À l’intersection de l’art contemporain, des simulations algorithmiques et de la fiction spéculative, Ziyang Wu s’impose comme l’une des figures les plus radicales de la nouvelle génération d’artistes chinois qui ne cherchent plus à représenter le monde — mais visent à en pirater les infrastructures invisibles.
Ses installations fonctionnent ainsi comme des environnements instables, où le spectateur se retrouve pris dans des logiques qui le dépassent. L’artiste lui-même décrit son travail comme une exploration de la « micro-aliénation post-internet », plongeant dans « les structures de pouvoir numériques et l’aliénation du corps et de l’esprit ». Ses œuvres fonctionnent comme des prototypes annonciateurs de futurs possibles — souvent inquiétants, toujours plausibles. Elles révèlent une vérité dérangeante : nous vivons déjà dans les systèmes qu’il met en scène.
Site officiel
. https://www.ziyangwu.com
Pasig River 2030 – 6 Plus se déroule aux Philippines en 2030. Le film raconte l’histoire d’un fournisseur d’accès Internet local fictif et d’une entreprise de blockchain. Le fleuve Pasig, mentionné dans le titre, constitue un fil conducteur important du récit.
Ce fleuve, qui traverse la région métropolitaine de Manille, a été déclaré « écologiquement mort » en 2000 en raison de la pollution. Cependant, dans les images générées par ordinateur du film, le fleuve a été restauré et est administré conjointement par le gouvernement local et l’entreprise de blockchain. En arrière-plan se profilent néanmoins de nombreux problèmes, notamment une surveillance généralisée et une forme de colonisation numérique.
S’appuyant sur une étude approfondie des projets actuels de « Digital Earth », de la construction d’infrastructures réseau et du développement de la blockchain, Wu Ziyang envisage le récit filmique par le prisme du modèle en six couches de Benjamin Bratton, sociologue américain et théoricien du design .
Une esthétique de la perturbation
Ce qui frappe d’emblée dans la pratique de Wu, c’est son refus des catégories traditionnelles. Vidéo, intelligence artificielle, simulation 3D, réalité virtuelle : tout est matériau. Mais rien n’est décoratif. Son médium réel, c’est le système : systèmes de données, systèmes politiques, systèmes de perception. Son œuvre ne montre pas — elle infiltre.
Hacker le réel par la simulation
Son projet Two Walls: Ordinary War Rehearsal (2025) marque un tournant. Inspiré d’un séjour à Kyiv en pleine guerre, Wu y reconstitue des scènes de vie quotidienne sous forme de simulations générées par IA.
Plutôt que de documenter la guerre, il en modélise les conditions psychologiques. Il observe comment la normalité persiste dans l’anormal. Chez Wu, la violence n’est jamais spectaculaire. Elle est diffuse, systémique, intégrée dans les gestes les plus banals.
Dans une interview, il raconte avec une désinvolture glaçante : « Je n’ai rien fait à part regarder Douyin […] mais les sirènes retentissaient » Ce contraste — trivialité numérique contre menace létale — résume parfaitement sa démarche : révéler la coexistence absurde entre distraction algorithmique et catastrophe réelle.
L’algorithme comme dispositif politique
Depuis ses premières œuvres, l’artiste s’intéresse aux logiques invisibles qui structurent nos comportements. Dans A Woman with the Technology, il dissèque les mécanismes de personnalisation algorithmique.
Il y décrit un monde où toute expérience est filtrée, anticipée, préconfigurée : « Toutes nos décisions de consommation sont filtrées par des algorithmes […] il est presque impossible d’y échapper »
Mais là où d’autres dénoncent, Wu simule. Il pousse ces logiques jusqu’à leur point de rupture, créant des univers où l’individu devient une construction probabiliste. Son geste est profondément disruptif : il ne s’oppose pas au système, il l’accélère jusqu’à l’absurde.
Subversion héritée et désobéissance culturelle
Cette posture critique s’enracine dans une histoire personnelle marquée par la subversion. Son père, artiste de la génération de l’avant-garde chinoise des années 1980, lui transmet très tôt une vision non conventionnelle de la création.
Wu se souvient de ce geste aussi trivial que symbolique : « C’était notre manière d’être créatifs et subversifs. » Une anecdote qui éclaire son œuvre. La subversion n’est jamais héroïque. Elle est quotidienne, presque absurde, toujours située dans les marges du comportement.
Une pensée en réseau
Ses projets récents comme Agartha confirment cette orientation. Wu y tisse des récits qui mêlent science, mythologie et données pour montrer un monde constitué de connexions accidentelles, mutantes, instables. Son travail ne produit pas de sens univoque — il génère des réseaux d’interprétation.
C’est en cela qu’il est profondément contemporain : il ne cherche pas à expliquer le monde, mais à en reproduire la complexité chaotique.
L’artiste comme architecte de réalités alternatives
Au fond, Ziyang Wu n’est ni un critique ni un narrateur. Il se positionne comme « architecte de situations ». Et si son art est disruptif, ce n’est pas seulement parce qu’il utilise des technologies avancées. C’est parce qu’il déplace le regard, du visible vers l’infrastructure, du sujet vers le protocole, de l’image vers l’algorithme.
Dans un monde saturé de représentations, Wu choisit simplement de perturber ce qui les rend possibles.
