Ainsi que le résume le site Pitchfork, grande référence journalistique en matière de musiques indépendantes et autres excentricités culturelles, « avant le punk, il y avait les Fugs : provocateurs, drôles, et radicalement, viscéralement politiques. »
Figures emblématiques de la contre-culture et de l’avant-gardisme américain du milieu des années 1960, les Fugs ont embrasé la scène new-yorkaise à coups d’absurde, de provocation et de paroles ouvertement sexuelles. Transgressifs, d’une obscénité exemplaire, ils exposent tout autant leur libido que leur pacifisme et sont parmi les premiers à dénoncer la guerre du Vietnam. Dans une Amérique conservatrice, ils se sont imposés comme les ennemis des institutions, fustigés par le FBI.
Riche en archives et en témoignages, le documentaire de Chuck Smith rend un vibrant hommage à ces trublions subversifs, génies de l’irrévérence dont l’élan de liberté et la folie pourraient se résumer par un gigantesque « FUG YOU! ».
FUGS FILM! (2025)
∙ Film documentaire
∙ USA
∙ VOSTFR
∙ Couleurs
PREMIÈRE INTERNATIONALE À L’ÉTRANGE FESTIVAL 2026
∙ 10 septembre à 21:45 (en présence du réalisateur)
∙ 11 septembre à 15:00 (en présence du réalisateur)
Avec : Penny Arcade, Lenny Kaye, Ed Sanders, Chris Stein, Robert Crumb – Scénario : Chuck Smith – Photographie : Andy Bowley – Montage : Chuck Smith – Musique : The Fugs – Production : Chuck Smith
Photographie d’en-tête : Les Fugs manifestant contre la guerre du Vietnam à New York en 1967. De gauche à droite : une femme non identifiée, Ken Weaver et Ed Sanders. © Avec l’aimable autorisation des archives Ed Sanders.
Qu’est-ce qui vous a d’abord attiré chez les Fugs, et qu’est-ce qui vous a convaincu que leur histoire méritait d’être racontée aujourd’hui ?
En 2017, je travaillais sur un film consacré à la cinéaste expérimentale des années 1960 Barbara Rubin (Barbara Rubin & the Exploding NY Underground). En explorant la scène artistique qui gravitait autour d’elle à la même époque, j’ai découvert qu’Ed Sanders, le leader des Fugs, avait été l’un de ses proches amis. Je lui ai donc montré le film une fois celui-ci achevé. Ed l’a beaucoup aimé. Il a toujours éprouvé une profonde admiration pour Jonas Mekas, qui occupe une place importante dans ce documentaire.
Lorsqu’il a estimé, en 2021, que le moment était peut-être venu de réaliser un documentaire sur les Fugs, il m’a demandé si le projet m’intéressait. À cette époque, j’espérais m’éloigner un peu des années 1960, mais j’ai vite compris que l’histoire des Fugs était bien trop passionnante pour que je puisse refuser le projet. Le fait qu’Ed possède d’immenses archives de cette époque et contrôle toujours les droits sur la musique du groupe a fini de me convaincre.
Aujourd’hui, en 2026, nous nous apercevons que nous devons encore mener les mêmes combats pour la liberté et la paix que ceux auxquels les Fugs avaient pris part. Le film est donc plus actuel que jamais. Le monde a besoin de toute la paix et de tout l’amour hérités des années 1960 qu’il pourra trouver !
Les Fugs sont nés d’une étonnante collision entre la poésie, la musique, le militantisme politique et la presse underground. Comment avez-vous abordé ce vaste paysage culturel sans perdre de vue les individus qui constituaient le cœur du groupe ?
L’émotion est au cœur de tout grand film. Je savais donc dès le départ que le public devait pouvoir approcher au plus près les trois principaux membres des Fugs : Ed, Tuli et Ken Weaver. Tous trois étaient — ou sont encore — des personnages fascinants, aux personnalités très différentes, ce qui rendait les choses d’autant plus intéressantes.
Tuli est mort en 2010, mais j’ai pu réaliser avec Ed et Ken des entretiens très intimes, qui constituent le cœur du récit. L’enfance effroyable qu’a connu Ken confère également une forte dimension dramatique à son parcours. J’ai ensuite découvert que Jackie Anderson — John à l’époque —, le premier bassiste du groupe, avait effectué une transition de genre. Cela ouvrait une autre perspective, très personnelle. Jackie ayant par ailleurs été enrôlée puis envoyée au Vietnam, son histoire donne une résonance particulièrement concrète au message anti-guerre des Fugs.
Dès lors que l’on dispose de guides aussi forts et personnels, l’histoire toujours fascinante des années 1960 radicales retrouve toute sa fraîcheur et son intimité. La qualité des images joue également un rôle essentiel. J’ai eu accès à d’extraordinaires archives tournées par quelques-uns des plus grands cinéastes radicaux de cette période : Jonas Mekas, Shirley Clarke, Ken Jacobs et bien d’autres. Les images de Chris Marker que j’utilise pour raconter la « lévitation du Pentagone » organisée par les Fugs en 1967 — Out Demons Out! — en constituent un excellent exemple.
Relativement peu d’images des premières années du groupe ont survécu. Comment ces contraintes documentaires ont-elles influencé le langage visuel et le montage du film ?
Il existe un formidable documentaire de Lars von Trier intitulé The Five Obstructions, qui a toujours été pour moi une référence. Von Trier y défend l’idée que le grand art ne peut naître que de la contrainte. La pire chose que l’on puisse dire à un artiste est : « Faites absolument tout ce que vous voulez ! »
Le nombre très limité d’images des Fugs sur scène a donc naturellement contribué à façonner et à orienter le film. J’ai notamment dû jouer quelque peu avec la temporalité, en faisant parfois apparaître plus tôt des images tournées à une période ultérieure de leur carrière. Mais cela fonctionne finalement mieux qu’un récit strictement chronologique, car j’ai monté le film en privilégiant l’émotion plutôt que le respect de la chronologie — ce qui me paraît de toute façon préférable.
C’est aussi l’occasion de souligner que les meilleures archives musicales filmées des années 1960 — qu’il s’agisse de John Coltrane ou de Frank Zappa — semblent presque toujours provenir d’Europe. Dans le cas des Fugs, nous disposions ainsi de leur passage, en 1968, dans une émission de télévision suédoise.
Les Fugs associaient politique radicale, obscénité, satire et un sens profond de l’absurde. L’humour était-il l’arme secrète qui a permeis à leur œuvre de conserver toute sa force subversive ?
Les Fugs possèdent l’un des répertoires les plus diversifiés de tous les groupes des années 1960. Ils ont commencé comme pionniers d’un folk-punk primitif, avant d’aboutir à des arrangements orchestraux et à des productions très élaborées, qui faisaient appel à certains des meilleurs musiciens de l’époque.
Le ton de leurs chansons oscille entre poésie pure et sincérité absolue, obscénité débridée et blasphème. Mais il est juste de dire que chacun de leurs cinq albums, malgré leur grande diversité, est traversé par un profond sens de l’humour, qui joue un rôle essentiel dans leur dimension subversive. Cet humour est également déterminant dans certaines de leurs chansons les plus politiques, comme Kill for Peace ou River of Shit.
À une époque où la culture contestataire se trouve de nouveau sous pression, que peuvent apprendre les artistes et les militants contemporains des réussites — mais peut-être aussi des échecs — des Fugs ?
Je pense que les forces combattues par les groupes et les militants des années 1960 — le complexe militaro-industriel, les réflexes policiers de nos responsables politiques ou encore l’étau culturel étouffant du conformisme et de la normalisation à marche forcée — sont aujourd’hui plus puissantes que jamais, en particulier aux États-Unis.
Mais les meilleurs moyens de lutter contre ces forces néfastes demeurent les mêmes que dans les années 1960. Il faut prendre la parole et s’opposer à l’ordre établi. Après avoir mis fin au groupe en 1969, Ed Sanders et Tuli Kupferberg ont reformé les Fugs en 1984, sous la présidence de Ronald Reagan, parce qu’ils estimaient que le groupe était redevenu nécessaire. L’un des échecs des militants des années 1960 est donc d’avoir fini par abandonner.
Cela dit, l’esprit de 1968 peut toujours être ravivé, en France comme ailleurs, à chaque fois que cela devient nécessaire. La leçon à en tirer est donc simple. Ne jamais renoncer.
À 87 ans, Ed Sanders continue de combattre l’ordre établi, et j’espère que tous les radicaux suivront son exemple.
Il ne fait aucun doute que la musique et l’art peuvent encore constituer des armes puissantes. Tous les artistes et militants qui souhaitent changer le monde ont une ou deux choses à apprendre des années 1960 et des Fugs. La paix et l’amour fonctionnent toujours !
