Gorillaz « The Mountain : Nouvelles aventures transcendentales en Inde, dans les Himalayas et sur les routes de la soie »

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Gorillaz « The Moutain » Kong Studios (2026)

Plus d’un quart de siècle après leurs débuts, Gorillaz franchit une nouvelle étape. Le projet musical et visuel fondé par Damon Albarn — musicien à l’éclectisme forcené — et Jamie Hewlett — créateur de la bande dessinée culte Tank Girl— livre avec The Mountain un neuvième album qui s’annonce comme l’un des plus ambitieux et des plus intimes de leur carrière.

Ici encore, le duo créatif imprime et transcende ce qui lui sert de marque de fabrique depuis les premiers pas de Gorillaz. Cette façon singulière d’aborder la création musicale que l’on pourrait définir comme une forme de méta-sampling artistique : non plus seulement le prélèvement d’une boucle ou d’un accord isolé, mais la convocation de cultures entières, de traditions séculaires, de voix venues d’horizons radicalement étrangers les uns aux autres. Raga indienne et breakbeat hip-hop, musique classique de l’Inde du Nord et punk bristolien, poésie arabe et électronique londonienne — tout coexiste, se frôle et finit par fusionner, non sans un brin de folie, mais toujours avec tendresse.

Un grand hacking culturel jouissif qui s’inscrit dans une filiation revendiquée. Gorillaz est né au tournant des années 2000 dans l’effervescence de deux cultures : le hip-hop, avec sa pratique du sample et du collage comme geste artistique fondateur, et la musique électronique, avec sa capacité à absorber et recomposer n’importe quel matériau sonore. The Mountain se présente à la fois comme un hommage à cet héritage et comme sa prolongation — une démonstration que cette agitation créative, loin de s’essouffler, n’a cessé de se nourrir du monde pour mieux le restituer, augmenté, métamorphosé, étrangement vivant et rebelle face à la normalisation de nos réalités.

Site officiel
. https://gorillaz.com/

Une montagne, plusieurs mondes

Le titre n’est pas anodin. The Mountain — La Montagne — convoque d’emblée une géographie à la fois réelle et symbolique. C’est un clin d’œil aux Himalayas, à l’Inde, à ses dieux et à ses démons, aux anciennes routes de la soie ; autant d’icônes et de lieux magiques chers à La Spirale.  Au cœur de cette imagerie trône le mont Kailash, sommet sacré, vénéré par trois traditions spirituelles : le bouddhisme tibétain, la religion bön et l’hindouisme. Ce dernier en faisant la demeure de Shiva, à la fois destructeur des mondes et principe de renaissance dans sa danse cosmique éternelle.

Mais la montagne est aussi une métaphore universelle — celle du voyage vers l’au-delà, du passage entre les vivants et les morts. L’album s’en empare avec une gravité teintée de tendresse, lorgnant vers les dimensions ésotériques du Bardo Tödol, le Livre des morts tibétain, ce texte millénaire qui guide l’âme dans les limbes séparant la mort de la renaissance.

On peut enfin y voir, comme en filigrane, le Mont Analogue de René Daumal — court roman mythique et inachevé, paru à titre posthume en 1952, qui inspirera nombre d’artistes dont Alejandro Jodorowsky pour sa célèbre Montagne sacrée (1973). Une cime impossible à atteindre, symbole d’une quête spirituelle sans fin dont l’écho résonne jusque dans l’ADN de cet album.

Gorillaz « The Mountain » (2026) © Kong Studios

Un disque de deuil et d’invocation

The Mountain est né d’une douleur partagée : le décès du père de Damon Albarn et celui du père de Jamie Hewlett, survenus à dix jours d’intervalle durant la gestation de l’album. Cette double perte imprime à l’ensemble une couleur particulière — celle d’un requiem lumineux plutôt que d’une lamentation, une façon de convoquer les morts sans les pleurer, de leur redonner une voix.

Albarn a lui-même justifié la démarche : « Je me suis dit que si l’on doit aborder le sujet de la mort, j’ai besoin de personnes décédées pour m’aider à en parler. » L’album est ainsi peuplé d’enregistrements inédits ou de prises alternatives exhumées d’anciennes sessions. Parmi ces présences posthumes : Bobby Womack, le grand chanteur de soul ; David Jolicoeur, rappeur de De La Soul ; Dennis Hopper, acteur et icône contre-culturelle américaine ; Mark E. Smith, le sarcastique frontman de The Fall ; Proof, rappeur du groupe D12, disparu en 2006 ; et Tony Allen, éminent batteur avec lequel Albarn avait notamment cofondé The Good, the Bad and the Queen. Chacun hante l’album comme un fantôme bienveillant, convoqué avec poésie dans cet espace où les vivants et les morts se parlent encore.

Gorillaz « The Mountain » (2026) © Kong Studios

The Mountain, The Moon Cave and The Sad God — le film

L’album s’accompagne d’un court métrage d’animation de huit minutes, mis en ligne le jour même de la sortie du disque. Intitulé The Mountain, The Moon Cave and The Sad God d’après les trois titres qu’il met en scène, il a été coréalisé par Jamie Hewlett avec les directeurs de l’animation Max Taylor et Tim McCourt, du studio londonien The Line.

Le film suit les quatre membres animés du groupe — 2D, Russel, Noodle et Murdoc — à travers les jungles de l’Inde, dans une expédition vers le sommet d’une montagne mystérieuse, croisant en chemin des serpents, des marchands de miracles à longue barbe blanche, des grottes scintillantes et des dieux aux dents ensanglantées naviguant en pirogue. Une épopée ésotérique qui condense en quelques minutes toute la mythologie de l’album.

Entièrement réalisé à la main, ce cartoon convoque directement la technique des studios Disney des années 1960, et en particulier Le Livre de la jungle, massivement cité jusque dans ses personnages et ses scènes les plus marquantes. Pour capturer l’esthétique des films d’animation de cette époque, l’équipe a mêlé fonds peints à l’aquarelle, dessins 2D traditionnels et effets analogiques — recréant notamment le logo de l’album en filmant du sable noir versé dans une découpe de Perspex éclairée par dessous, puis en inversant la séquence pour lui donner vie.

Selon Hewlett lui-même, le film offre « une explication condensée de ce dont il est question sur ce disque, qui est essentiellement l’histoire de la vie. La montagne est une métaphore de la vie. »

Gorillaz « Damascus » (2026) © Kong Studios

Une Internationale musicale

Fidèle à l’esprit Gorillaz, The Mountain brasse les genres et les cultures sans hiérarchie ni frontières. L’album a été enregistré dans cinq langues : l’arabe, l’anglais, l’hindi, l’espagnol et le yoruba. Ces sessions se sont tenues aux quatre coins du monde — Londres, le Devon, New Delhi, Ashgabat, Damas, Los Angeles, New York, Miami.

En ce qui concerne les vivants, la liste des invités est impressionnante. On y trouve Anoushka Shankar, fille du légendaire sitariste Ravi Shankar ; Asha Bhosle, monument de la chanson indienne ; Asha Puthli, chanteuse et performeuse avant-gardiste indo-américaine ; ainsi que les frères Amaan et Ayaan Ali Bangash, maîtres du sarod. Tout un panthéon de la musique classique indienne réuni autour d’Albarn.

Côté britannique, Johnny Marr, guitariste légendaire des Smiths, apporte sa touche caractéristique, tandis que Joe Talbot et les membres d’IDLES, fer de lance du punk viscéral de Bristol, font également leur apparition. Gruff Rhys, chanteur des Super Furry Animals, et Paul Simonon, bassiste des Clash, complètent ce beau contingent de vétérans de la scène alternative britannique.

Comme de coutume, le hip-hop n’est pas en reste. Black Thought, MC de The Roots, et Yasiin Bey, alias Mos Def, figures tutélaires du rap conscient américain, prêtent leur flow à l’album. Le Syrien Omar Souleyman, inclassable figure de la musique du Moyen-Orient, apparaît sur Damascus, morceau rendu en hommage à Damas et à la Syrie — rappelant que Gorillaz n’a jamais cessé d’être un projet politique autant qu’artistique. Ce titre avait d’ailleurs été initialement écrit pour Plastic Beach (2010), avant d’attendre quinze ans son heure.

La génération montante est également de la partie : le producteur argentin Bizarrap et Trueno, autre voix montante d’Amérique latine, font leur entrée dans l’univers Gorillaz, aux côtés de Jalen Ngonda et Kara Jackson, deux jeunes artistes américains en pleine ascension. Les Sparks — duo américain culte et délicieusement décadent — ouvrent quant à eux le bal sur le premier single The Happy Dictator.

The Mountain se dessine ainsi comme un album de passage — entre les cultures, entre les générations, entre les vivants et les morts. Une œuvre-monde qui regarde l’au-delà les yeux grands ouverts.

Gorillaz « The Mountain » (2026) Kong Studios

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