Marie-Lorna Vaconsin « Les plus jeunes années du monde »

Laurent Courau
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Marie-Lorna Vaconsin © Jean-Luc Bertini

Comment sortir de l’ornière mentale et narrative dans laquelle nous semblons collectivement englués, avec l’effondrement et les dystopies pour seul horizon ? Avec son roman Les Plus Jeunes Années du monde (Actes Sud, coll. « Exofictions », 2026), Marie-Lorna Vaconsin prend le contre-pied des imaginaires post-apocalyptiques qui dominent notre époque, surexploités par une industrie du divertissement en quête permanente de produits culturels formatés.

Une échappée sauvage, d’autant plus bienvenue qu’elle fait la part belle à la marginalité et à la mutation, thèmes centraux de La Spirale depuis ses origines, ici envisagés comme autant de pistes vers un autre futur. Comme une invitation à explorer la puissance transformatrice de l’imprévisible, de ce qui échappe encore à nos représentations et à nos modèles, à l’image des « cygnes noirs » théorisés par l’essayiste Nassim Nicholas Taleb ou de la chlorophylle rouge qui ouvre ce récit.

Mais les parallèles entre Les Plus Jeunes Années du monde et nos passions coupables ne s’arrêtent pas là, tant la romancière y déploie un sens de la déviance pop-culturelle rare dans nos contrées. Depuis une tueuse en série, aussi originale dans ses motivations que dans ses méthodes, jusqu’à la brutalité et à la crudité sexuelle de certaines scènes, sans oublier la folie ravageuse d’un culte néo-adventiste et viriliste qui ne manquera pas de réjouir les amateurs de sectes étranges.

Non sans élégance, Marie-Lorna Vaconsin renverse la table d’une littérature française de l’imaginaire qui pèche trop souvent par conformisme, fût-il politiquement correct ou confortablement déviant. Son ode à la marginalité, aux freaks et à la mutation déjoue avec brio les impasses narratives de notre époque et rappelle, s’il en était encore besoin, que les véritables ruptures ne surgissent que rarement des territoires balisés de la pensée dominante.

Que les chemins de traverse restent souvent les plus féconds. Et que la différence et l’anomalie, loin d’être des accidents à corriger, portent en elles les germes de transformations encore inimaginables.

Marie-Lorna Vaconsin « Les Plus Jeunes Années du monde »
Les Plus Jeunes Années du monde (Actes Sud, coll. « Exofictions », 2026)

Ce qui m’a le plus frappé en découvrant Les Plus Jeunes Années du monde, c’est votre volonté de proposer un récit différent des dystopies dont l’on nous gave désormais à longueur de romans et de séries. Un pas de côté, qui ne résonne que trop avec ce que nous faisons sur La Spirale. D’où vous est venue l’envie d’offrir cette alternative aux lecteurs, de sortir de l’ornière post-apocalyptique qui encombre toujours plus nos cerveaux ?

L’idée est venue durant le Covid. J’avais besoin de lumière. Vraiment, j’avais envie d’un chemin lumineux au sens métaphorique du terme. De quelque chose d’organique, comme une lumière bioluminescente, ce truc que l’on voit dans les algues bleues ou chez les lucioles. J’avais envie d’une lumière dans la nuit, de cette esthétique. Mais aussi d’un projet porteur d’espoir.

Et j’ai donc imaginé ces feuilles charnues, dotées de cette nouvelle chlorophylle rouge, qui rayonnent et intriguent. Et qui, tout à coup, se mettent à absorber trois fois plus de CO2 et à recracher trois fois plus d’oxygène. Ce fut ma première idée, avant même les personnages, avant même le début d’une histoire ou d’une narration. J’avais envie de cette lumière rouge, organique, qui est à la fois le désir, l’espoir, mais aussi quelque chose d’électrique, de rock ’n’ roll.

J’ai noté que vous avez participé, par le passé, aux festival des Utopiales à Nantes. Êtes-vous consommatrice de romans de science-fiction, de littérature de l’imaginaire, de séries fantastiques, etc. ?

Oui, tout à fait. J’en suis une grande consommatrice. Déjà, mes livres précédents constituaient une trilogie intitulée Le Projet Starpoint, qui se déroulait entre plusieurs mondes parallèles, sur fond de physique quantique, avec des adolescents qui passaient d’un monde à l’autre.

Historiquement, ce sont des romans d’imaginaire qui m’ont donné envie d’écrire. Narnia parce que c’est un peu la tarte à la crème du monde parallèle. Je pense que chaque enfant qui a lu Narnia ne pourra jamais oublier le plaisir que c’est d’ouvrir son placard en imaginant qu’il y a tout un monde derrière. Mais il y a aussi Barjavel qui a été super important pour moi et que je relis régulièrement. Certains de ses livres ont plus ou moins bien vécu, mais La Nuit des temps a été un révélateur. Je pense que c’est en lisant ce roman que j’ai commencé à avoir envie d’écrire.

Et puis les grands classiques. Dan Simmons, Asimov évidemment, qui en ce moment est vraiment d’actualité. J’aimerais que l’on essaie d’appliquer ses trois lois de la robotique à l’intelligence artificielle. En ce moment, je suis en train de lire un classique que je n’avais jamais abordé… Spin de Robert Charles Wilson, qui vient de sortir en poche. C’est génial. Ça commence très vite. Une nuit, toutes les étoiles disparaissent dans le ciel. Alors, je ne vous raconte pas la suite, mais c’est fantastique d’imagination, de personnages et de construction romanesque. Je n’ai pas fini de le lire, mais je le recommande déjà.

Comment avez-vous travaillé sur l’écriture des Plus Jeunes Années du monde, notamment en termes de documentation ? Pour avoir moi-même un peu traîné mes baskets aux USA et côtoyé certains groupes religieux particuliers dans le cadre de films documentaires, je retrouve une vraie authenticité dans votre roman. Également au travers d’autres petits détails, comme la prise dite du fish hook dans les bagarres. Ce ne sont pas des choses auxquelles on a accès de prime abord. Il faut s’intéresser, dans ce dernier cas, à une pratique assez radicale de la violence physique.

Ah, mais j’ai fait beaucoup de recherches ! Et c’est pour cette raison que ce livre m’a pris autant de temps. Déjà, je passais du roman pour jeune adulte au roman pour adulte. J’avais donc besoin de légitimité. Et puis, j’adore faire des recherches. C’est presque la partie que je préfère, même si j’adore aussi écrire. J’ai donc fait beaucoup de recherches sur la chlorophylle, à une époque où il n’y avait pas encore ChatGPT. J’ai donc commandé de vrais livres. Jusqu’à tomber dans des sortes de trous noirs de recherche, en voulant comprendre ce qu’il se passait dans les cellules, dans leur chimie. C’était passionnant. J’ai évidemment oublié 90 % de ce que j’ai lu sur la photosynthèse, mais j’ai adoré me plonger dedans à l’époque.

Pour ce qui est de l’Utah, je m’y suis rendue après avoir étudié le sujet. Il est important de se laisser surprendre par ce que l’on va trouver en se rendant sur place, mais aussi de préparer le terrain. J’avais donc fait beaucoup de recherches sur Internet au préalable, avec Google Street View, au travers de films documentaires. Et je me suis donc rendue dans cette forêt où j’ai dormi dans un lodge, le fameux lodge de la garde forestière qui ouvre Les Plus Jeunes Années du monde. Je me suis promenée dans Pando, cette forêt constituée de cet arbre avec quarante-sept mille troncs unis par le même bourgeon racinaire, qui est très important dans le livre. Je suis aussi allée à Salt Lake City, à Monroe, à Richfield, pour me confronter au terrain.

Par contre, pour ce qui est des sectes virilistes, je n’ai rencontré personne. En revanche, j’ai regardé énormément de documentaires qui m’ont fascinée. La manière dont on peut s’enfermer dans de telles narrations, se persuader de choses aussi extrêmes. Parce qu’il s’agit, dans le livre, d’une secte à la fois néo-adventiste et viriliste, qui conjugue la religion et une vision de la société. Je trouve fascinant de se plonger dans ces groupes qui existent réellement aux États-Unis, toutes ces sous-religions. J’y ai consacré des week-ends entiers. Certains font du binge-watching de séries. Moi, je faisais du binge-watching de films documentaires sur ces religions parallèles ou sur les groupes virilistes.

Marie-Lorna Vaconsin « Les Plus Jeunes Années du monde »
Les Plus Jeunes Années du monde (Actes Sud, coll. « Exofictions », 2026)

Pardonnez mon ignorance, mais est-ce que l’hypothèse d’un changement de couleur de la chlorophylle peut avoir une réalité ? Ou est-ce complètement imaginaire ?

Je me suis basée sur une découverte scientifique assez peu connue, qui date de 2010 : celle d’une chlorophylle rouge. Elle n’est pas aussi puissante que celle que je décris dans le roman. Mais je me suis dit qu’il en existe peut-être d’autres que nous n’avons pas encore repérées.

Et puis, les mutations existent. Elles peuvent prendre des centaines de milliers d’années, mais qui dit qu’une nouvelle mutation ne va pas aboutir prochainement ? Ça n’a rien d’impossible, selon des scientifiques avec lesquels j’ai pu discuter. Certes, j’ai un peu poussé les curseurs, mais ce n’est pas impossible. Tous les espoirs sont permis.

Comment s’est passée la rencontre avec votre éditeur pour un livre aussi atypique, puisqu’il n’entre véritablement dans aucune case ? On ne le verrait pas non plus chez un éditeur de science-fiction classique.

Non, c’est vrai que ce n’est pas de la SF classique, peut-être plus de l’anticipation. On a aussi dit que ça pouvait être un thriller. Certains le voient même comme un polar.  Actes Sud correspondait bien, parce qu’ils disposent d’un pôle Actes Noir pour le polar et d’Exofictions pour la science-fiction.

Tout de suite, ils ont accroché avec le livre. Ça s’est fait assez naturellement. Ils ont juste hésité longtemps à m’intégrer dans la collection Actes Noir plutôt qu’en Exofictions. Ce qui montre bien que ce roman aurait pu s’incarner de plein de façons différentes.

Récemment, nous avons ressorti des archives de La Spirale ma première interview de l’écrivain Maurice G. Dantec, enregistrée juste après la sortie de ses Racines du mal. Et justement, Les Plus Jeunes Années du monde m’ont rappelé Les Racines du mal par leur mélange des genres plutôt désinhibé : science-fiction, polar, sexe, violence, etc.

Oui, on m’en a beaucoup parlé. C’est vrai. Le sexe et la violence sont assez exploités dans le livre. J’avais envie de creuser ce que la nature humaine peut avoir de plus sombre, afin d’expliquer les comportements humains. Les deux personnages principaux sont Joshua et Edita. Un garçon qui a grandi dans une secte viriliste et une petite fille arrachée au ventre de sa mère par une psychopathe, avant de grandir séquestrée.

Je voulais montrer que l’on peut s’adapter et se singulariser, malgré le fait d’avoir grandi dans les milieux les plus extrêmes et les plus malfaisants. S’adapter, grandir et se singulariser. Trouver son identité et tomber amoureux. Finalement, c’est ce qui m’intéresse. C’est que font ces deux personnages en situation extrême. Et finalement, c’est l’amour qui les sauve.

En parlant de singularité, la marginalité des personnages m’a sauté aux yeux. Presque une revendication d’un avenir qui passerait par la marginalité. Ce qui rejoint totalement le postulat de La Spirale, selon laquelle les excentriques d’aujourd’hui inventent le monde de demain. Les solutions et les germes du futur se situent du côté des freaks, à l’écart de la réalité consensuelle et de la masse.

Oui, ce sont des marginaux. Et finalement, il y a peut-être une forme de devenir qui passe par la marginalité, envisagée comme une force plutôt que comme une faiblesse. C’est précisément parce qu’ils sont aux marges qu’ils se posent des questions, qu’ils se réinventent et qu’ils se recréent. Ils s’y trouvent forcés. S’ils ne s’étaient pas réinventés, ils auraient été happés par leur milieu. Donc, c’est effectivement la marginalité qui finit par les sauver. Vous avez raison.

Et je ne peux donc pas éviter la question, tant le thème m’apparaît central dans votre roman. Quid de la marginalité chez vous ?

Chez moi ? Oui, ça résonne très fort. C’est vrai. Je me sens tout le temps outsider, dans chaque domaine, puisque j’exerce plusieurs activités. J’ai monté des restaurants avec ma sœur. J’ai été comédienne à un moment donné. J’ai fait des études de lettres et je suis devenue romancière. Mais j’ai toujours eu l’impression que je n’étais pas au bon endroit ou que je n’étais pas la bonne personne. Pas suffisamment littéraire pour faire des études littéraires, pas suffisamment restauratrice pour avoir des restaurants et pas suffisamment romancière pour sortir des livres.

Peut-être que ça tient à mes deux années d’avance à l’école quand j’étais petite, avant de redoubler et de n’avoir plus qu’une année d’avance. J’espérais me fondre dans la masse, un peu comme Edita d’ailleurs. Elle veut devenir normale, se fondre dans la masse, mais n’y arrive pas. La masse la rejette. Et heureusement, parce qu’elle devient ainsi ce personnage merveilleux, cette singularité qu’elle est devenue.

Joshua est aussi un marginal par son appartenance à cette secte qui existe à l’écart de la société. Et même au sein de la secte, c’est un marginal. Finalement, ce roman est une ode à la marginalité.

On ne peut qu’abonder. Au-delà de la marginalité, j’aimerais évoquer la violence et la noirceur qui animent le livre. Comment les expliquez-vous ?

Pourquoi cette violence ? Je ne l’ai pas cherchée. Elle est venue en creusant les personnages.

Peut-être la noirceur ressentie durant la période du Covid ?

Je pense que toutes les époques ont eu leur noirceur. C’est quelque chose d’inhérent, d’intrinsèque à la nature humaine, peut-être même à la vie. Je ne pense pas du tout que nous soyons plus sombres qu’à d’autres époques. C’est en fouillant dans cette noirceur que l’on peut trouver des solutions. Parce que l’on comprend pourquoi, on voit d’où ça vient.

J’ai l’impression que la noirceur, c’est un peu comme le chant de vérité de Joshua, parce qu’on ne peut pas aller plus bas que bas. Enfin, quand on va dans les bas-fonds, on tape du pied et on remonte à la surface. Et il faut aller se confronter à ce qu’il y a de plus noir en nous pour ne pas être dans le déni de ce qu’est la nature humaine et pour trouver des solutions.

En même temps, s’il y a une telle tendance aux dystopies, ce n’est peut-être pas complètement par hasard, non plus. L’industrie du divertissement surfe dessus, mais elle n’invente finalement rien. Elle ne fait que répondre à un besoin non exprimé des consommateurs…

Oui. Mais je ne sais pas si c’est la noirceur ou si c’est l’anxiété. C’est clair que l’anxiété fait qu’on a envie d’écrire sur le futur. Je pense que tous les écrivains, pas seulement ceux de science-fiction, ont envie de dire ce qu’il va se passer. On sent tous que notre société est à un point de rupture. Alors après, on peut se poser la question. Est-ce que toutes les époques ne se sont pas demandé si elles étaient le point de rupture ?

Mais j’ai l’impression qu’en ce moment, c’est encore plus le cas que d’habitude.

Il y aurait comme une accélération ?

C’est ce qu’il me semble. Mais bon, je n’étais pas là aux autres époques.

Marie-Lorna Vaconsin « Les Plus Jeunes Années du monde »
Les Plus Jeunes Années du monde (Actes Sud, coll. « Exofictions », 2026)

En ce qui concerne les imaginaires, on peut donc remonter à votre enfance. Je trouve passionnante l’histoire de ces mondes parallèles que vous inventiez avec votre sœur.

J’ai deux sœurs, une autre plus grande et ma petite sœur avec laquelle j’ai monté les restaurants. Moi, je suis donc au milieu.

Je ne me souviens plus de la manière dont ça a commencé avec ma petite sœur, lorsque nous étions petites. Mais nous avions un monde parallèle dans lequel nous vivions. Un monde que j’inventais et dont je faisais tous les personnages. Un peu comme un jeu de rôle. Il s’incarnait différemment selon que nous nous trouvions à Paris, en vacances à la campagne. Si nous allions à la piscine, c’était le monde de l’eau. Il y avait des personnages différents.

Nous avions des codes pour passer d’un monde à l’autre et nous pouvions ainsi nous y rendre dès que nous le souhaitions. Même quand il y avait des adultes aux alentours, il nous suffisait de faire un code, puisqu’ils n’y prêtaient pas une grande attention. Comme si nous avions une vie dans les sous-bois du réel, avec ce monde parallèle qui nous accompagnait tout le temps.

Concernant les codes, il pouvait s’agir d’exercices de gymnastique. Nous faisions beaucoup de roues et d’exercices d’équilibre. Garder l’équilibre permettait d’ouvrir des portes. Notre mère avait aussi une sorte de passion pour les miroirs, parce qu’elle se disait que ça agrandissait les pièces. Nous jouions donc avec les miroirs. Vous savez, un miroir dans un miroir, ça fait une succession de reflets. C’est aussi ce qui m’a donné l’idée de passer par l’angle mort des miroirs dans la trilogie du projet Starpoint.

Question peut-être indiscrète, mais de quel genre de mondes imaginaires s’agissait-il ?

Il y avait le monde des détectives, qui était construit autour de missions. Il fallait trouver des criminels. Il y avait le monde de l’histoire où nous pouvions remonter le temps et rencontrer des personnages historiques. Il y avait le monde de l’eau, où elle était amie avec un dauphin et une sirène. Donc, je jouais aussi le dauphin et la sirène.

Il y avait plein d’autres mondes, mais les principaux étaient ces trois mondes : les détectives, l’histoire et le monde aquatique. Ah aussi, bien sûr, il y avait le monde de l’espionnage. Nous avions fabriqué nos propres ordinateurs en papier avec des fiches, parce que nous espionnions les adultes autour de nous. Chaque fiche était rangée dans notre ordinateur en papier.

J’imagine et espère même que tous les enfants créent leur monde imaginaire, mais peut-être pas aussi développé et organisé que le vôtre. Par ailleurs, j’ai également découvert dans mes recherches que vous dessinez aussi. Ça semble sérieux puisque j’ai vu des feuilles de calque immenses. Une pièce recouverte de dessins et de ces grands calques.

Oui, c’est vrai. C’est moins mis en avant. Mais ça, c’est quand je dessine pour m’aider à creuser mes univers. Au début, à l’époque de notre tout premier restaurant, je manquais tellement de temps que je ne pouvais ni lire ni écrire, mais à la coupure entre le déjeuner et le dîner, je dessinais et exposais les dessins sur les murs.  C’est la seule fois où j’ai vendu mes dessins. Et je pense y avoir mis tout ce que j’avais de créativité parce que je ne pouvais pas la mettre ailleurs. J’ai envie de dire que c’est comme un refuge lorsque je ne peux ni lire, ni écrire, ni faire autre chose. Je dessine.

Comment fait-on pour gérer son emploi du temps entre quatre restaurants et l’écriture de livres ?

Eh bien, on se lève très tôt. J’adore me lever tôt, avant le soleil. Je déteste que le soleil soit déjà levé lorsque je me réveille. Ça me donne l’impression d’avoir raté ma journée. Ce qui est plus difficile, c’est que j’adore aussi la nuit. J’adore me coucher tard. Donc en gros, je fais la sieste.

Parlons un peu du Projet Starpoint, que je n’ai pas encore eu le plaisir de lire, mais qui me semble important par rapport aux autres sujets que nous avons déjà abordés…

J’ai toujours voulu écrire un roman de monde parallèle depuis l’enfance et la lecture de Narnia. Mon premier éditeur Stephen Carrière avait beaucoup aimé l’écriture du premier projet de livre que je lui ai présenté, mais pas son histoire. Par ailleurs, nous avions aussi parlé de mondes parallèles et il adore les littératures de l’imaginaire. Je vous ai déjà parlé de Narnia, mais j’adore aussi Philip Pullman. C’est encore un énorme coup de cœur qui m’a aussi donné envie d’écrire. Stephen Carrière adorait Philip Pullman, lui aussi. Je lui ai donc parlé de cette idée de trilogie. Il m’a demandé de lui apporter trois chapitres de ce projet, avec cette écriture qu’il avait beaucoup appréciée dans mon livre qui ne l’intéressait pas. Ce que j’ai fait et il m’a signé tout de suite pour la trilogie.

Je ne réalisais pas à quel point il est difficile d’écrire une trilogie et le temps nécessaire pour la sortir de ses tripes. Si j’avais su. Je pense que j’aurais tout de même signé parce que j’avais envie de l’écrire, mais je me dis que mon éditeur était quand même assez rock ’n’ roll pour me proposer un contrat d’édition à partir de quelques pages. Surtout que je savais ce que je voulais plus ou moins dire, donc le propos des romans, mais que je n’avais aucune idée du déroulé de l’histoire. Il a fallu tout construire en écrivant. C’était donc complètement kamikaze de signer pour cette trilogie sans m’être préparée.

De ce que j’ai pu lire, son écriture a pris quatre ans. C’est bien ça ?

Au total, je pense que ça a même pris cinq ans. Parce que j’ai fait quand même beaucoup de recherches. Et puis moi, j’écris toujours un livre plusieurs fois. C’est-à-dire que j’écris une première fois pour comprendre ce que j’ai voulu dire. Ensuite, il faut le réécrire. Je refais le plan et je le réécris une seconde fois. Après, je le donne à lire et il faut encore le modifier en fonction des retours. Ce qui m’amène à le réécrire une troisième fois.

Et après, les corrections sont plus cosmétiques. Mais on va dire que j’écris trois fois mes livres. J’aimerais trouver un raccourci. À force d’écrire des livres, je me dis que je ne vais pas mettre autant de temps à chaque fois. Et puis non, je n’arrive pas. C’est toujours comme ça. J’essaye toujours de trouver un raccourci, mais je finis par réécrire mon livre trois fois.

Donc là, ça a été très très dur parce que je ne faisais qu’écrire tout le temps. Enfin, il y avait les restos aussi. Enfin… Là, la gestion du temps était très très compliquée.

Et la comédie au milieu de tout ça ? Comment s’est-elle manifestée ?

J’ai toujours voulu faire du théâtre. J’en avais fait un peu au collège et au lycée, mais j’avais arrêté durant la prépa et j’ai donc repris en fac de lettres. Ensuite, j’ai joué dans des pièces, dans des films. Mais ce n’était pas une immense carrière. Ce qui fait que, à un moment donné, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas tout faire et j’ai choisi la restauration parce que c’est quand même stable. Et puis je suis très fière de ces établissements. Nous sommes très indépendants, finalement. C’est génial.

Et puis l’écriture constituait quand même mon ADN premier, même si j’adore jouer. D’ailleurs, je pense que c’est aussi ce que je faisais au travers des jeux de rôle avec ma sœur, dans nos mondes parallèles. Incarner tous ces personnages, c’est avant tout jouer. Mais le monde des acteurs ne me manque pas, parce que les castings étaient très anxiogènes pour moi. Je suis très contente de ne pas avoir à repasser de casting. Mais j’ai adoré le jeu en lui-même et je le referais volontiers si l’occasion se présentait.

Finalement, il y a comme un fil rouge qui remonte aux jeux de l’enfance.

Oui, je peux passer des heures allongée sur mon lit à regarder le plafond, en m’imaginant dans la peau d’un personnage. Ça m’est arrivé beaucoup pour Le Projet Starpoint. Je pouvais marcher dans la rue en me disant que j’étais Pythagore ou Foresta dans un monde parallèle. Ou redécouvrir notre monde à travers les yeux d’un personnage qui vient d’un monde parallèle. Imaginer que le sixième arrondissement parisien où je vis, c’est Erivan, la ville du monde parallèle.

Et alors même que je connaissais parfaitement cette ville, le fait d’imaginer que j’étais Pythagore en train de la découvrir me la faisait voir complètement différemment. Ou même quand je suis allée en Utah, je me suis promenée dans Pando en imaginant que j’étais Tracy et que je fomentais un crime.

Oui, j’adore jouer pour moi-même, pour nourrir mes personnages.

Marie-Lorna Vaconsin © DR
Marie-Lorna Vaconsin © DR

En parlant de Tracy, comment est né ce personnage incroyable ? Je ne vais pas gâcher le plaisir de vos futurs lecteurs en révélant trop d’éléments de l’intrigue des Plus jeunes années du monde, mais comment est né ce terrible concentré de psychoses ?

C’est le seul personnage qui est presque réel dans le livre. Durant le Covid, une femme a été exécutée aux États-Unis pour avoir commis le crime d’ouvrir le ventre d’une femme enceinte afin de lui voler son bébé. Cette femme voulait absolument un bébé. Elle en avait déjà, mais ne pouvait plus en avoir de nouveaux et tenait absolument à avoir un nouvel enfant. Elle a vu cette femme enceinte, sur le point d’accoucher. Elle l’a piégée, lui a ouvert le ventre pour lui prendre son enfant et le bébé a survécu. Je me suis toujours demandé ce qu’était devenu ce bébé.

Comment grandit-on quand notre propre naissance est liée au meurtre de notre mère ? Dans mon livre, Edita est séquestrée pendant six ans. Mais cette jeune fille, dont je ne connais pas le nom parce que je crois qu’elle a été très protégée, a été rendue au bout de six jours à son père. Que lui a-t-on raconté sur sa naissance, sur ses premiers jours ? Comment s’est-elle construite avec ça ? Je me suis toujours posé ces questions.

Incroyable ! Justement, je comptais vous poser la question sur le réalisme de ce crime…

Est-ce qu’un enfant peut survivre à une sorte de césarienne ? Sans ce fait divers, je n’aurais jamais osé écrire une chose pareille, parce que je me serais moi-même dit que ce n’était pas possible. Or, c’est arrivé. C’est complètement dingue. J’en parlais encore hier. La réalité est toujours tellement plus folle que la fiction. Parfois, on n’ose pas utiliser des éléments de la réalité parce qu’on se dit que ce n’est pas « réaliste ».

Et donc là, pour le coup, le crime de Tracy s’est vraiment produit. La femme enceinte est malheureusement morte, mais le bébé a survécu.

Qu’en est-il du personnage de Joshua ? Comment est-il apparu ?

J’ai connu quelqu’un qui n’avait pas grandi dans une secte viriliste néo-adventiste, mais qui avait été embrigadé dans des milices politico-religieuses au Liban. Il me racontait son enfance rythmée par le parti, ce que l’on devait à la religion et l’inféodation au parti. À l’époque, deux partis qui se tiraient dans les pattes et lui-même ne savait même pas ce que défendait son parti, ni ce que défendait l’autre. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il fallait taper sur la gueule des autres, qu’il fallait aller coller les affiches, qu’il fallait se bagarrer. Puis il m’a raconté l’enrôlement dans les milices de quartier à l’âge de 17 ans, les bizutages. C’était très similaire à ce qu’on trouve dans Les Plus Jeunes Années du monde.

Comment a été reçu le livre ? Apparemment, ça ne se passe pas si mal que ça, malgré sa singularité ?

Au contraire, ça se passe très bien. Il bénéficie d’excellentes critiques, de toutes parts. Jusqu’à des personnes qui ne lisent pas de science-fiction ou d’anticipation et qui me disent avoir adoré le livre et s’être reconnues dans ses personnages. Je suis très contente que mon père qui n’avait pas du tout aimé Le Projet Starpoint ait adoré le livre, lui aussi. Ça m’a montré que Les Plus Jeunes Années du monde pouvait rassembler un lectorat très large et surtout ne pas se cantonner à une étiquette ou un genre.

Il traverse les gens. C’est très poreux. Ça marche pour ceux qui apprécient les thrillers. Mais aussi pour ceux qui aiment les personnages et l’émotion. Ceux qui aiment se faire peur ou encore pour ceux qui veulent juste un page-turner.

Il me semble aussi, même si ce n’est pas calculé de votre part, qu’il répond à des attentes inexprimées concernant notre époque. Mine de rien, les gens cherchent des récits alternatifs. Sans en avoir toujours conscience.

J’aurais dû commencer par là. Parce qu’en réalité, lorsque je vous ai dit que j’avais envie de lumière au début de cet entretien, c’est que je voulais espérer. Je voulais qu’on me fasse espérer. Donc c’est pour ça que j’ai écrit ce livre.

Bien que ce ne soit pas non plus une utopie.

Non, pas du tout. C’est pour ça que j’ai voulu explorer les bas-fonds, explorer la réalité. Que l’on se sente aux prises avec le réel, avec les noirceurs, mais pour dessiner un chemin d’espoir possible. Et finalement, j’ai peut-être écrit ce livre pour moi, pour me dire qu’il y avait une possibilité d’adaptation.

Est-ce que d’autres projets d’écriture sont en cours aujourd’hui, dont vous pourriez nous toucher quelques mots ?

Oui tout à fait. Il y a un scénario de bande dessinée que je suis en train de terminer. Il mêle science et musique, avec encore de la physique quantique. Comme une sorte de marotte. Une DJ et un scientifique vont tordre l’espace-temps, grâce à leur coup de foudre. Également, un prochain roman qui mêlera la science et une histoire d’amour. Je n’ai envie d’écrire que sur la science, sur la musique et les histoires d’amour. Mais il est encore trop tôt pour en dire plus.

En évoquant la science, j’avais lu une anecdote selon laquelle vous aviez hésité entre un baccalauréat scientifique et un baccalauréat littéraire. Un amour pour la science que l’on retrouve dans le personnage de Pythagore de la trilogie Starpoint, puis dans Les Plus Jeunes Années du monde avec la biologie. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

En effet, j’étais écartelée entre la littérature et ma passion pour les sciences, notamment la biologie, les sciences de la vie et de la terre. J’adorais tout ce qui parlait des volcans, mais aussi des cellules, d’où vient le vivant. J’adorais les mathématiques et la physique, même si j’y étais moins bonne. Mais j’excellais en sciences de la vie et de la terre. Ma professeure de SVT m’a dit que j’allais manquer à la science, lorsque j’ai choisi de m’orienter vers un cursus littéraire. Bon, je ne sais pas si elle a dit ça pour me faire plaisir, mais je le ressors à chaque fois que je peux. Il est vrai que c’était un crève-cœur de devoir choisir entre les deux.

Aujourd’hui encore, ce n’est même pas un choix. Je ne peux pas faire autrement. Il n’y a rien d’autre qui m’intéresse.

Question un peu plus générale pour conclure. Comment voyez-vous l’avenir, tant à un niveau individuel que général ?

Vous savez, je suis très optimiste de nature. J’attends donc que quelqu’un découvre une forme d’énergie qui nous sorte du pétrin.

J’ai toujours l’impression que la vie trouve son chemin, même si ça peut sembler désespérant. De nombreuses autres époques ont pu sembler désespérantes et on a trouvé des solutions. Je pense donc que l’on va de nouveau trouver des solutions.

Marie-Lorna Vaconsin « Les Plus Jeunes Années du monde »
Les Plus Jeunes Années du monde (Actes Sud, coll. « Exofictions », 2026)

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