique de notre société humaine, mais peut-être en même temps une promenade à l'intérieur de notre cerveau. Je me suis rendu compte après coup que je devais être un peu le fils spirituel des Shadoks.



FAELL (Formes  Aléatoires en Légère Lévitation) © Canal+



La Leçon du Professeur Kouro © Arte France

Autre programme connu et reconnu donc, la fameuse Leçon du Professeur Kouro sur Arte. Une initiation délirante aux techniques du cinéma d’animation. Peux-tu revenir sur la genèse de cet autre OVNI télévisuel ?

Durant la décennie 1990, toute une population de réalisateurs divers et variés s’était agglomérée autour de Canal+, d’Arte et des studios de productions. Il y avait une super ambiance créative et nous nous connaissions tous. Avec toutes les curiosités visuelles que j'ai inventé durant cette période, on m'a demandé si je ne voulais pas faire une série artistico-didactique sur Arte, avec toutes mes techniques, qui s'appellerait Les recettes du Professeur Kouro.

Les Allemands ont dit que ça faisait trop « cuisine » et c'est devenu La leçon du Professeur Kouro.



Les Tas de Kouro © La Lucarne des Écrivains

Autre aventure improbable, celle des « tas » auxquels tu as consacré un recueil de plus de 300 photographies. Ne serait-ce pas une manière d’enchanter la réalité, d’apporter - encore une fois - de la poésie dans ce qui apparaît au profane comme un élément de sa banalité quotidienne ?

Oui. Le réel peut-être différent de ce qu'il paraît.

Cet autre concept, les « Tas », s'est imposé à moi presque sans m'en rendre compte.  Le premier « Tas » est en Patamod (l’émission Situation Patamod sur Canal+ en 1997). Puis ce sont certains « Tas » qui m'ont interpelé au hasard de mes promenades, comme étant des « des œuvres à part entière ». Pour me les approprier, un dogme s'est établi : « rencontre, cadrage, prendre une photo d'un seul angle sans chercher d'esthétique particulière et lui donner un titre, une sorte de haïku improvisé, légèrement humoristique et l'oeuvre existe ». Ce sont des ready-mades de sculptures poétiques et photographiques. Deux livres ont été édités : Les TAS, c’est moi (Critères éditions), puis Les Tas de Kouro (édition La lucarne de l'écrivain), qui comporte plus de 300 « Tas » et représente aussi en quelque sorte un grand scan de la société humaine. Un TAS de TAS.



© Collection personnelle de Lyonel Kouro.

On te connaît comme réalisateur et artiste, mais tu es également musicien avec une pratique assidue de la guitare électrique, volontiers saturée. Quel rôle joue la musique dans tes films ? On peut imaginer l’importance des interactions entre le son et les images dans ton travail d’animation ?

Ahhh, la musique ! Une autre passion... Mais je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'apprendre, donc je joue d'oreille. Au début des années 1980, j'ai décidé de mettre la musique de côté pour ne pas empiéter sur mes activités artistiques, plastiques et graphiques.

Mon fils ainé (Djé Baleti) a pris le relais, car il est musicien de naissance - lui - et ma fille aînée qui travaille souvent avec moi en stop-motion, chante aussi (Le Briguebal). Mon fils a souvent réalisé les musiques et l’habillage sonore de mes films, notamment pour les FAELL. Et je lui ai aussi réalisé des clips. Sa soeur aussi d’ailleurs. J'aime bien faire des clips de temps en temps, comme celui de Trop de Bla-Bla pour Princess Erika et d’autres pour Sergent Garcia ou encore le Super Diamono de Dakar, par exemple.

Depuis quelque temps, j’ai décidé de ressortir ma Fender Strato Collector. Je joue avec des loopers, souvent avec un archet. Ça devient très « noise » et je ne fais que des improvisations, souvent avec d'autres musiciens ou poètes comme pour l'album Kouromello, performance improvisée avec mon amie Cyneye et enregistrée au studio Mu, entre autres.



Exposition au 109 I Pôle de cultures contemporaines (Nice) © DR

De ce que j’en comprends, tu n’arrêtes jamais de produire et de créer. Outre la musique et l’album que tu viens d’évoquer, quels sont tes projets immédiats ? D’autres films, d’autres expositions, livres, performances ou installations ?

Oui... Je suis un peu boulimique de création et d'expérimentation. Mon atelier-studio est un peu comme un laboratoire. Quand ma fille la plus jeune m'a demandé quoi mettre comme profession du père, je lui ai dit « explorateur de concepts artistiques ». C’est ce qui m'a paru le plus juste.

Mes projets actuels ? J’ai écrit le scénario d’une fiction futuriste à tourner en pixilation, que j’essaie de faire produire. J’expose quelques sculptures « kamasutresques » à la galerie Marguerite Milin à Paris. En ce moment, je dessine au crayon de couleurs des « vortex pychédéliques » exposés à Psyché Stories Villup à la Villette. Et il y a la préparation d’une grande exposition dans un musée du sud de la France. Et je crois que j’ai envie de me remettre à la peinture.

Et aussi, si tout se passe bien d’ici là, une soirée « Kouro Family » en mars prochain à l’Ermitage à Paris, avec un concert du groupe de mon fils Djé Baleti et des projections d’extraits de mes films dont il m’a fait les musiques (et inversement des images sur ses musiques), ainsi que des clips que sa sœur Linda Cerqueda a réalisé aussi.

Et pourquoi pas un mandala en sable avec Cafézoïde ? Et dès que possible, de la musique improvisée avec mes ami(e)s musicien(e)s.



Mandala épicé à la péniche Antipode © Kouro & Compagnie

Question désormais traditionnelle sur La Spirale, comment vois-tu l’avenir ? À la fois à un niveau personnel et général ? Et si c’est le cas, qu’est-ce qui te permet de croire en un futur souriant, dans cette époque volontiers anxiogène ?

LOURD ! Un avenir LOURD pour le moment ! Mais je reste un éternel optimiste. Mon grand père, politicien de gauche à l'époque de Mussolini, a dû fuir le fascisme. Ça a été dur, mais le fascisme n'a pas gagné in fine.

Je pense malgré tout que notre civilisation risque de se séparer en deux directions distinctes, l’une hyper technologique et individualiste en direction la planète mars, la seconde plus collective et préoccupée par la nature, la terre mère et le bien être. Elles pourront peut-être cohabiter.

Mais nous sommes en face de monstres pour le moment. Il nous faut créer des oasis et imaginer des images de beauté cosmique.



La Leçon du Professeur Kouro © Arte France



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Titre : LYONEL KOURO « LA PATE A KOURO & AUTRES EXTRAVAGANCES COSMIQUES »
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Double portrait pour le polymorphe professeur Kouro, alias « Lyonel Kouro », avec un (très bon) film documentaire de Michèle Rollin, co-produit par Hibou Productions, TéléBocal et Oito TV, accompagné d'un long entretien réalisé par Laurent Courau pour La Spirale.

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