STÉPHANE FRANÇOIS « LA NÉOSORCELLERIE, ENTRE BRICOLAGE ET ÉCOFÉMINISME »


Enregistrement : 17/11/2018

Qu'elles prétendent se dresser contre Donald Trump, le machisme ambiant ou les multinationales qui saccagent notre planète, c'est un fait, les sorcières sont à la mode. De l'ouvrage que vient de leur consacrer une journaliste du Monde diplomatique aux Nouvelles aventures de Sabrina, la dernière série pour adolescent.e.s, les adeptes du balai et des chaudrons fumants squattent désormais les têtes de gondoles et font la une de la presse culturelle.

Mais qui sont ces néosorcières ? Que sait-on de leurs traditions et de la « vieille religion », issue des tréfonds du Néolithique, qu'elles revendiquent comme source de leurs lignées pluriséculaires ? Et comment se seraient transmis leurs savoirs anciens, depuis le Moyen Âge et les bûchers de la grande chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles ?

Une enquête de Stéphane François, historien des idées et politologue, au fil de laquelle se croisent de modernes occultistes, Claude Lévi-Strauss, des militantes écoféministes, un rosicrucien, membre de la Société Théosophique, Mircea Eliade, le « Dieu Cornu » et la « Grande Déesse », un démonologue, quelques historiens et de hauts dignitaires nazis, dont Heinrich Himmler et son Ahnenerbe, le centre de recherche de la SS.


Un article de Stéphane François.



Les « sorcières » s’expriment bruyamment depuis quelques années. Ces femmes, des féministes parfois radicales, se disent les descendantes des sorcières du Moyen Âge et de l’époque moderne. Elles se réclament à la fois de la Wicca, un mouvement magique, et de l’écoféminisme. Les plus radicales mettent en avant la volonté « génocidaire » du patriarcat vis-à-vis des femmes européennes. Mais qu’en est-il réellement ? On tentera ici de démêler le vrai du faux.

Le terme « Wicca » signifie « sagesse » ou « sorcier » en vieux gallois, mais ces étymologies contradictoires prêtent à discussion. Elle se prétend issue de la religion du néolithique et voue un culte à la Déesse Mère, qui peut être approximativement identifiée à la déesse de la Fertilité de l’âge de Pierre. Elle est devenue un phénomène de société dans les pays anglo-saxons où ses pratiquants se comptent par centaines de milliers. Il existe même en Grande-Bretagne et aux États-Unis des aumôniers wiccans dans les universités et dans l’armée… Il s’agit d’un mouvement à forte connotation féministe, holiste, écologiste et new age. Les membres de cette religion, ou wiccans, croient en l’existence d’un matriarcat primordial pacifique et égalitaire. Ce matriarcat idyllique aurait été mis à mal par l’arrivée des peuples indo-européens, guerriers, pratiquant le patriarcat et la hiérarchisation sociale. Ce paganisme matriarcal se serait perpétué jusqu’à nos jours en intégrant des éléments d’autres religions préchrétiennes, en particulier des éléments de cultes grecs et romains, élaborant ainsi un syncrétisme. Pour les wiccans, les sorcières du Moyen Âge et du XVIIe siècle sont les dernières gardiennes des cultes païens de l’Antiquité, passées dans la clandestinité à cause des persécutions chrétiennes. Cette « vieille religion », enfin supposée telle, reconnaît, cependant, deux forces complémentaires, un dieu mâle, le « Dieu Cornu » et la « Grande Déesse ». Les membres de la Wicca pratiquent parfois une magie sexuelle influencée par les occultistes Paschal Beverly Randolph (1825-1875) et Aleister Crowley (1875-1947).

Malgré la légende tenace de l’existence d’un certain nombre de sorcier(e)s prétendants à une filiation familiale immémoriale de la sorcellerie, le fondateur de la sorcellerie moderne reste l’Anglais Gerald Brousseau Gardner (1884-1964), un passionné d’occultisme : il était rosicrucien, membre de la Société théosophique et proche de la franc-maçonnerie mixte du « Droit humain » (émanation d’ailleurs de la Société théosophique). Il affirmait qu’il était le descendant d’une sorcière brûlée au XVIIe siècle, dont sa famille aurait gardé la tradition. Une pratique très courante dans les milieux occultistes pour donner une légitimité à des créations occultes récentes.

Suite à cela, Gardner s’est passionné, à partir des années 1940, pour les thèses d’une ethnologue anglaise, Margaret Murray (1863-1963) : il aurait existé au Moyen Âge une survivance de religions païennes : la sorcellerie. Elle développe cette thèse dans The Witch Cult in Western Europe, paru en 1921, et dans The God of the Witches publié en 1933. L’historien italien Carlo Ginzburg, dans Le sabbat des sorcières (1989), développe une thèse similaire : il pense que la « sorcellerie » médiévale ne serait qu’une persistance d’une culture chamanique pré-chrétienne. Il s’est aussi inspiré de l’historien des religions roumain Mircea Eliade, à la fois fort peu chrétien et pérennialiste, qui allait dans le même sens, mais dont les travaux sont aujourd’hui discrédités. Pourtant, ce n’est qu’en 1949, pour cause de loi contre la sorcellerie – loi abrogée en 1951 –, que Gardner publia un texte faisant référence à la sorcellerie : un roman intitulé High Magic’s Aid (« Secours de la Haute Magie »). La même année il écrivit le Book of Shadows (le « Livre des Ombres »), texte traitant des rituels et base de la pratique wiccane. Toutefois, outre Crowley et Randolph, Gardner a eu des prédécesseurs dont il s’inspira amplement. Le plus important de tous fut un journaliste américain, du nom de Charles Godfrey Leland (1824-1903). Ce dernier était fasciné par les cultures populaires et par les gens qui résistaient au progrès. Il fut l’auteur de plusieurs livres mais il ne devint célèbre que grâce à un petit livre intitulé Aradia ou The Gospel of the Witches (« L’évangile des sorcières »). Il s’agirait d’un témoignage qu’il aurait recueilli en 1886 d’une femme de Toscane qui se prétendait sorcière, Magdalena.

En 1953, l’une de ses premières disciples, la Britannique Doreen Valiente (1922-1999) devint grande prêtresse de la première structure de sorcellerie. Elle était persuadée de posséder des pouvoirs magiques. À la mort de Gerald Brousseau Gardner en 1964, elle commença un important travail de révision de son œuvre, car Gardner était devenu extrêmement controversé dans ce milieu. Par la suite, Valiente effectua un travail d’édition et publia un certain nombre d’ouvrages dont : Witchcraft for Tomorrow ou The Rebirth of the Witchcraft. Elle réécrivit aussi quelques-unes unes des invocations que « Magdalena » aurait données à Leland. De ce fait, si ces incantations étaient réelles et véridiques – ce dont je doute –, elles n’ont aujourd’hui plus rien d’authentiques et donc n’ont plus aucune filiation avec celles des sorcières historiques.

Bref, la sorcellerie actuelle doit être vue comme une religion néo-païenne qui se caractérise par une reconstruction totale de la sorcière. Il s’agit clairement de ce que Claude Lévi-Strauss appelait un « bricolage », c’est-à-dire une invention faite de bric et de broc, sans aucune filiation avec la sorcellerie originelle. D’ailleurs celle-ci est elle-même un vestige de pratiques dont le sens s’est perdu petit à petit. La néo-sorcellerie se caractérise par un bricolage spirituel, de ce fait, la doctrine de la cette « religion » prête largement à la critique. La Wicca, tout comme le new age, avec lequel elle est liée, est un assemblage de références éclectiques. Elle peut donc être considérée comme une sorte de religion à la carte, composée selon les désirs de chacun, extrayant des éléments non seulement dans toutes les traditions religieuses et les différents occultismes, mais aussi dans les théories et les spéculations de toutes sortes - psychologie, sciences, médecines parallèles, paranormal - décrédibilisant ainsi son discours.

Les sorcières écoféministes ont un discours pro-choix en ce qui concerne l’avortement, en défendant l’idée, logique et légitime, que les hommes n’ont pas à légiférer sur le corps des femmes. Cette idée se retrouve chez les premières militantes qui ont vu dans ce mouvement un lieu de liberté d’expression dans une société très conservatrice. Les adeptes féminines de la Wicca intègrent également des aspects politiques à leurs discours. Des contenus féministes assimilés de longue date, mais aussi des positions altermondialistes, au nom d’une convergence des luttes. Ce courant est très dynamique depuis le début des années 2000, avec notamment avec une figure comme Starhawk, à la fois militante Wicca, féministe et altermondialiste, dont les livres ont été traduits en français en 2005 (Starhawk, Femme, magie et politique ; Parcours d’une altermondialiste). Cette dernière a beaucoup fait pour intégrer aux différents modes de contestation antiglobalisation la magie opératoire, c’est-à-dire des pratiques qui relèvent de l’occultisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Elle a donné naissance à une néosorcellerie altermondialiste ; le point de convergence entre l’altermondialisme et la néosorcellerie étant le féminisme. En effet, le féminisme, en critiquant le judéo-christianisme qui aurait avili la femme, entre en résonance avec la pensée païenne de la néosorcellerie, qui insiste sur les supposés liens privilégiés des femmes avec la Nature. Elle s’inscrit également dans la filiation de la contre-culture étatsunienne. Ainsi, les prémisses de cette forme de pensée datent du milieu des années 1980, avec des figures comme Zsuzsanna Mokcsay qui utilise le pseudonyme de Budapest.

Ces militantes considèrent que la divinité la plus importante de leur panthéon est la « Déesse », figure religieuse principale de l’Âge d’or de la femme, c’est-à-dire du supposé matriarcat primordial préhistorique. Une idée reprise au juriste suisse Johann Jakob Bachofen, qui l’a conceptualisé en 1861 dans Le Droit Maternel. Cette idée a été défendue par la suite par la préhistorienne américaine d’origine lithuanienne et militante païenne Marija Gimbutas dans Le Langage de la Déesse, paru en anglais en 1989 et traduit en français en 2005, et dans The Civilization of the Goddess, paru en 1991. Ce matriarcat primordial et édénique, au vu des propos de Gimbutas (il aurait été pacifiste, tolérant vis-à-vis des homosexuels, communiste, etc.), aurait été mis à mal par la conquête des Indo-Européens impérialistes. Ce patriarcat n’aurait fait que se renforcer, en particulier avec le christianisme qui aurait brimé les femmes et leurs représentantes religieuses, les sorcières. Fort logiquement, ces thèses ont été contestées et réfutées par des préhistoriens. De fait, le postulat principal de ces néo-sorcières repose sur l’idée que la grande chasse aux sorcières qui a eu lieu en Europe aux XVIe et XVIIe siècle serait un féminicide, c’est-à-dire un génocide des femmes. Cela soulève plusieurs interrogations.

Premièrement, il est étonnant que ces militantes, promptes à réécrire l’Histoire ne parlent en aucune façon du contexte historique de cette grande chasse aux sorcières : celui de la Réforme et des guerres de religions, dont on connaît aujourd’hui la violence inouïe. L’acmé de la grande chasse aux sorcières allant de 1580 à 1650. Pourtant, il existe des témoignages, comme celui du démonologue contemporain Jan Wierus, conscient de la violence envers les femmes.

Deuxièmement, les grands historiens de la sorcellerie, Robert Mandrou, Brian P. Levack, Carlo Ginzburg, ou Robert Muchembled, par exemple, ne sont jamais cités, ni même Jules Michelet, qui a pourtant fait beaucoup pour la réhabilitation de la figure de la sorcière, en particulier dans un sens féministe, populaire et païen, avec son ouvrage éponyme paru en 1862. Robert Muchembled a ainsi insisté sur le rôle de la femme comme porteuse de la « culture populaire » des villages et qui serait donc adversaire structurel de la justice de l’État moderne.

Troisièmement, parler de politique étatique est anachronique, alors que les chasses ont lieu dans un contexte où la technostructure étatique demeure très faible. En outre, en France par exemple, les juges royaux parisiens sont réticents devant les affaires de sorcellerie, synonymes de désordre local.

Quatrièmement, et il s’agit du point le plus important, parler de « féminicide », calqué sur celui de « génocide », est intenable : cela signifie qu’il y aurait eu un plan délibéré et organisé de la part des États européens d’exterminer la population féminine européenne ; même en l’élargissant au catholicisme, cela ne tient pas scientifiquement, pour deux raisons : 1/ la Papauté, tout comme un État, n’a pas les moyens d’exterminer qui que ce soit et ses juges ne peuvent prononcer que des sanctions spirituelles. Plus significativement, dès le milieu du XVIIe siècle, les inquisiteurs sont très dubitatifs face aux sorcières et il n’y eut jamais de chasses de grande envergure dans les territoires où les inquisiteurs sévissent ; 2/ la grande chasse aux sorcières eut lieu aussi dans les zones protestantes… Pour qu’il ait une chasse aux sorcières, il fallait que les villageois fassent un recours auprès du juge urbain, qui déclenchera ou non la chasse. Cela situe l’action dans un cadre conjoncturel (une hostilité d’une partie de la population envers la personne vue comme sorcière) et non pas structurel (politique délibérée de l’État). La grande chasse aux sorcières se place plutôt dans la continuité de la persécution des hérésies et des sectes (au sens de « religions minoritaires »), dans le cadre d’une conquête politique et religieuse des campagnes, sur l’impulsion des juges inquisiteurs et laïcs depuis le XVe siècle, plus que dans une volonté d’exterminer les femmes - même si l’antiféminisme est un facteur culturel non négligeable. Ce dernier point relève plutôt de la littérature occultiste du XIXe siècle, dont on retrouve les échos chez un Dan Brown.

Cinquièmement, les hérésies médiévales eurent, dès leurs éradications, des historiographies importantes les questionnant. Pour les sorcières, il a fallu attendre le XIXe siècle pour les lire, notamment dans les milieux romantiques allemands. Ce désintérêt va à l’encontre de l’importance supposée de cette chasse aux sorcières pour les mentalités de l’époque.

Enfin, il est particulièrement intéressant de noter l’absence chez ces néo-sorcières, et pour cause, de toute référence à la campagne d’archivage des procès des sorcières par la SS. En effet, la chasse aux sorcières a intéressé les völkisch (les militants nationaux-populistes, souvent néopaïens) allemands et le chef de la SS, Heinrich Himmler (1900-1945), très influencé par les premiers. Ainsi, dans les années 1920, Mathilde Ludendorff (1877-1966), seconde épouse du général Ludendorff et militante païenne-antisémite, vit dans la sorcière une dépositaire de la religion des anciens Germains, victimes de la « religion des prêtres » (comprendre les rabbins et les prêtres catholiques). Surtout, elle insiste sur le massacre de « millions de femmes », victimes d’une persécution de l’Église catholique, qui serait à l’origine du déclin de la race germanique. Cette idée, courante, dans les milieux nationalistes allemands, fut reprise par Alfred Rosenberg (1893-1945) et par Himmler, viscéralement antichrétien et passionné par l’ésotérisme. Il en fit un outil de propagande, la sorcière devenant l’incarnation de la femme germanique opprimée. Il fallait, selon lui, condamner l’action du catholicisme, analysée comme une religion étrangère et hostile au Reich. De fait, pour asseoir son discours, il lança une vaste enquête archivistique sur les chasses aux sorcières dans le cadre d’une section de l’Ahnenerbe, le centre de recherche de la SS. L’enquête, le Hexen Sonderauftrag, faite par des universitaires, dura de 1935 à 1944. Si le travail de la SS est aujourd’hui oublié, sauf des spécialistes des procès en sorcellerie qui utilisent encore le fichier, les thèses de Mathilde Ludendorff sont encore reprises par des militantes allemandes. Elles le sont aussi par les sorcières Wiccan reprennent les chiffres erronés, et surtout très gonflés de ces militants nationalistes et de la SS, du nombre de neuf millions d’exécution : les spécialistes les estiment au contraire, et cela est déjà beaucoup, entre 30 000 à 60 000, sur deux générations, principalement en Allemagne (ce pays totalise 50% des exécutions).

Les « sorcières » qui s’expriment aujourd’hui, ainsi que les livres traitant du sujet, ne sont donc que des réinventions idéologiques de la sorcellerie. Il s’agit aussi d’une relecture des plus militantes de la grande chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles. Il est d’ailleurs symptomatique que les universitaires, spécialistes de la question, ne soient jamais cités. Plutôt que de parler de sorcières contemporaines, il faut parler au contraire de néosorcières, dont les doctrines relèvent du bricolage anthropologique, c’est-à-dire d’une identité faite d’éléments épars piochés dans la culture populaire et l’occultisme contemporain. En ce sens, il y a une grande différence avec certains groupes néopaïens qui tentent de reconstituer une religion antique à partir des travaux d’ethnologues, d’historiens ou de mythologues. La néosorcellerie n’est qu’une construction postmoderniste.

Stéphane François



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