Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon. Flirts virtuels et fiancées imaginaires. »

Laurent Courau
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Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

Amie et collaboratrice occasionnelle de La Spirale depuis la fin du millénaire dernier, l’anthropologue Agnès Giard nous revient avec Les Amours artificielles au Japon. Flirts virtuels et fiancées imaginaires., paru en octobre 2025 chez Albin Michel.

Au travers de ce nouvel essai illustré, fruit de huit années de recherches et d’enquêtes, cette spécialiste de l’érotisme et des simulacres émotionnels offre un point de vue aussi original que pertinent sur une société nippone où l’amour virtuel devient acte de résistance lorsqu’une jeune génération rejette les codes et les rôles traditionnels pour se réinventer au contact d’êtres fictifs.

Loin d’être anecdotique, un sujet d’études qui s’avère essentiel face à l’omnipotence désormais acquise des réseaux sociaux, à l’heure des intelligences artificielles et d’une post-réalité triomphante. Mais aussi l’occasion rare d’assister à l’émergence de nouvelles contre-cultures futuristes, où le virtuel s’hybride avec la réalité d’une crise économique violente, doublée d’un dépeuplement sans précédent. 

Agnès Giard dépeint ici le Japon comme un laboratoire d’innovations sentimentales et technologiques dont les expériences interrogent nos propres sociétés. Un récit passionnant sur les marges et les mutations du nouveau millénaire qui rappelle — et, d’aucuns diront, dépasse même — les meilleurs romans de science-fiction cyberpunk de William Gibson et de Neal Stephenson.

Les Amours artificielles au Japon. Flirts virtuels et fiancées imaginaires.
Albin Michel, octobre 2025, 272 pages, 39 euros.

Japan Pink Inc – Le blog d’Agnès Giard
http://www.japinc.org

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

Les habitués de La Spirale, friands de marges artistiques et de contre-cultures, mais aussi du Japon, connaissent ton travail depuis de longues années. Pourrais-tu revenir sur la genèse de ce livre Les Amours artificielles au Japon, fruit de longues années de recherches consacrées aux ersatz émotionnels, entre le laboratoire Sophiapol et le groupe de recherche Emtech à Freie Universität Berlin ?

En 2012, j’enquêtais dans une « usine » de love dolls aux allures d’hôpital dystopique : suspendus à des portants, les corps décapités des poupées de silicone pendaient sous plastique, portant chacun le nom de leur futur propriétaire. Les têtes coupées fixaient le vide, sur des étagères. L’ingénieur chargé des corps, Nobuyuki Kodama, me parlait de ses « filles » (musume) comme d’êtres proches du puzzle : « Les poupées pour adultes au Japon sont livrées en trois pièces, » disait-il. « Corps, tête, vagin. Les têtes sont interchangeables, de même que les vagins extractibles, en option… ».

Tout en me parlant, Kodama caressait du doigt l’écran d’une console Nintendo sur laquelle sa « petite amie », une lycéenne pixelisée lui parlait, par bribes, d’une voix de pinson… Kodama, père de famille marié, entretenait sous mes yeux une relation sentimentale avec Nene Anegasaki, une des trois amoureuses offerte au choix dans le jeu vidéo LovePlus.

Ce jour-là, je me suis demandé si les marionnettes numériques n’étaient pas, elles aussi, livrées comme en morceaux, ou plutôt comme les morceaux d’un jeu de rôle grandeur nature avec ses différents niveaux, ses vies, ses mondes, ses corps de substitution… Si oui, à quoi rimait ce jeu ?

En 2016, une fois ma thèse publiée aux Belles Lettres (Les love doll au Japon. Un désir d’humain), j’entrais au Sophiapol de l’Université de Paris Nanterre avec un nouveau projet, jugé « groundbreaking » – sans précédent, pionnier – par les évaluateurs du Conseil de la Recherche Européenne (ERC). Dix ans ont passé. Le résultat, c’est ce livre que je dédie à trois morts. Les Amours artificielles au Japon contient beaucoup d’émotions contradictoires.

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

J’ai noté que les termes de « dissidence » ou de « contre-culture » revenaient fréquemment au sujet de ton livre. Ce que l’on comprend grâce à ta connaissance fine de la culture japonaise et de l’histoire du pays, depuis la répression violente des soulèvements étudiants et paysans des années 1967-1970. Peux-tu revenir sur la mise en place de ce que tu qualifies de « stratégies obliques » de désobéissance civile contre un système perçu comme dysfonctionnel ?

L’image du Japon « zen » (sic) relève du cliché absurde. L’histoire de ce pays est émaillée de révoltes dont les manifestations ultra-violentes des années 1968-70 ne fournissent qu’un reflet. C’est le Japon qui exporte le terrorisme à l’échelle du globe. Alors qu’en France des étudiants lancent des pavés, au Japon ils protestent à coups de cocktails molotov, fabriquent des bombes et s’organisent en bataillons de combattants casqués, armés de tuyaux métalliques. Les émeutiers transforment les grandes villes en zones de guerre. Tout cela va trop loin. Les attentats sanglants, les attaques de banque et le détournement d’un avion en mars 1970 suscitent des réactions de rejet. L’opinion publique se désolidarise et la méfiance perdure encore de nos jours : les stratégies de confrontation directe n’ont plus la cote. On leur préfère souvent des stratégies latérales, déviantes et ironiques, dont la mode urbaine fournit l’exemple le plus flagrant.

J’en avais déjà longuement parlé dans mon premier livre L’Imaginaire érotique au Japon. S’habiller en poupée, voire en pute, n’a rien d’innocent. Prenez les Kogyaru, par exemple. Début 1990, ces filles surmaquillées façon panda s’affichent en mini-jupes roses, exhibent des sacs de luxe et s’accroupissent sur les trottoirs de Shibuya dans la posture des voyous. Provoc ? Elles inaugurent l’enjô kosai (« relation sponsorisée »), une forme de prostitution qui consiste à faire payer « les vieux », ceux qui leur font la morale, pour retourner le stigmate : « Est-il juste que des hommes ayant l’âge de mon père me reprochent d’être trop libre, alors qu’ils payent pour coucher ? »

Au même moment, dans un autre quartier de Tokyo, Harajuku, d’autres filles appelées « Gothic Lolitas » sortent vêtues comme des poupées de l’époque victorienne,  font exprès de marcher à pas raides, le visage figé et parfois même (comme je l’ai vu de mes propres yeux) un bâillon-boule dans la bouche, pour se moquer de l’injonction « sois docile et tais-toi ».

Au même moment, à Ikebukuro, le quartier « saint » des otaku femelles, des armées de fans en rut inaugurent une autre forme de résistance : elles affichent leur amour pour des idoles inaccessibles, chanteurs de pop, héros de mangas, doubleurs-voix d’animés ou protagonistes de jeux vidéo, qu’elles désignent comme des êtres divins. Etant hors de portée, ces partenaires « de rêve » deviennent les outils d’une forme de masturbation collective qui inquiète les médias : dans le cas des fans mariées, peut-on parler d’adultère ? Dans le cas des fans célibataires, peut-on parler d’une préférence coupable pour des chimères ? Dans tous les cas, ces femmes font tâche car elles se livrent corps et coeur à des passions jugées « sans issue », certaines allant jusqu’à dépenser toutes leurs économies dans l’achat de goodies et de produits dérivés à l’image de leur bien-aimé. Elles brûlent leurs navires, jettent l’argent par les fenêtres, s’affichent avec les effigies de leur crush (qu’elles nomment oshi), avec une ostentation croissante.

Dans les années 2020, c’est la guerre ouverte. J’en ai documenté les éclats dans mon livre, rempli de photos d’adeptes, arborant des tenues spectaculairement sexy aux couleurs de leur élu. Les faux ongles rutilants couverts d’allusion au chéri, les alliances gravées à son nom, les sacs semblables à des panneaux criards, couverts de badges ornés de son visage adoré… Depuis huit ans que je suis sur le terrain, j’en reste moi-même médusée. Les adeptes du mouvement ne se cachent désormais plus. 

Au tout début, elles utilisaient des filtres pour masquer leurs écrans de smartphone afin que personne ne puisse les voir « jouer » avec des playboys virtuels. Maintenant, elles militent fièrement. Certaines vont jusqu’à sortir avec plusieurs de ces sacs appelés « sacs de douleur » (car ils heurtent les regards), refusant de faire profil bas. Il s’agit de signaler « combien » elles aiment : selon leur degré de rareté, les badges représentent parfois des montants astronomiques. « Quand on aime, on ne compte pas ». Comme je l’analyse dans Les Amours artificielles au Japon, ce mouvement relève d’une vaste mise en scène de soi comme « fanatique » radicalisé, adepte d’un culte rendu à des êtres « qui n’existent pas ». Cela peut sembler extrême ?

Prenons le soin de contextualiser l’actuel phénomène de remise en cause des modèles familiaux et amoureux traditionnels, pour des raisons économiques : précarité de l’emploi, baisse des revenus et du niveau de vie ? Une situation dont tu dis qu’elle est vécue comme étant « sans issue », où aimer un personnage de fiction devient une solution affective ? Je t’ai notamment lu très critique vis-à-vis de Sanae Takaichi, première femme à occuper le poste de Première ministre du Japon depuis le 21 octobre 2025, qui invite « tout le monde à travailler dur », en ajoutant qu’elle va elle-même sacrifier sa vie privée pour « travailler, travailler, travailler et travailler ».

Depuis l’explosion de la bulle économique début 1990, il est en effet devenu difficile de fonder un foyer. Coincés dans ce qu’ils appellent des dead end jobs (emplois mal payés en cul-de-sac, sans possibilité d’avancement), la plupart des hommes et femmes ne peuvent plus se marier, car ils n’en ont pas les moyens. Ni l’envie. Le modèle de la réussite standard est celui de la femme au foyer (qui élève les enfants) et de l’homme pourvoyeur (qui soutient sa famille).

Ce modèle rend la vie de famille incompatible avec la vie professionnelle. Lorsque Sanae Takaichi arrive au pouvoir, son discours « sacrificiel » – le 1er décembre 2025 – est perçu comme une fin de non-recevoir aux réformes demandées par de nombreux acteurs sociaux. Refusant de « concilier vie professionnelle et vie privée » (selon ses propres termes), Sanae Takaichi invite ses concitoyennes à la résignation. « Mesdames, si vous désirez une famille, épousez un travailleur prêt à faire des heures sup. Au passage, faites une croix sur vos ambitions. »

En réaction à ce système dysfonctionnel, saisies par la colère, la détresse, la frustration, un nombre croissant de personnes font ce que j’appelle la « grève des cœurs ». Elles refusent de s’engager. Ou, tout simplement, n’y parviennent pas… Restant célibataires, ces personnes se confrontent elles-même à l’échec. Les seuls couples légitimes au Japon étant les couples mariés, les naissances hors-mariage faisant l’objet de sanctions morales, les célibataires ne peuvent ni vivre à deux, ni avoir d’enfants. Comment être heureux quand on se sait condamné à mourir seul et sans descendance ?

Aucun choix n’est le bon. Tous les choix sont de faux choix.

Acculées au célibat ou forcées de souscrire à un modèle matrimonial périmé, certaines personnes tentent de trouver le bonheur autrement, avec les moyens du bord. Pour elles, aimer un être imaginaire, c’est une façon de faire face à une situation sans issue.

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

Peux-tu revenir pour les lectrices et les lecteurs de La Spirale sur le mot « oshi » qui tu traduis par « objet d’amour inaccessible » ?

Au Japon, l’amour artificiel recouvre toutes les catégories d’amour non réciproque. Du moment que cela reste à sens unique, stérile, peu importe que l’être aimé soit un humain ou un personnage, on est dans le fantasme.

À ce fantasme, les fans ont récemment donné le nom d’oshi, qui signifie littéralement « ma recommandation ». Le travail des fans est en effet de « recommander » les contenus qu’ils aiment et, ce faisant, répandre le culte qu’ils vouent à leur idole. Jouant les prosélytes, ils créent des cercles collaboratifs qui soudent le mouvement, organisent des sorties ensemble, font corps autour de leur passion. C’est une culture participative qui engage bien plus que l’adhésion émotionnelle : les fans travaillent d’arrache-pied au succès des fictions qu’ils contribuent à rendre « réelles ».

Des fans auto-baptisées « filles pourries » (fujoshi), par exemple, produisent des versions déviantes des récits où « vivent » leur bien-aimé. Elles dessinent des mangas amateurs (dôjinshi) qui dévoilent sa nudité et l’accouplent à d’autres personnages, souvent du même sexe. Le voilà tantôt proie humide, tantôt prédateur. Dans tous les cas, le scénario sert de prétexte à faire s’enflammer les lectrices : il faut que l’amour infecte le plus grand nombre, tel un virus, et que le personnage devienne le « number one », celui qui fait monter la température corporelle.

J’en fournis de nombreux témoignages dans mon livre : ça chauffe sur les réseaux. Les fans parlent d’ailleurs de leurs communautés comme de « clusters ». Le culte se propage via la fièvre sexuelle. Le héros devient une figure du désordre, invitant les fans par mimétisme à se livrer sans frein aux excès.

Que ces excès restent « dans la tête » ne les rend pas moins subversifs : l’énergie investie dans ces histoires parallèles est spectaculairement dilapidée, gâchée, « détournée » des logiques utilitaristes qui dominent notre réalité. Les fans qui se masturbent sur les personnages de fiction affirment en acte leur refus de perpétuer le système, notamment le système hétéro-reproductif qu’elles désertent au profit d’un monde parallèle peuplé de polymorphes pervers.

Dans un manifeste récent (publié par Libération, le 7 mars 2026), Paul Preciado définit l’optimisme comme l’acte de « faire une place à l’utopie dans son corps et dans sa propre vie » et précise : « Il s’agit, lorsqu’il n’y a pas d’autre espace possible, de faire de son corps et de sa propre vie le lieu où s’incarne le changement de paradigme. » Cela s’applique très bien au mouvement des amours artificielles.

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

Détail de taille : cette sous-culture refuse la distinction entre humain réel et personnage fictif. « Oshi » désigne des idoles virtuelles, des héros de manga ou d’anime, mais aussi bien réels comme des acteurs, des VirtualTubers et des champions de sport… Il n’y a pas de différences ?

Humain ou personnage, peu importe qui on aime, du moment que les émotions ressenties sont réelles. Ambigü, le mot oshi présente cet intérêt : il invalide les rapports d’opposition binaire entre les valeurs du « vrai » (l’humain) et du « faux » (le perso). Au cours de mon enquête,  tous les fans rencontrés, hommes ou femmes, m’ont répété la même chose : ils savent bien que leurs amours sont des projections fabulées. Les personnages sont des fictions, bien sûr, mais leur existence même comble les humains qui les aiment et parfois même les sauve. Comme je le mentionne dans le livre, certaines personnes seraient mortes suicidées s’il n’y avait pas eu, un jour, l’équivalent d’une « rencontre » et d’un éblouissement. L’oshi est l’équivalent d’une divinité. On parle d’ailleurs parfois de kami-oshi. Kami se traduit par « dieu ».

J’aimerais évoquer le Media Mix, ces contenus de divertissement qui se déploient sur tous les supports possibles : manga, jeux, albums pop, anime, spectacle musical, etc. Un univers dont tu dis qu’il « entretient des affinités profondes avec un système de croyance japonais qui voit des êtres surnaturels circuler à travers toutes sortes d’interfaces » ? À ce propos, on se souviendra, parmi bien d’autres œuvres, du film Ring (2001) de Hideo Nakata dans lequel un fantôme opère par le biais d’une cassette vidéo. Peut-on ainsi remonter jusqu’au shintoïsme, l’ensemble de croyances polythéïstes et animistes qui a précédé le bouddhisme au Japon ?

Effectivement, les efforts des « adeptes » tendent à faire venir les personnages dans notre monde matériel et, d’une certaine manière, à les « invoquer » comme si les personnages étaient des entités surnaturelles, des esprits ou des démons… Comment faire pour se connecter à un être qui n’existe pas ? Pour susciter la sensation palpable d’une proximité, les hommes mais, surtout, les femmes jouent à des jeux de simulation, s’approprient le bien-aimé sous forme de peluche, de figurine, mais aussi de boissons ou de parfums créés à son « image », écoutent sa voix, son souffle, sur des CD binauraux et caresse sa peau reconstituée sous les draps… afin que leur chéri ne les quitte jamais, même la nuit.

On pourrait facilement comparer ces dispositifs aux outils cultuels (yorishiro, go-shintai…) utilisés pour matérialiser les présences invisibles, mais ce serait limiter le phénomène au seul territoire japonais… Or nous sommes tous et toutes concerné-es. L’humain ne saurait vivre sans « désirs fous ». Les mirages nous attirent. Surtout en ce moment. J’en veux pour preuve l’extraordinaire essor des IA compagnons ou des plateformes offrant les services de boyfriends / girtfriends virtuelles. Les nouvelles générations se tournent à vitesse accélérée vers ce que les médias nomment de « nouvelles formes d’amour » dont le Japon fournit une version singulière, certes, mais profondément d’actualité.

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

Puisque nous venons d’évoquer un parallèle entre ces amours virtuelles et le shintoïsme, j’aimerais aussi revenir sur le clin d’œil que tu lances au bouddhisme dont les adeptes considèrent que « rien n’existe, sauf les désirs qui nous enchaînent au monde phénoménal » ? Ce qui ne manque pas non plus de m’évoquer la fameuse phrase « rien n’est vrai, tout est permis », attribuée à Hassan ibn Sabbâh, surnommé « le Vieux de la Montagne » et fondateur d’une secte ismaélienne, l’ordre des assassins (les « hashashyn »), au XIe siècle ; personnage qui inspira notoirement William S. Burroughs. Ce qui nous permet, semble-t-il, de boucler encore d’une autre manière avec les contre-cultures évoquées plus haut ?

Au Japon, l’industrie de l’amour artificiel présente en effet ce point commun avec le bouddhisme de questionner : « Dans quel régime de vérité vivons-nous ? »

Ce questionnement prend la forme ludique d’un jeu de vertige. Les simulations amoureuses sont à double et triple fond, générant l’impression délicieuse de perdre pied. Le but n’est pas de « faire illusion », bien sûr. Il s’agit, au contraire, de transporter l’utilisateur dans un monde fabriqué, comme un petit théâtre avec des marionnettes. Ce jeu implique l’artifice. Tout est fake… à l’image de ce monde dans lequel nous vivons.

Faudrait-il en conclure pour autant que « tout est permis » ? Certainement pas. Le phénomène que j’ai étudié s’enracine dans une contre-culture imbibée d’idéaux collectifs. La stratégie consiste à proposer, via les personnages, de nouveaux standards de vie à deux, de nouvelles formes de relation homme-femme. Il n’y a pas déni de réalité. Il y a, au contraire, le désir de changer les représentations collectives.

Prenons le cas des femmes qui épousent leur personnage bien-aimé sous la forme de poupées ou de silhouettes en carton. Cela peut paraître ridicule, grotesque. Mais ces mariages sont des postures de défi : en parodiant le mariage classique, les femmes expriment ouvertement leur refus de se soumettre aux normes.

L’excellent Étienne Dumont vient de consacrer un article à ton livre dans la revue suisse Bilan. Outre son aspect scientifique, il souligne l’accessibilité de ton ouvrage et ta sympathie pour ceux qui « osent vivre un rêve jusqu’au bout ». Qu’est-ce qui motive, encore et toujours, ton amour pour les freaks, les hors-normes et les marginaux après tant d’années consacrées à leur étude ?

Les mouvements « techtoniques » du monde favorisent l’émergence renouvelée de résistants. Si je les aime, c’est d’instinct, parce qu’ils sabotent le cynisme ambiant. Le cynisme consiste à dire que les rêves sont des aberrations et que les jeux sont des enfantillages. Mais, pour citer Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? ».

Agnès Giard « Les Amours artificielles au Japon »

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