Quelque part entre les visions hallucinées de Jérôme Bosch, les volutes psychotroniques de l’art brut et les flamboyances rituelles de Niki de Saint Phalle, l’œuvre de Jaky La Brune déploie un théâtre intérieur où les corps font office de champs de bataille symboliques. Nourrie d’un imaginaire traversé de mythologies intimes et de flamboyances spirituelles, sa peinture compose une cosmogonie viscérale, à la fois grotesque et lumineuse. Un bestiaire fantastique, saturé de couleurs, comme tout droit surgi d’un inconscient en fusion, là où vertiges, douleurs et extase ne font qu’un.
Née en 1992 à Toulon, Jaky La Brune se forme à la prestigieuse école des Gobelins à Paris, dont elle sort diplômée en 2013. Très tôt, elle développe une pratique où l’image devient un outil d’investigation de soi, une forme d’auto-psychanalyse visuelle ouvertement revendiquée. Aujourd’hui installée entre Paris et Berlin, son travail s’inscrit dans ce dialogue constant entre introspection personnelle et influences culturelles multiples, nourries par des voyages précoces doublés d’une fascination durable pour les religions, les contes et les rituels.
Loin d’un fantastique gratuit, ses créatures relèvent d’une anthropologie subjective, bouillonnante, où les masques, les costumes et les sculptures débordent de la toile, comme si ses personnages monstrueux revendiquaient une existence tangible. Entre ironie, tendresse et cruauté, Jaky La Brune met en scène ses propres états de tension. Dans ce monde organique en perpétuelle mutation, chaque toile agit à la manière d’une autopsie émotionnelle, une tentative d’invoquer l’indicible et peut-être, au cœur d’un chaos intime, se réconcilier avec ses propres démons.
Site officiel
. https://www.jaky-la-brune.com/
La biographie que propose ton site évoque « une sorte d’auto-psychanalyse visuelle » à propos de tes créations, avec les émotions humaines, particulièrement « les rapports plus ou moins inhibés qu’on entretient avec la douleur et la sensualité » comme thématiques de prédilection. Peux-tu éclairer notre lectorat sur ces démons intérieurs aux anatomies déformées, que tu mets à nu dans tes peintures, tes sculptures et tes performances ?
Comme beaucoup d’artistes, je puise mon inspiration dans mes expériences personnelles. Les émotions qui me traversent, souvent violentes, me poussent à créer pour comprendre, analyser et digérer ce que je ressens. Quand je parle de violence, ce n’est pas uniquement au sens négatif, comme peut l’être la colère ou la tristesse : cela peut aussi être la joie. Ce qui m’importe, c’est l’intensité des sentiments, cette force qui bouscule tout mon être intérieur.
En réalité, les « démons » sont ces émotions intenses qui déforment mon esprit et mon corps. Cela peut sembler théâtral, parfois grotesque, mais c’est aussi une manière de me moquer de moi-même et d’utiliser l’humour pour prendre de la distance avec ce que j’ai vécu. Les anatomies déformées que l’on voit dans mes œuvres sont souvent des autoportraits de ces instants de bouleversement.
Ton monde regorge de créatures fantastiques aux silhouettes improbables. D’où te vient cet amour pour les monstres et pour les entités magiques ?
Quand j’étais enfant, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui m’ont emmené découvrir plusieurs pays, comme la Chine, l’Égypte ou encore Rome. Ces expériences ont nourri mon imaginaire, notamment par la dimension spirituelle et symbolique des cultures que j’ai découvertes. Des artistes comme Jérôme Bosch, Zdzisław Beksiński et Niki de Saint Phalle ont également marqué mon travail, notamment dans leur manière de construire des univers mystiques, folkloriques et allégoriques.
Dans mon œuvre, il n’y a pas de monstres au sens fantastique, mais plutôt des figures d’« humains monstrueux ». J’utilise la métaphore et des références communes pour représenter des personnages qui incarnent des traits psychologiques ou symboliques spécifiques.
Tes créations semblent invoquer l’ensemble des mythologies humaines. Un oeil affûté y perçoit ici et là de possibles références à des traditions mayas ou hindouistes, à certaines formes de chamanisme. S’agit-il de sujets que tu as étudiés ou plutôt d’une cosmogonie intuitive ?
Oui, effectivement, ce sont des sujets qui me fascinent. Comme je l’ai dit précédemment, je pense avoir été marqué par mes voyages et par tout ce qui touche aux croyances, aux mythes et à la spiritualité.
J’ajouterais aussi le christianisme à cette liste : même s’il est peut-être moins flamboyant visuellement que certaines autres traditions, l’art qui s’est développé autour des religions me passionne et m’inspire profondément.
Je dirais que mon univers se situe entre une recherche intuitive et une forme de cosmogonie personnelle : je ne reproduis pas des mythologies existantes, mais je m’en nourris pour construire un imaginaire qui m’est propre.
