WILLIAM GIBSON « UNE OEUVRE DANS LE RÉTROVISEUR DU FUTUR »


Enregistrement :

Quelques semaines avant la crise sanitaire provoquée par l’irruption dans nos vies d’un nouveau coronavirus, l’écrivain culte William Gibson revenait avec The Agency (en attente de traduction en français). Au même moment, sortait chez nous Peripheral (Périphérique en version française) aux éditions Au Diable Vauvert ! Si le premier offrait la vision d’une slow motion apocalypse qui, par ses accents prophétiques, évoque encore une fois notre actualité, le second, par un hasard du calendrier (ou pas) semblait ausculter la crise du présentisme et les différents régimes d’historicités qui nous préoccupent depuis la domination sans partage de la mondialisation sur notre planète. La façon dont l’écrivain originaire du Kentucky a toujours su parler des évènements futurs au présent, ou des évènements présents en leur donnant une teinte futuriste, le classe immanquablement parmi les écrivains visionnaires, ou en tout cas, attentifs aux mutations du monde et aux tribulations de nos civilisations. Il n’en faut pas plus pour en faire un auteur essentiel !

La parution de son dernier roman aux États-(dé)Unis (The Agency) et la teneur « brulante de fièvre » de l’actualité est l’occasion de faire un saut dans le temps. Retour vers le futur donc, pour une exploration illustrée de son œuvre à la lumière des évènements actuels avec deux interviews réalisées initialement pour les magazines MCD (le mag des cultures digitales) et Trax en 2008 et remixées spécialement pour les lecteurs de La Spirale en temps de confinement : « Entre dialogues électroniques, phobie des marques, conspirations, espionnage, séquelle de la guerre froide, crise du futur et manipulation, William Gibson revenait avec nous sur son parcours à l’occasion de la parution respective d’Identification des Schémas et Code Source, les deux premiers romans d’une trilogie « contemporaine », qui sortaient l’intéressé de l’univers de la science-fiction pour ausculter un monde irréel ou la fiction dépassait – déjà – souvent la réalité. »


Propos recueillis par Maxence Grugier, entre 2008 et 2010.

Photomontage réalisé par Rachida Mouradi.
Portrait de William Gibson par Jason Redmond pour le magazine
Wired.

Périphériques est édité par Au Diable Vauvert. Il est disponible en librairies depuis le 6 février 2020.



Identification des Schémas est le septième roman de William Gibson. C'est l'histoire, comme toujours foisonnante, de Cayce Polard, jeune femme atteinte de la « phobie des marques », qui a développé un talent unique dans l'analyse du potentiel commercial des logos et autre branding. L'auteur lance son héroïne sur les traces d'un mystérieux court-métrage ainsi que d'un père disparu le lendemain du 11 septembre. Avec ce roman l'inventeur du cyberespace explore les obsessions et les manies contemporaines en signant, par la même occasion, son premier roman "tout public". Pourtant, avec l’omniprésence des médias, l’impact d'Internet sur nos mœurs et nos vies, l’arrivée de la réalité virtuelle, le mixage des cultures, les nouveaux cultes urbains, l'amateur retrouvera les thèmes qui sillonnent l'œuvre de l'écrivain américain depuis les débuts. Avec Code Source, suite d’une future trilogie (qui se clôt avec l’excellent Zéro History) celui que l’on a souvent intronisé « pape du cyberpunk » tourne carrément le dos au futur pour décrypter notre passé proche sur fond de paranoïa, de technologies de surveillance, d'art cybernétique et de conflit global dans un thriller dadaïste mais aussi éminemment politique à lire comme un texte philosophique à la fois snob, drôle et inquiétant. Retour sur une œuvre et décryptage avec son auteur.

PRÉMICES

Depuis quand éprouvez-vous l'envie d'écrire ?


Je crois me souvenir que j'avais environ 11 ou 12 ans, quand j'ai pensé pour la première fois que devenir un écrivain de science-fiction serait une excellente idée. Je lisais beaucoup de SF quand j’étais jeune, des auteurs comme Vonnegut, Ballard, Burroughs, la New Wave anglaise… j’aimais aussi beaucoup Thomas Pynchon. Le temps passa et vers 16 ans, après différentes tentatives, je réalisais finalement que ce n'était pas une si bonne idée (rire). Ce que j’écrivais alors était – évidemment – très mauvais ! (rire) Mais je me souviens bien que cette envie d'une carrière d'écrivain, est née très tôt.

Vous avez souvent déclaré que Chandler et surtout Hammett étaient des influences importantes dans votre travail, dans une certaine mesure, peut-on prendre vos romans à partir d’Identification des Schémas, (et surtout Code Source) comme un hommage au roman d'espionnage ou au roman noir ?

En vérité je n'ai jamais beaucoup aimé Chandler. Je préfère nettement Hammett. Mais je dirais plutôt que l'influence de ces auteurs sur mon travail est constamment passée au filtre de l'œuvre de William Burroughs, à un tel point que cela tient presque de l'osmose. Ceci dit, il est vrai qu'il y a toujours eu une grande part de roman noir et d'espionnage dans ma fiction. Les genres littéraires existent pour que l'on puisse s'en servir pas vrai ? Par exemple, on pourrait également dire qu'il y a des éléments qui se rapprochent de la « Chick Lit » dans Identification des Schémas et Code Source.

Quel genre de livre aviez-vous envie d'écrire la première fois ? Un livre de science-fiction ?

Je devais avoir dans les 26/27 ans quand j'ai commencé à m'intéresser sérieusement à l'apprentissage de l'écriture. La science-fiction était pour moi une bonne façon d'entrer en carrière, de devenir un véritable écrivain. Cela me semblait plus accessible de passer par la case « science-fiction » que d’entamer d’emblée un roman « classique ». Il y a d'autres raisons, bien sûr, parmi lesquelles, la passion que j'entretenais pour le genre étant enfant, comme je le disais.

Comment envisagez-vous la période du « cyberpunk » avec le recul ?

Pour moi, il y aurait deux définitions du cyberpunk. La première serait littéraire et historique et la seconde entrerait plutôt dans une sorte de définition de la pop culture de la fin du XX° siècle. La définition littéraire et historique me semble aujourd'hui faire totalement partie du passé, quant à sa facette « pop culture », elle est au contraire encore tout à fait opérante dans notre société. Si le cyberpunk existe encore, c'est sous la forme d'un niveau bien particulier de la pop culture.

GIBSONNISME : L'OEUVRE

Comment est née l'idée de départ de Neuromancien, votre premier roman ?


L'histoire de Neuromancien est intéressante, dans le sens où il s'agit d'une commande. L'éditeur américain, Terry Carr s'intéressait à la science-fiction et publiait beaucoup de jeunes écrivains. J'ai été l'un d'eux. Pour moi cela a été un choc. Je ne me voyais vraiment pas écrire un roman. J'avais déjà essayé, 5 ou 6 ans plus tôt, mais sans succès. Dès que j'ai eu le contrat, il a bien fallu que je me mette au travail. Je suis donc retourné à la science-fiction, puisque j'avais déjà publié sous forme de courtes nouvelles. Deux d'entre-elles, Johnny Mnemonic et Burning Chrome, me semblaient contenir les graines d'un monde, celui du cyberespace, ce monde intérieur aux réseaux informatiques mondiaux tel qu’il est repris aujourd’hui dans des films comme Matrix. Je pensais alors que je pouvais développer cette idée sur la longueur d’un roman. Particulièrement Burning Chrome, à cause des descriptions très détaillées que j'y faisais, du cyberespace. Le cyberespace deviendra par la suite le terrain de jeux et le champ de bataille des romans que j'allais écrire.

Revenons sur vos influences. Certains personnages dans Neuromancien sont profondément inspirés de William Burroughs, dont vous nous parliez déjà, je pense particulièrement à « Riviera », le tueur polymorphe, ou Armitage, l’officier schizophrène. Pouvez-vous revenir plus précisément sur l'importance de Burroughs dans votre vie et dans votre œuvre ?

Il y a beaucoup d'éléments épars dans Neuromancien. Armitage par exemple, l'employeur de Case et Molly (les « héros » du roman, NDA) est un cas typique de trauma post-Vietnam. Je me suis inspiré des gars qui étaient revenus de là-bas pour lui. Julius Dean, l’ermite qui vit entouré de machines au rebut pourrait être Burroughs lui-même, avec son métabolisme modifié par les drogues, et « Riviera » est un cauchemar Burroughsien, tout à fait. J'ai rencontré William Burroughs, deux ou trois fois. Il m'a dis avoir adoré mes livres. J'étais totalement impressionné, bien sûr et très fier. J'ai beaucoup d'admiration pour le personnage et pour ses œuvres. Je garde pour lui une estime immense, je ne sais pas ce que je serais aujourd'hui sans lui…

Dans Comte Zéro, votre second roman, pourquoi avoir choisi le panthéon des dieux vaudous pour illustrer l'univers des intelligences artificielles qui hantent la matrice ?

Quand j'étais enfant, je lisais un livre sur l'histoire du vaudou, j'étais fasciné par les Vévés, c'est-à-dire les symboles graphiques personnifiant le panthéon vaudou. Parallèlement, je construisais un modèle très simple de radio, vous savez, ces boites à construire soi-même ? Et il m'a semblé exister une relation étroite entre les dessins que formaient les circuits imprimés des cartes que je manipulais et les Vévés. A l'époque où j'ai écrit Comte Zéro, je me suis souvenu de cet épisode de mon enfance, de cette analogie visuelle et cela m'a inspiré. Je n'étais pas content du livre au début, quand j'ai commencé à imaginer que les dieux vaudous se manifestaient dans la matrice, tout fonctionnait beaucoup mieux.

Troisième roman : Mona Lisa Overdrive (traduit Mona Lisa s'éclate en français, ce sont les traducteurs qu’il faudrait « éclater », NDA). Les personnages principaux, « Henry la Ruse » et « Little Bird » sont-ils inspirés des créateurs de robots iconoclastes du Survival Research Laboratory, le groupe de Mark Pauline ? (Des constructeurs et organisateurs de tournois de robots dans les année 90/2000, NDA)

Oui ! Tout à fait. Etonnement, j'ai écrit Mona Lisa avant de les rencontrer. Je me suis présenté à Mark Pauline au cours d'un colloque, il s'est d'abord dit « mais qui est ce type ! » (Rire) Quand il a compris que j'étais l'auteur de Neuromancien et donc DE Mona Lisa Overdrive, il a déclaré que mon étude de la motivation des personnages dans la création de robots et d'armes étranges était très proche des véritables motivations poursuivies par les membres du SRL. Ensuite je me suis intéressé au groupe d'un peu plus près et je me suis inspiré de leur technologie dans certains de mes livres suivants. Particulièrement pour ce qui est des armes…

Dans Idoru, votre cinquième roman, nous faisons connaissance avec « Rei Toei », l'idole virtuelle. Dans sa suite Tomorrow's Parties, elle prend corps dans la réalité (grâce, notamment, aux nanotechnologies). Peut-on dire qu'elle symbolise l’incarnation dans le réel de toutes les idées de la cyberculture qui sont aujourd'hui présentes et bien vivantes dans nos sociétés ?

Oui, on peut dire ça comme ça. C'est un peu dans ce sens que j'ai utilisé les nanotechnologies dans ce roman en effet ! Comme révélateur. Mais la fin très ouverte du roman laisse aussi penser que je n'avais aucune idée d'où allaient nous emmener ces nanotechnologies, dans le futur. C'est un grand mystère. Tomorrow's Partie est une façon d'exorciser ce « trou noir » que représentent à mon sens, ces technologies.

IDENTIFICATION

Pourquoi écrire un premier roman mainstream si tard ?


C'est quelque chose que j'essayais de faire depuis mes trois derniers livres. Finalement écrire Identification des Schémas dans le contexte actuel s'est avéré plus facile que je ne le pensais, certainement parce que le monde dans lequel nous vivons est devenu tellement tordu qu'on ne peu plus réellement faire la différence entre la fiction et la réalité. J'avais l'impression d'écrire de la même façon que pour mes derniers romans…

Pourtant, dans les remerciements d'Identification des Schémas, vous avouez n'avoir pas vraiment cru à ce projet. Dites-nous en plus…

Quand j'ai eu terminé ce livre, les attentats du 11 septembre 2001 n'avaient pas encore eu lieu. Ils ont eu lieu quelques semaines après. A partir de ce moment là, je me suis dit « tu ne peux pas passer à côté d'un événement pareil ! ». Mais voilà, j'avais également un manuscrit de plus de 400 pages dans les mains, ainsi que des années de travail derrière moi. Je ne savais pas si j'aurais le courage de tout reprendre à zéro, car c'est bien de cela qu'il s'agissait. Je ne pouvais décemment pas me contenter de glisser quelques allusions au 11 septembre dans mes pages. La réalité contemporaine venait de changer si violemment, si brutalement et si rapidement que tout était bouleversé. Le matériel premier du roman était également réduit à néant. Finalement, après de nombreuses discussions avec des amis proches, j'ai décidé que j'avais dans ces pages les moyens de dealer avec cette nouvelle réalité.

Justement dans Identification des Schémas, le 11 septembre 2001 est finalement très présent. C'est particulièrement important pour votre principale protagoniste, Cayce Polard. Où étiez-vous quand les avions ont percuté les tours ?

J'étais sur un forum, en pleine conversation avec des amis… (silence). Tout à coup, l'un d'eux écrit : « je viens d'entendre les infos, un avion vient de percuter une des tours du World Trade Center à New York ! » Tout le monde pensait, et moi le premier, qu'il s'agissait d'un accident. D'un petit avion de tourisme… Et au bout de quelques minutes, après avoir reloadé ma page, je lis un deuxième message : « un deuxième avion, vient de frapper l'autre tour ! » Là, j'ai décroché et je me suis rué sur la télé. J'ai assisté comme tout le monde, ou presque, à l'événement à la télévision.

C'est tout à fait comme dans Identification des Schémas, vous étiez sur ce forum et une autre vision de la réalité vous a été imposée par les participants…

Oui ! Le site sur lequel j'étais quand c'est arrivé est une forme prémonitoire du forum dont je parle dans Identification des Schémas. En fait, je n'avais jamais eu cette sensation de proximité sur Internet avant de fréquenter ce site. Auparavant je ne pensais pas qu'on pouvait socialiser de cette façon dans le cyberespace, jusqu'à il y a environ deux ans et que je rencontre ces gens sur ce forum.

En 1992, vous écriviez Agrippa, A Book Of The Dead (long poème sur disquette, non traduit) à l'occasion de la disparition de votre père. Identification des Schémas est-il un nouvel hommage à votre père trop tôt disparu ? Souhaitez-vous en parler ?

La perte d'un être cher est souvent fondatrice pour un être humain. Particulièrement pour un écrivain. Cette absence est toujours présente, c'est vrai et Identification de Schémas l'exprime peut-être de manière plus « lisible » qu'Agrippa. Mais c'est quelque chose de latent, que nous ressentons tous, un jour. Certains s'en servent pour alimenter une œuvre, d'autres non…

Dans Identification des Schémas, vous donnez un nouveau sens à Google, vous le transformez en verbe, en adjectif, que signifie ce jeu de langage pour vous ? Comment appréhendez-vous les mutations de la langue anglaise, vous n'avez pas l'impression qu'elle change de plus en plus rapidement ?

C'est vrai que la langue anglaise évolue à une vitesse inouïe ! C'est d'ailleurs un des avantages historiques évident de la langue anglaise. Cela doit être dans l'ADN. Les Angles et les Saxons étaient des peuples conquérants. Ils ont dû faire preuve de facultés d'adaptation exceptionnelles, ont subi de nombreux changements, cela doit jouer dans cette évolution continuelle. Dans beaucoup de mes romans je joue avec les mots comme cela. Les premiers étaient plus abstraits, puisque les personnages évoluaient dans un univers futuriste, mais dans ce dernier roman, j'utilise des termes comme « googler quelqu'un », ce genre de chose, pour montrer à quel point en effet, la langue anglaise peut atteindre un point d'étrangeté rarement égalé.

Les dialogues sont très fins dans ce nouveau roman. Les personnages parlent souvent à demi-mots ; le contexte de la conversation est tout et aide à comprendre de quoi parlent réellement les protagonistes. Pensez-vous que cette façon de communiquer soit un des paradigmes de notre époque ?

Peut-être… Je pensais à quelque chose que j'avais lu précédemment. Un roman où la communication par emails était très importante, mais en même temps je ne voulais pas utiliser ce genre de « système littéraire » qui tend à faire « nouveau ». C'est pourquoi j'ai choisi d'émailler le roman de correspondances électroniques sur un mode plus classique, plus épistolaire. Cela convenait au paradoxe que je vois dans la communication par mail et surtout convenait parfaitement à l'expérimentation du style et de la forme que l'on peut trouver dans les lettres. C'est tout l'intérêt des emails, les gens y écrivent de manière très libre, en inventant leur propre vocabulaire…

LE CODE SOURCE DU MONDE

Dans Code Source, votre second roman « mainstream », on a le sentiment que la guerre froide n'a jamais réellement pris fin, ou que son « territoire » change continuellement… Qu'en pensez-vous ?


Je pense que la guerre froide, telle que nous la connaissions est bel et bien morte. La tragédie, selon moi, c'est que nous n'avons jamais pris la peine de nous assurer qu'elle le reste ! Et aujourd'hui, avec Vladimir Poutine, on dirait bien qu'elle est de retour. Dans Code Source, je pense qu'il y a beaucoup d'indices qui laissent à penser que nos paradigmes culturels ont réellement beaucoup changé depuis la fin de la guerre, mais que peu d'entre nous ont pris la peine de digérer ce fait.

Ou peut-être qu'avec ce nous appelons « la fin de la guerre froide », les états-Unis ont perdu leurs repères. Les « ennemis » changent continuellement. Nous ne savons plus qui est qui, et finalement c'est pire que jamais…

Je ne pense pas que l'on peut vraiment dire que la situation est « pire que jamais ». A sa manière, la guerre froide par exemple, était déjà une période exceptionnellement sinistre où les pratiques les plus vicieuses avaient cours. Aujourd'hui les questions de sécurité nationale sont beaucoup plus complexes, précisément, il est de moins en moins facile de les décrire de manière aussi radicale.

Dans vos romans ce phénomène de complexification du monde apparaît souvent comme le résultat de l’usage que nous faisons, que nos gouvernants font, des nouvelles technologies. Aujourd'hui tout le monde espionne tout le monde…

En effet, il devient de plus en plus facile pour les gouvernements de tout savoir sur nous, mais dans le même temps, il faut remarquer qu'il est de plus en plus difficile (impossible, même) pour les gouvernements de garder des secrets. Le monde est de plus en plus transparent. Et vous noterez que ces deux changements sont également dus aux technologies actuelles... (long silence).

COMMUNICATION

Dans tous vos livres vous inventez vos propres codes, vos logos, vos marques (Ono Sendei, les implants rétiniens Zeiss, etc.). Dans Identification des Schémas, vous jouez avec ceux qui existent déjà. D'où vient cette obsession pour les marques ?


À l'origine, je souhaitais surtout faire l'inverse de ce que je connaissais dans le domaine de la science-fiction classique. La SF des origines semble toujours exister dans un univers sans marques, sans marketing, sans produits manufacturés tout court. C'est un univers hors du temps, hors du monde réel. Mon but étant de faire de la science-fiction « réaliste » (rire), je voulais présenter un monde proche du nôtre, avec ses marques et ses logos. Il me semblait également intéressant de montrer comment dans les pays post-industriels on ne produit plus d'objets mais on se contente de les marquer. En allant plus loin, j'imaginais aussi qu'un jour on marquerait les être humains pareillement.

Vous semblez obsédé par la place des médias, de la communication, dans notre société, pouvez-vous nous en parler ?

Je pense que les médias sont ce que nous sommes. Ils sont une extension de nos existences, une part de nous-mêmes. Il est totalement impensable aujourd'hui d'imaginer une existence sans médias parce que ce serait s'exclure du monde. Il n'y a plus vraiment de différence entre médias et réalité, les médias SONT le monde dans lequel nous vivons, au moins en temps qu'outils d'information. C'est pourquoi la science-fiction est intéressante car elle examine attentivement la communication, l'information qui l'alimente et les rapports que nous entretenons avec ce qui en résulte : les médias.

Quand vous est-il apparu que la réalité virtuelle – et particulièrement la réalité augmentée – était en passe d’envahir la réalité ?

Il est clair aujourd'hui que si la totalité de l'activité numérique qui nous entoure pouvait devenir visible, en quelque sorte, nous comprendrions que nous vivons dans un univers fantastiquement complexe, entièrement connecté et perpétuellement actif : celui du domaine de l'information ! Les rues seraient tellement bondées et embouteillées de transferts de données que nous aurions du mal à marcher sans avoir le tournis !

Finalement l'évolution de la technologie telle que vous la décriviez dans vos romans antérieurs ressemble beaucoup à ce que nous vivons aujourd'hui… Vous sentez-vous visionnaire ? Ou pensez-vous tout simplement que la situation telle qu'elle se dessinait à l'époque annonçait clairement ce qui allait se passer aujourd'hui ?

J'ai toujours réellement pensé que la science-fiction parlait du moment où elle était écrite. En tant que métaphore, et extension de notre réalité, elle a un message à faire passer sur cette réalité. La science-fiction telle que je la lisais dans les années 1970 semblait déjà contenir de nombreuses visions du présent. Dans mes romans, j'ai simplement voulu explorer ces aspects du futur qui semble être déjà arrivé.

FÉMINISME

Neuromancien, Mona Lisa s'éclate, Lumière Virtuelle, Identification des Schémas et Code Source font la part belle aux personnages féminins et dénonce une certaine « toxicité » masculine. D’abord, pourquoi cet intérêt marqué d’un auteur masculin pour les protagonistes de sexe féminin ? Et est-il difficile d'écrire en s'identifiant à un personnage féminin quand on est un homme ?


Pourquoi ? Principalement parce que je les trouve de bonne compagnie ! (rire) Certainement aussi parce qu'en vertu du fait d'être une femme dans ce qui est encore, en grande partie, une construction sociale patriarcale, mes personnages ont la capacité de se placer « en dehors » du monde que je décris, elles questionnent ce monde différemment et de façon plus approfondie. Quant à se placer dans l’esprit d’une femme, c’est amusant d'essayer, et quand les femmes me disent qu'elles apprécient et s'identifient à mes personnages féminins, je trouve cela très satisfaisant ! (rire)


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A propos de cet article


Titre : WILLIAM GIBSON « UNE OEUVRE DANS LE RÉTROVISEUR DU FUTUR »
Auteur(s) :
Genre : Interview
Copyrights : Maxence Grugier
Date de mise en ligne :

Présentation

Retour vers le futur, pour une exploration illustrée de l'œuvre de William Gibson à la lumière des évènements actuels avec deux interviews réalisées initialement pour les magazines MCD (le mag des cultures digitales) et Trax, remixées spécialement pour les lecteurs de La Spirale en temps de confinement :

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